CHANSON


LA CHANSON POPULAIRE : UN ART CRITIQUÉ À TORD OU À RAISON ?

La chanson populaire est très souvent synonyme d’évasion, de distraction. Puisant ses ressources aussi bien dans la musique traditionnelle que dans la musique classique, le jazz ou encore le rock, elle jouit d’une grande liberté d’expression. Pour autant, est-elle toujours bien perçue ? La chanson populaire est souvent considérée comme un produit de « consommation courante ». Sa dimension artistique est souvent rejetée, voire méprisée en raison de ses objectifs premiers.


LES SUJETS DE FOND D'UNE CHANSON POPULAIRE

Qu'elle soit tendre ou enclin à de l'amertume, la chanson populaire déclame à tous les tons sa prose, et il serait bien difficile de réinventer de nouvelles histoires sans retomber dans du déjà vu. C'est le cas des chansons festives qui chaque année suivent le même chemin dans ce qu’elles ont de plus abêtissant, avec leurs paroles niaises écrites à la va vite sur des rythmes d’une simplicité affligeante. Heureusement, dans le meilleur des cas, il se glisse à l’occasion de quelques vers, des ingrédients moins addictifs, auréolés de quelques révoltes contenues : misère, drogue, guerre, injustice...


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Toutefois, est-il nécessaire, pour séduire un vaste public, de tout bazarder au plus médiocrement offrant ? La chanson populaire, qui n’a dans sa construction artistique aucune prétention particulière sauf celle d’avoir, peut-être, la chance de trouver sur sa route une certaine reconnaissance, devient trop souvent simpliste à force de vouloir être simple.

Depuis que la chanson court après la popularité, et que le marketing joue des coudes pour justifier sa mission auprès du public, l’artiste a dû de tout temps, pour se singulariser ou pour consolider la longévité de sa carrière, faire cohabiter dans quelques chansons une once de fébrilité, de légèreté, quitte à devenir brouillon en utilisant des paroles parfois incompréhensibles pour le commun des mortels. Pour se justifier et se défendre de toute attaque, l’auteur mais aussi l’interprète (qui sont parfois une seule et même personne) évoquent alors l’élégance du style, l’écriture docilement empruntée ou l’aspect positif du message en lieu et place du lyrisme et de la clarté.

© dotigabrielf


LA SUPERFICIALITÉ DES MUSIQUES

La musique, si influente, parvient-elle de son côté à relever le niveau ? Avec le temps, si les productions sont devenues esthétiquement plus soignés, qu’en est-il de la prise de risque si essentielle à la survie de l’art ? Où se situent les nouvelles tonalités ? L’écriture des orchestrations avec un pied dans le passé invente les textures sonores de demain. Les « flash-back » ont bonne presse et, au lieu de faire naître de nouveaux vibratos, on profite de machines électroniques pour fabriquer des ersatz de vibratos ; au lieu de surprendre - quitte à choquer -, on s’agenouille sous l’avalanche d’effets faciles, répétitifs et sans âmes.

On souligne les avantages d’un monde virtuel et on se vautre dans une compromission de technologie, sans autre réflexion que celle d’absorber en un temps record les quelques fondamentaux qui organisent notre pensée. Pas le temps de se discipliner, d’apprécier à sa juste mesure la qualité d’une musique, d’un texte, les vertus d’un jeune artiste : pas la peine de l’installer car le suivant frappe déjà à la porte ! Le consommateur glouton est devenu le complice – pour ne pas dire le responsable - de cette noyade artistique. L’emprise du temps emporte la raison et, ni vous ni moi, ne condamnons ce qui nous y entraîne.

Fort heureusement, certaines trouvailles passent à travers les filets tendus, même quand des emprunts habilement déguisés ne trompent pas une oreille éduquée. Mais une fois l'écume retombée, que reste-t-il de cette audace, de cette intelligence ravivée, si ce n’est quelques bribes sonores, quelques éclairs littéraires perdus au milieu de milliers d’autres trop sagement convenues ? La question n’est pas nouvelle, mais elle est toujours là : « Comment construire musicalement quelque chose de neuf en usant de recettes issues du passé ? » Pourquoi un tel renoncement dans une époque qui nous offre pourtant autant d’informations et de technologies ? Serions-nous toujours, nous les auditeurs, dans l‘incapacité d’accepter et d’apprécier à sa juste valeur celui ou celle qui provoque, qui sort du cadre, qui se veut à contre-courant ?


LA MAGIE DE LA CHANSON

La musique est rebèle, indomptable voire imprenable, et c'est pour cette raison que son enseignement réclame autant de règles. Mais les règles ne font pas tout, car il est bien difficile pour un compositeur de définir avec raison pourquoi une mélodie est capable de séduire. La simple expérience qui consiste à interroger un auditeur sur le bien fondé de ses goûts est souvent révélateur. Les réponses sont souvent confuses, floues. Cela se résume le plus souvent autour de quelques sensations dont la plus révélatrice est sans aucun doute le rythme. Celui-ci doit être simpliste, cadré « métronomiquement », boosté par une basse ronflante, et avec un chant – si possible compréhensible – clamé avec une grande conviction, même si parfois le non-sens des paroles l’emporte souvent sur tout le reste. Quant à la justesse musicale, c’est autre chose… tout comme la qualité de l'interprétation qui demande une écoute plus attentive et moins superficielle.

La chanson populaire est un étonnant intégrateur de culture de masse, même pour ceux qui font la moue quand on l’évoque. D’ailleurs, quelle est la personne qui n’a pas été bercé par une chanson populaire dans son enfance et qui, des années plus tard, en souris ou en a bêtement honte ? Une chanson dite « populaire » s'insinue dans les couches les plus profondes de la population. Elle touche toutes les tranches d'âge et trouve toujours son chemin malgré les interdits, les impasses, sachant disposer à sa convenance de toute sorte de ruse pour y parvenir.

À l’image du jazz qui s’est inspiré de quelques mélodies populaires ou de comédies musicales surgissant des planches de Broadway, la chanson a toujours eu droit à un passe-droit artistique. Elle attire l’auteur, le compositeur comme un aimant. L’exercice n’est pourtant pas facile car elle est rapidement soumise à la critique, d’où qu’elle provienne. La chanson, qu’elle soit populaire ou pas, n’a pas de port d’attache et c’est peut-être là, sa première faiblesse… Tout le monde ou presque a un avis après avoir écouté une chanson, mais bien peu s’aventurerait au même exercice face à un concerto pour piano ou face à une improvisation jouée par un musicien de jazz.

Il faut reconnaître que face à un art classique parfois lourd et présomptueux ou à l'écoute d’un jazz aux contours indéchiffrables, la chanson a un grand mérite, celui de posséder un langage émotionnel qui « parle » au plus grand nombre. Quelques mots bien inspirés, des tournures de phrases inattendues ou encore une mélodie entêtante qui revient comme un leitmotiv, suffisent à rassembler en quelques secondes un collectif de personnes, jeunes et moins jeunes, d’origine sociale et culturelle différentes. La magie de la chanson c’est d'abord ça ! Certaines musiques classiques et jazz, de par leur côté élitiste, brident quelque part cet apport de sociabilité si volontairement présent dans un art portant jugé « mineur » par certains auteurs et compositeurs.


LE TRAVAIL DES ÉCRITURES ET LA SCÈNE

C’est vrai, de tout temps, il a existé des chansons niaises qui ont ainsi justifié cet apriorisme. Rappelons-nous l’époque des chansons yéyés des années 60 avec ses refrains et ses chœurs caractéristiques. Pourtant, même quand le message flirte au ras des pâquerettes, l’écriture repose le plus souvent sur un objectif précis et un travail collaboratif. De cette « harmonie » plus ou moins volatile, naissent de temps en temps quelques tubes au « cœur docile » si bien servis par d’éphémères interprètes.

La lecture au dos des pochettes est révélatrice. Pour certaines chansons, le concours de trois ou quatre personnes est nécessaire. En un temps record, ces chansons « formatées » seront bien sûr portées au crédit des droits d’auteur. Parlons-en justement de ces droits d’auteur ! Une véritable locomotive qui autorise le dépôt de toute forme de créativité, sans distinction d’aucune sorte, pourvu qu’au bout du compte la rétribution soit bien là. De là à croire que la raison économique nivelle parfois la créativité vers le bas, il n’y a qu’un pas, un tout petit pas qui permet surtout à quelques auteurs patentés de subvenir à leurs besoins.

Bien sûr, chez les auteurs, les compositeurs et les interprètes, il existe des associations qui refusent la facilité, l’emportement sans nuances, la prostitution commerciale, et avec raison. Souvent cette contestation s’expose ailleurs, notamment sur scène, là où la performance est physique et vraie, là où l'écoute d'une chanson injustement mis de côté trouvera, peut-être, pour la première fois, des "oreilles plus charitables".

La scène demeure encore et toujours une école formatrice, un véritable tremplin pour asseoir l'avenir d'une chanson. La scène offre une chance, parfois unique, à de jeunes artistes talentueux de conforter leur image populaire, même si on déplore l'effondrement du circuit "promotion/scène/disque" au regard de l'essor inflationniste d’Internet. Il appartient à l'artiste d'inventer autre chose pour ne pas avoir à subir l'assaut du temps ; à lui de collaborer et de s'impliquer dans les technologies naissantes, car c'est certainement là que se situent les défis majeurs des futures carrières artistiques.

Le « Jacques Brel » d’hier n’a pas disparu mais il a changé d’apparat. Le rap qui, un temps, a cherché à déconstruire avec des mots violents, prolonge aujourd’hui ses idées d’une contestation sociale avec un langage sensiblement plus adouci. Les autres, ceux qui accusent à travers des textes vengeurs ou intellectuellement poétiques ou qui cherchent une fuite vers des ailleurs mystiques, soi-disant bienfaiteurs, demeurent des sortes d’intellectuels, des exceptions marginales considérées comme des attractions éphémères.

À la grande époque de la « pop music », il y avait déjà des artistes engagés prêts à refuser le système. La chanson était là aussi pour véhiculer ses messages contestataires. Pour 500 000 personnes qui se sont déplacées à Woodstock pour entendre quelques jeunes loups rebelles, combien de millions de disques ont été fabriqués pour occuper sans trop de gêne une jeunesse turbulente mais oublieuse ? La chanson populaire, celle guimauve ou celle habillée de prétention littéraire, nous sert très souvent de béquilles pour adoucir momentanément nos ardeurs et calmer nos colères.

À défaut de pouvoir et de savoir mettre des étiquettes sur toutes les chansons – ce qui n’a d’ailleurs pas grande importance - et indépendamment des textes parfois mal chantés, mais dont la voix et le charme opèrent suffisamment dans la réussite d'une vente - même quand la langue n'est pas comprise -, nous pourrions rajouter à une telle affaire de marketing quelques gimmicks, quelques astuces techniques et trouvailles sonores toujours prêtes à rendre service au moment de colmater les contours d’une voix en perdition.

Depuis toujours la chanson a toujours alterné entre le populaire et l'aristocratique. Les soi-disant variétés, dans ce qu’elles ont de péjoratif, acceptent dans leur paysage sonore aussi bien les grands classiques de la chanson que celles de comptoir, sans distinction. Si les appels de quelques chanteurs étaient en mesure de transfigurer leur message, nul doute que ce serait artistiquement encourageant, malheureusement et trop souvent les meilleurs textes vont rarement plus loin que le lieu commun, le tressaillement ou l’engagement culturel à fleur de peau. Mais, peut-être, que tout n’a pas été bien écouté ou compris encore !

Par Elian Jougla (Cadence Info - 01/2019)


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