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CHANSON


BIOGRAPHIE HENRI SALVADOR, PORTRAIT D'UN COMPOSITEUR À SUCCÈS

L’artiste nous a quitté il y a déjà plus de 10 ans. Ceux qui l’ont connu de son vivant se souviennent de son rire communicatif lors de ses prestations télévisuelles. Henri Salvador savait manier aussi bien l’humour bon enfant que l’amour de la musique ou les boules de pétanque, une activité pour laquelle il était devenu un fin spécialiste sur la fin de sa vie.


HENRI SALVADOR, L’ARTISTE CAMÉLÉON

Henri Salvador était un artiste caméléon, ami des poètes et compositeur. Son talent a illuminé le répertoire de la chanson française de ses plus beaux écrins, de l’intime du vécu jusqu’à la chanson récréative, pleine de bon sens. C’est d’ailleurs à travers ce dernier répertoire que l’artiste deviendra populaire. L’amateur de bonnes blagues s’était révélé tardivement à la télévision en faisant le pitre, n’hésitant pas à porter - et sans choquer quiconque - de fameux déguisements dont ceux de Cléopâtre et de Juanita nattée avec faux cils et faux seins.

© Hemeroteca digital - Henri Salvador (Rio de Janeiro - 1944)


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Henri Salvador est né le 18 juillet 1917 d’un père d'origine guadeloupéenne, percepteur des impôts, et d’une mère indienne originaire d'Amazonie, Antonine Paterne. Durant son enfance Henri sera bercé par les chants de sa maman ; une initiation musicale qui le conduira à aimer les belles mélodies.

Quand il arrive à Paris, en 1928, il a 11 ans. Il se souvient : « Titi parisien, peut-être, mais bien coloré. Évidemment, j'ai souffert du racisme. Lorsque j'ai démarré ma carrière, je voyais où je pouvais aller. Petit à petit, j'ai commencé à voir les barrières, j'ignorais qu'elles existaient. Je pensais qu'avoir du talent suffisait à ouvrir les portes ». Sa vie sera, de fait, une succession de destins croisés et d'incroyables anecdotes, dont regorge son autobiographie, Attention, ma vie (éd. Jean-Claude Lattès)

L'année suivante de son arrivée dans la capitale, un cousin lui fait écouter deux grands musiciens de jazz : Louis Armstrong et Duke Ellington. « J'ai été ensorcelé. J'ai acheté une guitare, 100 balles. Je ne mangeais plus, je jouais jour et nuit, ma mère se demandait si je ne devenais pas fou. Au bout de trois ans, je suis devenu bon. »

Dans ce Paris des années 1930 dansant la java dans les guinguettes, dans cette capitale où le spectacle fait honneur à Mistinguett et Maurice Chevalier produisant "du grand music-hall avec des riens", Henri Salvador intègre l'orchestre du violoniste de jazz américain Eddie South. « Après, j'ai joué avec les plus grands. Les Mills Brothers ont voulu m'emmener en Amérique, Duke Ellington aussi, mais je n'étais pas majeur. »


LE SERVICE MILITAIRE ET L’ORCHESTRE DE RAY VENTURA

En 1937, Salvador est appelé au service militaire à Lixing-lès-Saint-Avold. Puisqu'il est musicien, on le nomme clairon : « Jouer de cet instrument si archaïque et barbare qu'on ne peut pas monter une gamme chromatique m'est apparu comme une insulte à mon cher Armstrong. » Il tombe sur un sergent sadique, qui, "parce qu'il était mulâtre", pouvait emmerder un Noir à sa guise. Les "ça va, blanchette ?" du régiment resteront à jamais gravés dans sa mémoire.

Henri Salvador était un antimilitariste convaincu : « Aucune idée ne mérite qu'on tire un seul coup de feu », disait-il à propos de son refus de rester dans une caserne. Pour la vie entière, cet homme de droite, qui soutiendra Nicolas Sarkozy, prend en grippe L'Internationale, « pour ce qu'elle contient de marches militaires », et forge son idée de l'homme idéal : « Quelqu'un qui affirmerait "Je ne veux ni commander ni obéir" ». L'antimilitarisme fut sans doute, avec l'esprit de la rigolade, ce qui unit le plus étroitement le chanteur à l'écrivain Boris Vian, avec qui il composa Marche arrière, brûlot antimilitariste : « La marche des petits gars qui veulent pas la faire, la marche des petits gars qui pensent qu'on est bien mieux chez soi un coussin sous le derrière. »

En 1941, réfugié en zone non occupée, il écume les cabarets de la Côte d'Azur avec son frère André et l'orchestre de Bernard Hilda. « Je chante pour celui qui chantait vêtu de blanc sur la Croisette au milieu d'un orchestre sous les étoiles et qui rigolaient », écrit alors Mouloudji séduit. Sur la Croisette, justement, passe Ray Ventura, en partance pour l'Amérique latine avec ses Collégiens afin de fuir les lois antijuives qui les menaçaient. Ray Ventura commente : « Avec ce mulâtre, tout est luxe. » Salvador se joint à eux.

Avec Henri pour guitariste, la troupe arrive à Rio en 1942. Le Brésil adore les voix de miel et le swing de Bing Crosby. Henri Salvador chante, improvise des sketches et devient là-bas une très grande vedette jusqu’à proclamer peu de temps avant sa disparition que la chanson Dans mon île, composée pour un film italien, Europa de notte, a été la pierre fondatrice de la bossa-nova.


HENRI SALVADOR ET BORIS VIAN

1948. À son retour en France après maintes péripéties américaines, Henri Salvador publie son premier disque chez Philips contenant deux chansons qui feront le tour du monde, Maladie d'amour et Clopin-Clopant. Les succès, Salvador ne cessera plus de les collectionner, avec une méticulosité hédoniste, et des paroliers impeccables : Jean Dréjac, Maurice Pon, Bernard Dimey...

Avec Boris Vian, il compose les premiers rocks français dès 1957 (Rock n'Roll Mops) Boris Vian lui fait également remarquer que l'argot colle au jazz, mais avec des mélodies "soyeuses". Aussitôt après Henri compose Le Blues du dentiste. Quant à Faut rigoler : « J'avais entendu aux Antilles un prof parler à sa classe de "nos ancêtres les Gaulois". Je me retourne : il n'y avait que des petits Noirs. J'ai raconté cette histoire à Boris, et voilà, il a écrit ça tout de suite. » Ce tube fera rire et rapportera gros. « Il est rare que la connerie soit bienfaisante, mais quand elle l'est, il faut lui témoigner de la gratitude. » commentait Henri Salvador.

Henri Salvador photographié à l'occasion de la sortie de son film "Et que çà saute !" (1970)


LE RÈGNE DES 45 TOURS ET DES SHOWS TÉLÉVISÉS

Peux-t-on reprocher à Henri Salvador d'avoir accompagné son temps : déguisé en marin pour la pochette de Twist SNCF, ailleurs cerné de bananes, chantant des idioties, rendant hommage à Count Basie dans la foulée, Salvador participe au règne du 45-tours qui déferle. On ne peut que se souvenir de ce couplet : Le travail c'est la santé / Rien faire c'est la conserver / Les prisonniers du boulot / N'font pas de vieux os. (Le travail c’est la santé), des mots pleins de paradoxe et illustrant parfaitement le vécu. Dans un genre plus humoristique, on ne peut faire l'impasse de l’étonnant Zorro est arrivé. La chanson lui ouvrira les portes de l'empire Disney. Les Américains, qui lui reprochent d'avoir utilisé le mot Zorro (devenu une marque déposée), lui promettent de le pardonner s'il travaille pour eux. Salvador composera alors des musiques pour Blanche-Neige, Les Aristochats ou Robin des bois.

C'est pour résister aux yé-yé que le chanteur plongera, dans les années 1960, dans le comique populaire, reléguant la chanson classique, le jazz et la bossa en face B. Avec sa première femme Jacqueline, il invente le système en cours chez les stars d'aujourd'hui : propriétaire de ses éditions musicales (Rigolo), précurseur et détenteur d'un home studio installé place Vendôme, producteur de ses émissions de télévision, dont les mémorables émissions "Salves d'or" qui scotcheront la France profonde devant la télévision du samedi soir.


HENRI SALVADOR ET RAY CHARLES : LE BLUES DU DENTISTE
(Victoire de la musique 1996)


LE GRAND RETOUR DE HENRI SALVADOR

Malgré l’afflux des réussites, Henri Salvador connaît quelques traversées du désert à partir des années 80. L’artiste osera plusieurs retours à sa source principale, le jazz, comme en 1982 à la Porte de Pantin en étant entouré de l’organiste Eddie Louiss, du pianiste Maurice Vander et du batteur André Ceccarelli. Il récidivera en 1994 avec l'enregistrement de M. Henri, un bel album jazz qui passera pourtant inaperçu.

En mai 2000, Henri Salvador est aux premiers rangs du Rex à Paris. Le Brésilien Caetano Veloso interrompt son récital : « Je suis très intimidé par la présence dans la salle de l'immense Henri Salvador, dont je vais interpréter 'Dans mon île'. » Applaudissements des Brésiliens présents, mais froideur de marbre de la partie française. Salvador est alors classé aux monuments historiques, rayon amuseur public. Quelques mois plus tard, il fera la couverture des Inrockuptibles ! On l'avait oublié, il revient au premier plan.

Le coup de chance s'appelle Marc Di Domenico, un fan des "Salves d'or" qui travaille dans la production de disques, et Philippe Ullrich, patron de la société de jeux vidéo 'Cryo', assez rentable pour financer des hobbys comme la chanson. Pour Salvador, Philippe Ullrich fonde 'Exxos', un label de disques flambant neuf, distribué par Source, laboratoire pointu du groupe 'EMI-Virgin'.

L'album Chambre avec vue ressuscite littéralement le Henri Salvador des années lumineuses. Keren Ann et Benjamin Biolay, jeune garde alors méconnue de la chanson française, lui offrent de nouveaux thèmes, très bossa-nova. En 2004, Salvador récidive avec Ma chère et tendre, puis Révérence, paru chez V2, label indépendant, en 2006. En six ans de renaissance, Salvador multipliera les tournées, recevra des décorations, vendra "des caisses" de disques jusqu'à rebâtir une image que la modernité avait laissé filer.


HENRI SALVADOR : CHAMBRE AVEC VUE


Avec son rire en cascade et ses complets crème, Henri Salvador citait en se marrant un proverbe polynésien : « Je nais hier, je vis aujourd'hui, je meurs demain », ajoutant à propos de la vieillesse : « À la pétanque, les boules deviennent plus lourdes. » L’artiste ne fumait pas, se couchait tôt, mangeait sain et pratiquait le yoga "respiratoire". Être octogénaire ne l'avait pas empêché de se remarier avec sa "chère et tendre" Catherine Costa. L'homme en blanc décèdera par une matinée hivernale, le 13 février 2008, à son domicile parisien, d'une rupture d'anévrisme, sans attendre la Saint-Valentin. Il était âgé de 90 ans.

Par V. Mortaigne (Cadence Info - 04/2019)

À CONSULTER

HENRI SALVADOR ET SON DERNIER DISQUE 'RÉVÉRENCE'


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