SON & TECHNIQUE


REDÉCOUVRIR LE SON DES INSTRUMENTS DISPARUS

De nombreux instruments de musique ont disparu au fil des siècles pour des raisons qui tiennent autant de l’évolution des technologies, des matériaux utilisés que de leurs possibilités sonores. Dès lors des questions fusent : comment sonnait réellement le pianoforte utilisé par Mozart ou ce luth disparu datant du 14e siècle ? Dans les musés, les anciens instruments sont placés derrière des vitrines ou dans des présentoirs comme des trophées de guerre. N’ayant pas pour vocation d’être utilisés, comment alors connaître et estimer leurs mystérieuses et précieuses sonorités ? C’est là qu’entre en jeu le laboratoire de recherche du 'Musée de la musique' de la philharmonie de Paris…


À LA RECHERCHE DES INSTRUMENTS OUBLIÉS

Au ‘Musée de la musique’ de la philharmonie de Paris, un laboratoire d’investigation s’occupe d’une « mission scientifique » qui associe présent et passé. Grâce à un matériel de pointe et des locaux acoustiques spécialement traités, des techniciens hautement qualifiés cherchent à reproduire dans le moindre détail le son de quelques instruments disparus : ici un piano d’exception ou là une guitare venue d’un autre temps.

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© Nicolas Borel - Musée de la musique

Pour un néophyte, une question se pose : pourquoi déployer des moyens techniques qui dépassent de loin celles d’un artisan luthier pour entendre finalement un instrument disparu que vous ni moi ne connaissons et n’avons jamais entendu ?

Lapalissade serait de dire que si un instrument à exister, c’est que celui-ci a eu une importance dans l’histoire de la musique. Toutefois nuançons, car tous les instruments n’ont pas eu un passé suffisamment glorieux pour permettre de comprendre l’évolution qui conduit aux instruments actuels. En revanche, une chose est certaine : tous les instruments sont liés de près ou de loin à la vie des musiciens et des compositeurs qui les ont utilisés et, dans ce sens, un instrument ancien transporte toujours avec lui une part de vérité historique. Souvent, les partitions sont là pour attester de leur importance.

Par exemple, comment Beethoven a-t-il pu imaginer un concerto pour piano si l’on prend pour référence la « modernité » des claviers actuels ? On ne peut s'appuyer uniquement sur les écrits pour tout comprendre. Il est tout à fait impossible d'apporter une analyse très juste d'une interprétation datant du 18e siècle puisque les données techniques ne sont plus les mêmes. Reconstituer un instrument d’époque devient de fait nécessaire.

© philharmoniedeparis.fr - Une vue du laboratoire

La majorité des instruments évoluent, se transforment et parfois périssent, faute d’être utilisé ou faute d’avoir suscité un réel intérêt chez les compositeurs. Un musée consacré aux instruments de musique comme celui de Paris en atteste, en proposant à ses visiteurs quelques signatures d'instruments des temps passés. Un musée nous informe et éveille en nous de la curiosité, mais est-ce suffisant ? Parfois la musique ancienne et la musique traditionnelle, en cherchant à faire renaître des œuvres d’un compositeur oublié, poussent les pions de la recherche dans d’autres directions.


RÉALISER LE FAC-SIMILÉ D’UN INSTRUMENT

Le laboratoire de la philharmonie de Paris tente de répondre aux nombreuses questions soulevées par la musique des siècles passés. La technologie galopante de ces dernières années permet de partir à l’assaut des instruments oubliés. Ainsi, reconstituer la vihuela, l’instrument star de la musique espagnole au 15e et 16e siècle, s’imposait comme étant l’une des missions récentes du labo.

D'origine aragonaise et cousin du luth, la vihuela, malgré sa notoriété, allait être remplacée par la guitare. Quelles est donc la raison de cette disparition ? Son éviction est-elle due à un effet de mode, à un manque de puissance ou à une expressivité limitée ? Le laboratoire de la philharmonie de Paris, en tentant de refaire sonner l’instrument quelque cinq siècles plus tard, redécouvre finalement tout un pan d’histoire méconnue.

D’après Stéphane Vaiedelich, responsable du laboratoire, la stratégie de ces expertises poussées est de développer et de comprendre, grâce à des outils d’investigation non invasifs, des instruments appartenant au patrimoine, en cherchant à définir leur personnalité sonore, comment ils ont été fabriqués et dans quel but ils ont été réalisés.

© philharmoniedeparis.fr

Le but ultime est donc de réaliser une copie la plus conforme possible de l’original. Ce fac-similé tente de reproduire avec les technologies et les matériaux actuels les traces d’un passé enfoui, Stéphane Vaiedelich précisant qu’il existe et existera toujours une légère différence avec le modèle imité.

Après avoir rassemblé les données techniques de l’instrument original usé par les siècles, comme celle qui consiste à mesurer l’âge précis de la table d’harmonie et le type de bois utilisé, l’étape suivante est confiée à un luthier spécialisé dans les instruments anciens. Grâce aux infos recueillis, le luthier est alors en charge de reproduire une copie flambant neuf aux propriétés identiques, à quelques détails près…

Quand l’instrument est en phase finale, tout l’enjeu est de s’assurer que ce fac-similé produit le même son. Pour répondre à cette délicate interrogation, le laboratoire utilise un système d’holographie acoustique (1) qui est composé d’un ensemble de microphones sensibles en dessous duquel le luthier place l’instrument pour définir sa qualité sonore.

L’instrument est mis en vibration en frappant légèrement sur sa caisse de résonance. Via ordinateur, les données recueillies sont misent en comparaison et doivent mettre en concordance les longueurs d’ondes de l’original et de la copie ; l’idéal étant d’obtenir un même comportement vibratoire, ce qui préfigure à priori une réponse acoustique analogue. La dernière étape, mais aussi la plus capitale, est celle du jugement porté par un musicien spécialiste de l’instrument qui testera la qualité sonore de l’instrument.

© philharmoniedeparis.fr

Au final, cette démarche scientifique permet de retrouver les sensations spirituelles et musicales de nos aïeuls. En permettant aux musiciens d'aujourd'hui de prendre possession d'un instrument en fac-similé, un fil conducteur prend forme et permet de créer un lien avec les compositeurs des siècles passés, ce qui a motivé leur inspiration et leur recherche sur l'instrument.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 04/2021)


1 – L’holographie acoustique est une nouvelle technique d'analyse et de visualisation utilisée par le luthier quand il fabrique un instrument. Elle associe plusieurs disciplines dont l’informatique et les mathématiques. L’analyse repose sur des données qui mettent en jeu la vibration des matériaux. Toute vibration engendre une onde sonore et, de fait, un son avec ses caractéristiques, mat ou brillant, grave ou aigu, par exemple. L’ensemble des différents paramètres physiques de l'objet vibrant détermine sa personnalité sonore. Ainsi, une table d'harmonie, de part sa forme complexe et ses autres particularités (matériaux utilisés), produit tout un ensemble de fréquences complexes que l’holographie acoustique permet de rendre plus transparente à l’oreille du luthier, en lui permettant de visualiser les formes vibratoires de la table à des fréquences précises afin de les corriger.


À CONSULTER

LA PAGE DE CONSERVATION ET RECHERCHE DU 'MUSÉE DE LA MUSIQUE'

UNE VISITE GUIDÉE DU 'MUSÉE DE LA MUSIQUE' (avec documents sonores et vues panoramiques)


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