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SON & TECHNIQUE

L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE EST-ELLE UN DANGER POUR LA MUSIQUE ? MISE AU POINT

Dans la sphère musicale, l'intelligence artificielle provoque quelques interrogations en suspens, surtout si l'on réfléchit à son utilité et à sa fonction face à l'avenir. L'utilité ? Quelques applications ont déjà vu le jour. Cet article cite d'ailleurs quelques exemples prometteurs. Quant à sa fonction, elle vise, pour l'essentiel, à épauler le musicien et à lui suggérer des idées.


DES QUESTIONS EN SUSPENS

Quand on évoque l'intelligence artificielle, se pose-t-on les véritables questions ? Les programmes sont en ordre de bataille et chaque équipe impliquée répond à la nouveauté en estimant qu'un pas vient d'être franchi. D'accord ! Mais pour qui et pourquoi faire ?

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Pour le moment, la première tentation proposée par l'intelligence artificielle est de réaliser un morceau en s'inspirant d'une œuvre existante. Dans ce domaine, le site Cadence Info propose quelques exemples parlants. Voir ICI, avec la musique de Schubert et LÀ, avec flow machines. Les expériences conduites traitent la musique populaire et la musique classique sur un pied d'égalité, car au fond, les ressorts de la création n'ont pas d'attache et seules comptent les intentions du musicien. Les éminents compositeurs que sont Beethoven, Mozart ou Bach ne doivent pas y échapper, pas plus que les chansons des Beatles ou de Led Zeppelin.

Pour un spécialiste comme le chef d'orchestre Guillaume Berney, la cause est entendue : « Il manque un fil conducteur. Il y a ce côté un peu convenu dans la musique. Un manque de structure. Il y a l’absence de ce côté génial du compositeur. » (leclaireur.fnac.com). Vu d'une certaine hauteur et avec la connaissance requise, ce constat amer, qui critique l'interprétation du troisième et du quatrième mouvement de la Symphonie inachevée de Beethoven laisse songeur (réalisé en 2021, elle est due à un étudiant de l’École polytechnique fédérale de Lausanne). En effet, cette lecture via l'intelligence artificielle est perçue par un homme qui possède la science musicale, ce qui n'est pas le cas de l'auditeur lambda pour lequel très certainement, la confusion prêchant le vrai du faux existerait.

L'autre interrogation qui pousse les pions de l'intelligence artificielle à aller encore plus en avant demeure la création pure en partant de rien. Le point zéro qui mise uniquement sur les capacités imaginatives. Or, jusqu'à présent, un ordinateur ne pense pas par lui-même, sinon nous serions plongés dans un roman de pure fiction. À ceci, s'ajouterait une question purement philosophique tournant autour du bien contre le mal.

Que la robotisation nous épaule, nous assiste, nous soulage des taches rébarbatives est une évidence inscrite dans les programmes, mais qu'elle s'échappe un jour pour s'aventurer sur le chemin de la créativité, c'est prendre le risque d'ouvrir « la boîte de Pandore ». Quand la créativité humaine est remise en question ou qu'elle s'essoufle, chaque pas technologique nous enferme davantage dans de la dépendance.


BEETHOVEN 10e : THE AL PROJECT COMPLETE (Bonn Orchestra)


L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, SERAIT-ELLE NUISIBLE À LA MUSIQUE ?

L'idée de dépendance peut mettre mal à l'aise, car la musique reste un art qui répond avant tout à la liberté de concevoir son propre univers, puis de le créer, avant de passer à l'acte en le dirigeant. C'est cette prise en main totale qui satisfait généralement le musicien. Or, il est raisonnable d'imaginer qu'un jour, peut-être pas si loin, un programme d'intelligence artificielle puisse créer de toute pièce le tube de demain ou le prochain concerto pour piano en remplacement d'un compositeur célèbre. Qu'elles en seraient alors les conséquences directes ?

Imaginons la feuille de route. Sous conditions de rentabilité financière, il faut préalablement se représenter ce que serait la production musicale avec l'I.A. Celle-ci se façonnerait comme une usine, à la chaîne. Tout irait vite et les pertes seraient minimes, puisque la mise au point d'une intelligence artificielle semble déjà prendre la voie de la perfection et sans rien réclamer en échange. Bien entendu, si l'outil cesse de fonctionner, tout s'arrête... à moins, bien entendu, qu'un plan « B » ait été prévu.

Avec l'utilisation pleine et entière de l'I.A., il va sans dire que tout ce qui tourne autour de la pure créativité serait remis en question et que la place des instrumentistes, hormis la scène, prendrait fin.

Ensuite, les clips n'échapperaient pas au traitement de l'image en prêchant le vrai et en semant le doute. La production ferait appel à des artistes qui deviendraient des faire-valoir, de vulgaires marchandises, sans compter que ceux-ci pourraient être remplacés par des images virtuelles ou des hologrammes. Bien évidemment, pour fonctionner, un tel scénario devrait s'adresser directement à un public devenu placide et addict, incapable du moindre discernement artistique. En prenons-nous le chemin ? Interrogez-vous. Il est encore temps !

J'entends dire : « Pourquoi demander aux robots de sortir de leur cadre dans lequel ces derniers démontrent déjà toute leur efficacité ? » Il est exact que l’intelligence artificielle a commencé à bouleverser le secteur de la musique depuis quelques années par bien des aspects. Et si cela fait craindre le pire, pour l'instant, les fondements de la musique sont encore respectés : composer, droits d'auteur, interprétation... Oui, mais jusqu'à quand ?

À l’heure actuelle, il n'existe pas d’exemples de tubes produits par l'intelligence artificielle, même si celle-ci est déjà installée dans la production musicale. L'I.A. la transforme de l'intérieur par petites touches, pas à pas, dans les studios d'enregistrement, sur scène et chez le particulier. En une trentaine d'années, le numérique lui a ouvert ses portes.

© imtech.imt.fr – L'intelligence artificielle, des formations adaptées pour les "grandes écoles".

« Tant qu'elle nous arrange, elle ne dérange pas ! », pourrions-nous nous exclamer. Comme d'habitude, les progrès ne sont perçus qu'à travers leurs versants positifs. Le streaming audio en est un parfait exemple. Sur les plateformes d'écoute, les algorithmes prennent en charge les attirances musicales de chacun en recommandant des titres en particulier. C'est peut-être commode, mais cela confine d'autant l'auditeur dans sa bulle musicale, d'où un appauvrissement culturel et une curiosité qui diminue d'autant !

L'intelligence artificielle possède plusieurs fonctions qui, en étant combiné ou additionné, modifie en profondeur notre relation à la musique ; le plus dangereux étant le manque de repères et la diminution de connaissances historiques. Son usage peut se produire sans que l'auditeur ne prenne conscience de la duperie. Au demeurant, rien n'oblige un producteur de musique à déclarer officiellement les moyens artificiels mis en œuvre dans la création d'un titre. Sachant que des programmes sont déjà en mesure de générer des airs de manière autonome (OpenAI Dall-E) et de permettre à une voix masculine de devenir féminine et inversement, on peut légitimement se poser quelques questions.


QUELQUES AVANCÉES SIGNIFICATIVES

Restent néanmoins quelques taches dans lesquelles l'intelligence artificielle peut se révéler utile. Par exemple, transcrire les enregistrements audio en partitions écrites avec le logiciel Klangio ou analyser le contenu d'une œuvre existante pour en extraire ses caractéristiques : des accords jusqu'à la racine du rythme (comme avec le site Cyanite).

© Klanglio (page d'accueil du site Klanglio).

Plus révolutionnaire, sa capacité à concevoir les instruments du futur en suggérant des interactions avec des domaines artistiques voisins, comme l'image. Grâce à son application "PatchWorld" spécialisée dans la réalité mixte, le studio suisse-danois "Patch.XR" a développé un moteur de création d'instruments de musique en réalité virtuelle. Citons également le générateur de musique qui travaille à partir d’invites textuelles, convertissant la représentation visuelle du son (spectrogramme) en audio (consulter le site Riffusion). Dans ce dernier exemple, il suffit de décrire en quelques mots le genre musical que l'on souhaite entendre pour qu'une mélodie soit produite à la volée.


PATCHWOLD PRÉSENTATION
PatchWorld est une plateforme de création musicale collaborative en réalité virtuelle, développée par PatchXR. PatchWorld propose une approche sans code, avec possibilité de créer des instruments à l'aide de plus de 200 blocs modulaires. Il est également possible de partir de mondes et assets prédéfinis, ou d'explorer des créations de la communauté, d'interagir avec celles-ci. PatchWorld permet aussi aux artistes d'enregistrer des boucles sonores avec leur propre avatar en train de jouer, de façon à pouvoir les superposer comme si l'on était un groupe.

Face à toute cette abondance de technologie, la question précédemment soulevée revient néanmoins : « Pour qui et pourquoi faire ? » L'inconvénient majeur de ces « avancées technologiques » est de ne pas reposer prioritairement sur les épaules du musicien, qui n'est au demeurant que le contributeur, mais sur celles d'informaticiens qui n'ont nullement pour obligation de revêtir son costume. De même, à cause de l'intelligence artificielle, l'utilisateur que nous sommes est placé à cheval entre l'art et la science. L'I.A. nous confronte immédiatement à la définition de l'art, à redéfinir ce qu'est la création, pour finalement aboutir à des projections partant dans de multiples directions mais sans réelle vision, ne serait-ce qu'à moyen termes.

Où commence l'art et où s'arrête-t-il ? Vaste question ! L'histoire nous renseigne déjà, du moins elle permet de disposer d'un recul suffisant pour saisir les raisons contradictoires qui nous permettent de condamner ou d'accepte une œuvre musicale, une peinture ou une sculpture. L'art est avant tout lié à la transformation, au regard que nous lui portons et à ce que nous sommes prêt individuellement à accepter. Fort heureusement, l'intelligence artificielle ne possède pas ce discernement. C'est tout ou rien... jusqu'à présent !

Par Elian Jougla (Cadence Info - 05/2024)

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