JAZZ ET INFLUENCES


MICHEL PETRUCCIANI, LE JAZZMAN QUI FAISAIT CHANTER LES NOTES DU PIANO

Célèbre à un âge où d’autres cherchent encore leurs marques, Michel Petrucciani a été un ardent défenseur d’un jazz voguant vers la modernité. En plus d’être un excellent pianiste, il était aussi un musicien à la forte personnalité, un personnage hors du commun.


UNE BATAILLE DU CORPS PERDU D’AVANCE

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Le pianiste au parcours exceptionnel sera freiné par la maladie des os de verres, une maladie qui handicapera son développement en rendant ses os extrêmement fragiles. Petrucciani ne dépassera pas les 99 cm de taille et l’âge de 36 ans. Malgré cette infirmité, une fois les doigts posés sur les touches blanches et noires du clavier, tout s’effaçait comme par magie en laissant place au musicien passionné et passionnant.

À cette bataille du corps perdu d’avance, qui le condamne à une vie écourtée, Michel Petrucciani opposera la force de l’âme, la virtuosité du piano et la sensibilité de la puissance contenue ; une existence qu’il va vivre intensément, quitte à brûler la chandelle par les deux bouts.

© Elvin flickr.com  Michel Petrucciani (North Sea Jazz 1993)


UN ENFANT DE LA BALLE

Né dans une famille férue de jazz, Michel Petrucciani grandit à Montélimar. Le père est professeur de guitare et tient un magasin de musique. Ses frères aînés suivront le même chemin que Michel. Louis, en devenant contrebassiste, et Philippe en épousant la 6 cordes.

Pour le Noël de ses quatre ans, Michel demande un piano à ses parents, mais il déchante quand il reçoit un petit piano, un piano jouet qu’il détruit dans la foulée à coups de marteau. Michel veut un vrai piano. Alors son père, Tony Petrucciani, s’incline et lui trouve un vieux piano déglingué.

Ce cadeau en 88 touches, même jaunies par le temps, devient l’objet de tous les combats. « Le piano est un instrument qui est gros et grand, le dominer a toujours été l'une de mes ambitions principales », dira-t-il. Les bases, il les reçoit de Raymonde Jacquemart, professeur de piano. Jusqu’à huit heures par jour, les doigts se posent sur le clavier, enchaînant les exercices, absorbant tous les rouages de l’instrument et capturant tous ses grands secrets. Ce dur labeur va durer de nombreuses années.


MICHEL PETRUCCIANI  'BITE' (album 'Music' - 1989)
Le pianiste dans ses gammes et sa virtuosité...

LA PRÉCOCITÉ DU TALENT

La famille Petrucciani écoute et entend. Nul n’ignore alors les progrès accomplis, au point que Michel se transforme parfois en démonstrateur dans le magasin (ce qu’il finira par détester)... Mais le talent est là et son père l’encourage. Les musiciens de passage remarquent ce jeune adolescent. Un jour, tandis qu’il n’a que 13 ans, il rencontre le trompettiste Clark Terry, un ancien sideman de l’orchestre de Duke Ellington. Quand on l’interrogera quelques années plus tard sur cette rencontre, le trompettiste dira : « Cet adolescent jouait comme un vieux noir désabusé perdu dans un piano bar quelque part à Mexico. »

Les premiers concerts arrivent. Dans l’incapacité d’atteindre le pédalier du piano, avant chaque concert, un mécanisme est placé sous l’instrument (un rehausseur de pédales fabriqué par son père). Le concert peut alors démarrer. Les doigts s'élancent et un chapelet de notes s’élève dans la salle. Silence respectueux et écoute attentive, le partage familial peut commencer. Son père et ses frères l’accompagnent, tandis que son nom commence à le précéder dans les lieux où le jazz a pris racine. Les musiciens qui rêvent d'improvisation désirent écouter ce pianiste « pas comme les autres ».

Son père, le premier, le laisse prendre son envol. Parmi ses nouveaux accompagnateurs, le batteur Aldo Romano. Celui-ci, de 20 ans son aîné, devient son ange gardien. Dorénavant, ce n’est plus son père qui l’installe, mais le batteur qui le porte dans ses bras pour l’asseoir devant le piano. Ensemble, ils donneront naissance à cinq albums au début des années 80.

Le milieu jazz étant par nature ouvert aux échanges, Michel Petrucciani, de concerts en festivals, transporte dans ses valises non seulement des standards, des reprises de chansons, mais aussi de belles compositions où la mélodie trouve toujours une place de choix. S'il aime se produire en trio, la joute face à un 88 touches n'est pas pour lui déplaire... Pour un pianiste de jazz, l'affrontement en solitaire est souvent une bonne occasion de faire une mise au point, tant l'exercice peut être ouvert et révélateur.


MICHEL PETRUCCIANI  'SEPTEMBER SECOND' (album 'Playground' - 1991)
Une facette commerciale de Petrucciani compositeur.

UNE CÉLÉBRITÉ ÉCOURTÉE

Croisant la route de musiciens américains, il se sent comme encouragé à traverser l’Atlantique. L'Amérique, c’est “le paradis du jazz” dira-t-il. Peu de temps après son arrivée, il fait la connaissance du saxophoniste Charles Lloyd avec qui il fait le tour du monde.

La consécration arrive quand il s’installe à New York et qu’il signe sur le prestigieux label de jazz ‘Blue Note’ (une première pour un musicien non américain). Les enregistrements se succèdent, les tournées également, mais le rythme est infernal et épuise le fragile pianiste. Et c’est à Manhattan, à New York, qu’il s’éteint le 6 janvier 1999, atteint par une pneumonie.

Son plus grand succès reste ‘Looking Up’ qu’il enregistre en 1989 (album Music chez ‘Blue Note’). Au-delà de quelques incursions aux couleurs commerciales (avec renfort de synthés), la discographie de Michel Petrucciani contient de nombreuses pépites dont l’album Conférence de presse (1994) en duo avec l’organiste Eddy Louiss, son hommage à Duke Ellington (Promenade With Duke en 1993) et Michel plays Petrucciani, en 1987, où le pianiste met en avant son talent de compositeur.

Passant d’un jeu réservé à un autre bien plus expansif, comme s'il souhaitait adopter le développement classique d'une improvisation jazz, la linéarité l’emporte le plus souvent chez lui. Son indépendance main gauche main droite, bien distincte, procure à l’écoute une sonorité limpide où le lyrisme des traits mélodiques imprime sa marque de fabrique. Sa grande force aura été de rassembler et de concilier le novice comme le féru de jazz, ce que tout jazzman rêve d’atteindre un jour dans sa carrière.


MICHEL PETRUCCIANI  'LOOKING UP' (clip officiel)
Du côté de la musique brésilienne qu'il aimait tant...

LES ALBUMS STUDIOS

  • 1980 - Flash (Bingow Records) - Enregistrement à St-Martin-de-Castillion (Jean Roché Studio).
  • 1981 - Michel Petrucciani (Owl Records) - Enregistrement en Hollande (Studio Spitsbergen).
  • 1981 - Date with Time (Owl Records) - Piano solo  - Enregistrement à Paris (Acousti Studio).
  • 1982 - Darn that dream (Celluloid Records) - Enregistrement à Marseille (Studio CMD) en trio avec son père Tony et son frère Louis.
  • 1982 - Estate (Riviera Records) - Enregistrement à Rome (Forum Rec. Studio).
  • 1982 - Toot sweet (Owl Records), avec Lee Konitz. Enregistrement à Paris (Centre Musical Bosendorfer).
  • 1982 - Oracle's Destiny (Owl Records)  - Solo piano. Hommage à Bill Evans. Enregistrement à Paris (Salle Adyar).
  • 1983 - 100 hearts, The George Wein Collection (Blue Note Records) - Piano solo - Enregistrement au Newport Jazz Festival.
  • 1984 - Note'n Notes (Owl Records) - Piano solo - Village Studio.
  • 1985 - Cold Blues (Owl Records), en duo avec Ron McClure. Enregistrement à New York (Classic Sound Productions Studio).
  • 1985 - Pianism (Blue Note Records ) - Enregistrement au RCA Studio.
  • 1987 - Michel plays Petrucciani (Blue Note Records) - Enregistrement à New York (Clinton Recording Studio) - Album classé à la 9e place de la catégorie Top Jazz Albums.
  • 1989 - Music (Blue Note Records) - Enregistrement à Los Angeles (The Record Plant) - Au Billboard, l'album se classe à la 9e place de la catégorie Top Jazz Albums.
  • 1991 - Playground (Blue Note Records) - Enregistrement à New York (Clinton Recording Studio). Album dédié à son père Tony Petrucciani.
  • 1993 - Promenade With Duke (Blue Note Records) - Piano solo - Enregistrement à New York (Power Station).
  • 1995 - Flamingo (Dreyfus), avec Stéphane Grappelli. Enregistrement à Paris (Studios Davout).
  • 1997 - Both Worlds (Dreyfus) - Enregistrement à New York (Right Track Recording Studio).

Par Elian Jougla (Cadence Info - 03/2022)


PHILIPPE PETRUCCIANI & NATHALIE BLANC : 'REMEMBER PETRUCCIANI'

La musique de Michel Petrucciani possède des tournures mélodiques suffisamment prenantes pour inspirer des paroles. La chanteuse Nathalie Blanc a trouvé les mots pour transformer en chansons une partie de l'héritage musical de l'artiste disparu. Un disque sorti en 2015 chez 'Jazz Village', Remember Petrucciani, et pour lequel son frère Philippe Petrucciani a contribué, porte ainsi un témoignage supplémentaire aux qualités de mélodiste du pianiste.


'REMEMBER PETRUCCIANI' (teaser)

À CONSULTER

MES RENCONTRES AVEC MICHEL PETRUCCIANI (sur Piano Web)

MICHEL PETRUCCIANI, MASTER CLASS (sur Piano Web)

MICHEL PETRUCCIANI, LA PASSION PIANO (documentaire) (sur Piano Web)

LEE KONITZ ET LE JAZZ COOL


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