SON & TECHNIQUE


HISTOIRE DU SAMPLING OU L'ART DE CAPTURER DES SONS

Du mellotron jusqu’à l'explosion de la technologie d'enregistrement numérique, plus que tout autre instrument, l’échantillonneur a fait l’objet de l’une des plus grandes aventures technologiques du 20e siècle, que ce soit dans le domaine de l’enregistrement en studio ou en étant au cœur de la composition musicale.


LA MUSIQUE CONCRÈTE À L'ORIGINE DU 'SAMPLING'

Originaire d'expériences modestes sur bande magnétique, l’échantillonneur a été l'un des pionniers de l'utilisation de la technologie d'enregistrement numérique dans les studios modernes où il est désormais fermement ancré. Il est tout aussi important de noter sa capacité unique de reproduire de la musique à partir de sons « capturés » - boucles de vinyle éraillées ou machines industrielles grinçantes, par exemple. Appelé dans le langage courant « sampleur » (nom d'origine), l'outil a surtout défini de nombreux genres musicaux actuels, du hip hop à l’électronique expérimentale. Or les origines de ce nouveau concept d'enregistrement nous conduisent à évoquer les années 40 et 50 et le mouvement de la Musique Concrète initiée par Pierre Schaeffer.


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Propre à la musique contemporaine, la Musique Concrète est une notion qui rejette les instruments et les « scores » traditionnels en faveur de la manipulation et de l’organisation actives des sons « trouvés », c’est-à-dire des sons qui existent et qui nous entourent dans la vie quotidienne.

Pour réaliser ces visions radicales, des musiciens tels que Pierre Schaeffer ont fait appel au magnétophone à bobines magnétiques comme étant un outil à même de capturer des sons pour ensuite les manipuler.

À ses débuts, la Musique Concrète comprenait une collection de sons apparemment abstraits, construits sur l'exploitation de plusieurs techniques dont l’inversion de défilement et le changement de hauteur (obtenus en faisant varier la vitesse du magnétophone). Ces moyens étaient de bons alliés pour dissimuler et renforcer musicalement les sons originaux. Pour autant, cela ne voulait pas dire que les compositions de Musique Concrète étaient inapprochables ou non musicales. Un exemple notable : le thème de The Doctor Whole (un thème choisi par Delia Derbyshire pour le compte de la radio BBC) - est un exemple classique des principes de Musique Concrète en action. La pièce est entièrement réalisée par le biais de l’édition sur bande.

Cependant, il faut reconnaître que ces premières expériences dans la production musicale échantillonnée étaient assez tragiques. Les musiciens - y compris Delia Derbyshire et Pierre Schaeffer - n’avaient pas accès à ce que nous pourrions appeler de façon réaliste un « instrument ». Parallèlement à ces expériences sonores d'un autre temps, un génial inventeur du nom de Harry Chamberlin allait élaborer une solution envisageable en créant le Chamberlin (1948), un instrument à clavier électro-mécanique précurseur du Mellotron. Chamberlin qui ne manquait pas d'imagination était déjà l'inventeur du Rhythmate, une machine dont le développement devait se focaliser sur l'enregistrement de boucles de batterie (le fleuron étant le Model 100 Rhythmate en 1948). L’appareil, précurseur de la boîte à rythmes, devait servir de base d’accompagnement pour les organistes.

Quelques années plus tard, alors que Chamberlin avait compris que ces performances enregistrées sur bandes pouvaient être déclenchées également à partir d'un clavier musical, l'inventeur voyait le principe du Mellotron lui échapper. En 1962, la société Bradmatic de Birmingham (dirigée par les frères Bradley) décida en effet de reprendre l’idée de Chamberlin à son compte, en la modifiant et l’améliorant. Après quelques disputes concernant la paternité de cette invention, un arrangement fut trouvé entre les deux compagnies et permit la naissance d'un premier modèle, le Mark I en 1963.


MELLOTRON ET OPTIGAN

© Buzz Endersen - Un Mellotron Mark VI (1999), ultime mise à jour de l'original Mark I créé en 1963.

Le Mellotron est une sorte d'échantillonneur qui, au lieu de s’appuyer sur des codes informatiques encore inexistants, utilise des sons préenregistrés sur bande analogique ; chaque touche enfoncée déclenchant la mise en route d’une bande en boucle. Du mellotron des années 60 s’échapperont des sons de flûtes, de cordes et de chœur utilisés sur des titres tels que Strawberry Fields Forever des Beatles ou Nights In White Satin des Moody Blues.

Étant donné la qualité des enregistrements originaux (l’intonation, par exemple, était un problème connu), sans parler du « wow », du « flutter » (1), de la distorsion et de la déformation qui régnait sur tout périphérique audio à base de bandes, le Mellotron avait un son tout à fait distinctif. Même à ce jour, aucun autre instrument ne semble être en mesure d’imiter ses timbres étranges.

Bien que le Mellotron ait dominé le terrain en termes d’échantillonnage analogique, il a toutefois rencontré de la concurrence en cours de route. The Optigan, par exemple, a utilisé des disques optiques plutôt que des échantillons de bandes, ce qui a finalement permis de développer l’Orchestron, un système plus ambitieux. L'Optigan et l'Orchestron possédaient tous deux le même timbre sombre que le Mellotron, mais tandis que ce dernier était caractérisé par le « wow » et le flottement, l'Orchestron affichait un craquement semblable à un vinyle.

Les utilisateurs les plus en vue de l’Orchestron seront Kraftwerk, qui a utilisé l’instrument pour créer les cordes teutoniques de Trans-Europe Express et les chœurs de Radioactivity, Afrika Bambaataa, qui s'en empare sur Planet Rock, mais aussi New Order pour sa chanson Blue Monday.

1 - « wow » et « flutter » sont des termes qui font référence aux petites variations de hauteur causées par le défilement de la bande magnétique.


L'ARRIVÉE DE L’ÈRE NUMÉRIQUE

Malgré la qualité positive des échantillonneurs analogiques introduits dans la production musicale à la fin des années 60 et 70, c'est l'échantillonnage numérique qui va entraîner d'importants changements dans la manière de produire de la musique.

Le premier exemple notable d'échantillonneur numérique sera le Fairlight CMI, inventé par les ingénieurs australiens Kim Ryrie et Peter Vogel à la fin des années 70. Basé sur un ordinateur professionnel australien, le Fairlight a eu l’audace de numériser ses entrées audio et de les stocker dans sa RAM. Les données audio pouvaient ensuite être rejouées, transposées ou séquencées à l’aide du clavier et du logiciel d’édition (connecté à un écran contrôlé par un crayon optique) et système de séquençage connu sous le nom de Page-R.

© Peter Welk - Le Fairlight CMI IIx (1983)

Compte tenu de la technologie informatique de l’époque, le Fairlight CMI souffrait d’une qualité audio médiocre, offrant un temps d’échantillonnage de quelques secondes pour une résolution de 8 bits/24 kHz. Cela représentait également un investissement considérable - son prix de départ était de 20 000 livres (prix datant des années 80 !).

Malgré tout, le Fairlight a été une révélation majeure, donnant à ceux qui en avaient les moyens (musiciens et producteurs tels que Trevor Horn, Peter Gabriel et Kate Bush) la possibilité de produire leur propre contenu plutôt que de s'en remettre à des bandes préenregistrées. Les révisions ultérieures du CMI - aboutissant à la série III - ont porté la résolution jusqu’à 16 bits/50kHz. Bien entendu, une grande partie de la technologie introduite par Fairlight dans la production musicale a ouvert la voie à l’évolution des logiciels audionumériques que les musiciens et compositeurs utilisent de nos jours au quotidien.


LA DÉMOCRATISATION DE L’ÉCHANTILLONNAGE

Capture écran logiciel Tascam Gigastudio 3

La plus grande révolution musicale dans l'échantillonnage a eu lieu avec l'arrivée d'échantillonneurs numériques abordables tels que le S900 d'AKAI et le Mirage d'Ensoniq dans la deuxième moitié des années 80. Plutôt que d'être un outil exclusif pour les grands producteurs et les studios professionnels, le sampler est devenu un instrument accessible aux musiciens souhaitant produire de la "dance music" ou du hip-hop. Le prix de la RAM et des disques durs revu à la baisse explique en grande partie sa vulgarisation, sans compter que de nombreuses machines prennent désormais en charge des résolutions d'échantillons allant jusqu'à 16 bits/44,1 kHz et 32 Mo de RAM.

Néanmoins, les chances de produire un instrument « échantillonné » expressif et réaliste sont encore minces, ce qui rend les échantillonneurs matériels mieux adaptés pour déclencher des échantillons de batterie, des boucles ou des effets vocaux. L'évolution technique est survenue lorsque l'échantillonneur est passé du matériel au logiciel. Nemesys GigaSampler (plus connu sous le nom de GigaStudio) a démontré qu’un PC relativement standard et un simple logiciel pouvaient gérer les tâches principales exécutées par des échantillonneurs spécialisés.

Plus important encore, en utilisant beaucoup de RAM et des disques durs peu coûteux et facilement disponibles, GigaSampler pouvait également utiliser le streaming d’échantillons directement à partir du disque. Désormais, plutôt que de charger un instrument complet dans la RAM, GigaSampler se contentait simplement de charger les premières millisecondes, puis de transférer le reste à partir du disque selon les besoins. Cette étape technologique relativement simple a entraîné un saut exponentiel dans la qualité des instruments échantillonnés. Plutôt que d’avoir à compresser un piano échantillonné dans 32 Mo, les développeurs pouvaient désormais utiliser moins d’un giga octet de RAM « virtuelle » !


L’ÉCHANTILLONNAGE POUR QUEL AVENIR ?

L’échantillonneur de logiciels - qu’il s’agisse de GigaStudio, Kontakt, EXS24 ou de l’un des formats principaux actuels - est désormais une caractéristique commune à de nombreux studios. En plus de la diffusion d'échantillons directement à partir du disque, ces échantillonneurs sont capables d'offrir des tâches bien au-delà des rêves les plus fous, comme l’étirement en temps réel (time stretching) ou le filtrage des formants.

Cependant, aussi impressionnantes que soient les innovations techniques, il est triste de constater que l’échantillonneur moderne est presque devenu comme un Mellotron virtuel, reproduisant des « banques d’échantillons » préenregistrées au lieu d’inciter les utilisateurs à échantillonner et à manipuler leurs propres "trouvailles sonores". Où est passé la folie créative d’antan ! Les possibilités dues aux prochaines innovations en matière de technologie d’échantillonnage verront-elles l’imagination des musiciens s’envoler ? Étant donné que "échantillonnage" et "échantillonneur" sont certainement là pour encore un bon moment, le rêve n'est pas encore éteint !

par M. Cousins (Cadence Info - 10/2019)


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