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RAY CHARLES ET WILEY PITMAN

En Floride, près de Greenville, au bout d’un long chemin de terre bordé de quelques fermes et de baraques en bois, se trouve le quartier des noirs, Jellyroll. Personne n’a jamais vécu très longtemps à Jellyroll. Hommes et femmes venaient généralement des plantations et seul un travail de saisonnier les poussait à s’y installer pendant quelque temps pour gagner un peu d’argent...


UN JOUR AU "RED WING"...

Le dimanche était jour de prière et l’église baptiste ne désemplissait pas. Toute la semaine, les gens travaillaient dur et quand venait le samedi, ils essayaient de se payer un peu de bon temps au café The Red Wing, tenu par un certain Wiley Pitman…

Personnage à la stature imposante et au large sourire, Pitman était également un pianiste dont la réputation allait bien au-delà du quartier de Jellyroll. Sa femme, Georgia, l’aidait de son mieux pour tenir le café qui faisait aussi office d’épicerie-bazar. On y trouvait de tout ou presque, de la farine et du sel comme de la bière fraîche, jusqu’aux sandwiches aux pieds de cochon. La salle était occupée par quelques tables et quand le piano était muet, le jukebox prenait le relais pour animer la salle.

Derrière le café, il y avait une annexe avec des chambres à louer et quelques cabanes. C’est dans l’une d’entre elles que vivait le jeune Ray Charles Robinson. Il venait souvent au Red Wing pour écouter le piano ou de la musique.

Ray Charles n’avait que trois ans lorsqu’il entendit Pitman se déchaîner sur un boogie-woogie. Le petit Ray regardait, les yeux exorbités, les doigts de cet homme imposant courir sur le clavier. Amusé et ravi de voir le visage souriant de l’enfant, Pit le fit monter sur ses genoux pour qu’il puisse taper sur les touches. À partir de ce jour-là, à la façon d’un jeu complice entre l’homme et l’enfant, dès que le son du piano résonnait, il ne fallait pas attendre longtemps pour voir débouler le petit Ray dans le café.

Quand Ray délaissait le piano, il était capable de rester assis pendant des heures à écouter la musique, l’oreille pressée contre le haut-parleur du juke-box. D’ailleurs, lorsqu’il avait quelques pièces de monnaie, plutôt que d’aller courir s’acheter des bonbons, il préférait les mettre dans le juke-box. Dès son plus jeune âge, il connaissait déjà les boogies d'Albert Ammons, le blues de Tampa Red ou les grands orchestres de jazz, comme ceux de Duke Ellington ou de Fletcher Henderson.

Pour Ray, la vie s’écoulait entre la musique et le travail, entre les balades dans les bois et l’église le dimanche (les chants évangélistes auront une influence majeure et reviendront comme un leitmotiv dans sa musique). Malheureusement, l’insouciance de son enfance va être brisée dès l’âge de 6 ans. Victime d’un glaucome, Ray Charles va perdre peu à peu la vue, ce qui va l’obliger à partir en Floride pour étudier la musique dans une école pour aveugle.

Même des années après, Ray Charles n’a jamais oublié Wiley Pitman. Il sait ce qu’il doit à cet homme. Plus tard, Ray racontera que Pit aurait pu être un très bon pianiste s’il n’avait pas choisi de vivre dans l’anonymat d’une petite ville de province. Il aurait pu être l’égal d’un Pete Johnson ou d’un Willie Smith. Pour Ray, Pit était son premier professeur de piano, mais un professeur de piano singulier, comme on en rencontre peu. Ce qu’il lui enseigna ne s’apprenait pas dans les écoles. Souvent par jeu, en lui montrant comment jouer une mélodie avec un seul doigt ou en l’encourageant quand Ray trouvait un rythme original, Wiley Pitman lui apprit des bases toute personnelle, mais des bases dont l’auteur du What did I Say s’est souvenu toute sa vie.

par Patrick Martial
(Source : Ray Charles : Man and Music, de Michael Lydo) (Cadence Info - 05/2011)


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