CLASSIQUE / TRADITIONNEL


LE VIOLONISTE SANS BRAS, CARL HERRMANN UNTHAN

À la fin du 19e siècle, le violoniste Carl Unthan va vivre un destin hors du commun grâce à sa malformation congénitale qui le prive de bras. Après avoir intégré l’orchestre de Richard Strauss et avoir vécu des tournées qui le conduiront à travers toute l’Europe, il finira sa carrière aux États-Unis dans les cirques et les freak shows.


CARL UNTHAN, « L’ENFANT DU DIABLE »

Tout commence en Allemagne à Leipzig. Nous sommes en 1848, à une époque où encore l’accouchement se déroule chez soi. Un drame plane, faisant soupçonner une naissance difficile. Le père, Joachim Unthan, est alerté et quitte précipitamment le collège où il enseigne pour rejoindre son domicile, mais arrivé au seuil de la chambre où sa femme vient juste d’accoucher, les personnes présentes l’empêchent de pénétrer en clamant « le diable, le diable est dans la chambre ! ». Le père déterminé à comprendre ce qui se passe, force le passage et entre dans la pièce où il trouve sa femme en larmes, effondrée, tenant dans ses bras son petit enfant ; un garçon naît sans bras.

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© source Wikidata - Carl Herrmann Unthan (1885)

En cette première moitié du 19e siècle la croyance est encore très sensible aux maléfices, aux mauvais sorts. Une telle naissance est jugée comme condamnable. C'est l’acte de Satan, et des voix s'élèvent aussitôt réclamant que l'on étouffe l’enfant entre deux oreillers. Mais les parents s’y opposent : « Dieu nous a donné cet enfant et nous allons l’élever ! » dira le père.

L'enfant est prénommé Carl. Quelques mois passent…

Le père, très attentif et protecteur, remarque que le petit garçon est doté d’une extraordinaire agilité des jambes, d’une grande souplesse des chevilles jusqu’aux doigts des pieds. C’est comme si la nature avait compensé l’absence de bras en offrant à l’enfant une extraordinaire capacité à utiliser ses membres inférieurs.

Pour son enfant encore en bas âge, le père confectionne des petits chaussons qui ont la particularité d'avoir l’apparence de gants, à la fois souples et confortables. À l'âge de 5/6 ans, Carl exerce déjà une quantité de choses avec ses pieds comme nous le faisons avec nos mains. L'enfant est vif, intelligent et curieux de tout. Alors qu’il n’a que 7 ans, Carl va de lui-même attacher un violon à un tabouret qu’il fixe au sol ; un pied servant à pincer les cordes tandis que l’autre tient l’archet. Ce qui au départ n’est qu’un jeu prend rapidement forme, si bien que son père lui dit : « Il faut te mettre au conservatoire parce que tu possèdes un don extraordinaire ! ».


« CARL JOUE DU VIOLON AVEC SES PIEDS ! »

Carl entre au conservatoire de Leipzig où il suit les différentes classes, apprenant les rudiments de la musique jusqu’à devenir un prodige. À 16 ans, il sort diplômé. Un orchestre le recrute où il occupe rapidement la place de premier violon (lors d’une représentation, Carl démontrera son extraordinaire agilité des doigts de pied en remplaçant une corde cassée et en l’accordant).

Un jour le hasard s'en mêle pour la bonne cause. Lors d’une représentation, le compositeur Johann Strauss est présent dans la salle. À la fois sidéré et surpris par la qualité du jeu de cet étrange violoniste, Strauss l’engage dans son propre orchestre où sein duquel il va tourner pendant 7 ans dans l’Europe entière. Il est alors l’unique violoniste au monde capable de jouer tout un répertoire en utilisant des pieds à la place des mains !

Côté vie sentimentale, Carl épouse Antonie Neschta, une musicienne avec qui il a tourné pendant un certain temps. Toutefois l’histoire déjà fabuleuse de ce jeune musicien ne va pas s’arrêter là ! Le violon n’est qu’une étape, car ayant conservé une souplesse naturelle comme au premier jour, il fera de même en portant à sa bouche la trompette et le cornet à pistons ! De même, cette agilité des doigts de pied lui permet d’avoir d’autres activités surprenantes en dehors de la musique, comme taper à la machine à écrire, faire des tours de cartes ou du tir de précision à la carabine !

Le public est admiratif mais toutefois méfiant, soupçonnant une supercherie. Lors d'une tournée qui le conduit en Russie où il joue au Palais Youssoupov de Saint-Pétersbourg, l'Okhrana (la police du tsar) débarque le lendemain dans son hôtel et l’oblige à jouer du violon devant eux. Or, tous constatent que Carl n’est pas un mystificateur et qu’il joue fort bien du violon comme la veille, lors du concert. Le violoniste reçoit de plates excuses et connaîtra dès lors une véritable reconnaissance. Après s'être produit à Cuba et en Amérique du Sud, ses pas vont le conduire aux États-Unis où il obtiendra la citoyenneté mais où, malheureusement, sa carrière va dévier quelque peu.


DÉSILLUSION ET FIN DE CARRIÈRE

Aux pays de l’Oncle Sam c’est l’époque du cirque Barnum et des freak shows. Carl Untham étant doté d'un « don particulier », il est à l'image des spectacles réclamés par un public curieux de personnages aux aspects physiques sortant de l'ordinaire (nain, géant, frère ou sœurs siamois…). L’erreur du violoniste sera de se laisser prendre à ce jeu en acceptant de l’argent facile. Toutefois, même si le musicien finit sa carrière en se produisant dans des cirques, dès le début de la première guerre mondiale, il accepte d’être volontaire à l'âge de 66 ans en tant que visiteur des hôpitaux pour remonter le moral des blessés de guerre, et en particulier des amputés.

Après la guerre 14/18, la crise économique mondiale s’installe et le violoniste tombe dans la misère la plus noire. Cependant, grâce à l’entraide entre artistes, un grand spectacle est donné en sa faveur pour lui permettre de finir sa vie en évitant le pire. Carl Unthan décédera en 1929 à Berlin, en Allemagne. L’histoire prétend qu’au seuil de la mort, il aurait eu ces derniers mots, non sans humour : « J’ai toujours essayé de faire de mon mieux, maintenant je m’en lave les mains ! ».


ANECDOTES

1 - En 1913, Unthan - connu alors sous le nom de Charles Unthan - apparaît dans le film muet danois Atlantis. Gerhart Hauptmann, auteur de l'histoire originale, avait été impressionné par le musicien lors d'un voyage transatlantique, ce qui l’avait inspiré pour écrire le personnage d'Arthur Stoss, un virtuose également sans bras.

2 – En 1925, Carl Unthan écrit ses mémoires Das Pediscript, mémoires qui seront traduites en langue anglaise en 1935, six ans après sa mort.

3 – En 1952, dans son film Limelight (Les lumières de la ville), Charlie Chaplin évoque Carl Unthan au cours d’un dialogue.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 08/2021)


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