INSTRUMENT ET MUSICIEN


CES INSTRUMENTS QUI PRODUISENT DES SONS ÉTRANGES (avec les compositeurs Thomas Bégin, Yann Leguay et Pierre Gordeeff)

Ils appartiennent à la catégorie des musiciens de laboratoire et sont en partance pour créer des sons nouveaux combinant différentes sources, de la matière brute jusqu’aux objets du quotidien en passant par l’électronique. Ces artistes, qui appartiennent à la mouvance des musiques électroacoustiques, utilisent différentes approches qui convergent vers un même but : nous livrer des œuvres singulières en utilisant des techniques inédites, tout en nous démontrant ce que des matières ou des objets peuvent raconter en les sortant du contexte pour lesquels ils sont normalement utilisés.


DES SONS, DES COULEURS ET DES EFFETS

Ce sont des musiciens à part. Des chercheurs. Leur intention, manipuler des objets, les animer de façon manuelle ou parfois par synergie. L’automatisme n’est pas loin et l’électronique non plus. Chaque processus d'investigation peut devenir utile, surtout quand il s'agit d’exploration sonore, même si chaque approche expérimentale n’offre pas nécessairement satisfaction. De temps en temps, un décalage naît entre l’intention et le résultat obtenu. Ce n’est certes pas une science qui invite le hasard, mais il existe toujours quelques incertitudes et impondérables. Un minimum de maîtrises est donc nécessaire.

Ces « musiciens/artisans », proche quelque part d’un Pierre Schaeffer, ont toutefois grandi dans une autre dimension avec tout le potentiel des moyens numériques actuels. De temps en temps, ils font parler d’eux sur la Toile où à l’occasion de performances qu'ils présentent. Les centres d’art et les festivals de musique sont là, comme Sonic Protest qui accorde une grande part de ses manifestations aux musiques improvisées, électroacoustiques et expérimentales. Les spectateurs présents vont souvent de surprise en surprise, en fonction de l’audace et de l’originalité des compositeurs invités, de leurs « instruments » et des œuvres qu'ils présentent.

© Glogger (wikipedia) - Un 'electric plasmaphone instrument'


TROIS COMPOSITEURS EN QUÊTE DE VÉRITÉ SONORE

Trois artistes contemporains baignent dans cet univers si particulier de l'art musical contemporain : le québécois Thomas Bégin, le Belge Yann Leguay et le Français Pierre Gordeeff.


THOMAS BÉGIN

Le Québécois Thomas Bégin est un musicien et artiste plasticien qui détourne les principes scientifiques, comme l’optique et la mécanique, dans l’intention de développer son propre domaine sonore.

En quête d’imaginer un nouveau monde de plus en plus cybernétique, Thomas Bégin propose plusieurs œuvres étonnantes dont ‘Lithophone’. À l’aide d’une grue, le chercheur est allé chercher deux roches pesant environ une tonne, puis les a placées sur deux chariots indépendants et munis de vérins pour que les deux roches tournant lentement sur elle-même frottent constamment l’une contre l’autre. Paradoxalement, malgré l’énormité de cet « instrument de musique », sa puissance sonore est très faible et provient juste de l’érosion produite par les grains friables des deux blocs de pierre qui tombent au sol et qui provoquent une sonorité étrange et indéfinissable. La synergie est à la base de cette recherche.

'La muse en circuit’ (le Centre National de Création Musicale d’Arfortville, dans le département du Val-de-Marne), est vouée comme le définit leur site « dans toutes les musiques décloisonnant le champ de l’art sonore, les musiques nouvelles, voire novatrices, affranchies et audacieuses, qu’elles soient instrumentales, électroniques ou mixtes ». C’est un lieu qui accueille en résidence compositeurs, instrumentistes et artistes de toutes disciplines.

Invité en 2021 par ‘La muse en circuit’, dans l’ancien studio du compositeur de musique électroacoustique Luc Ferrari, Thomas Begin devait présenter son nouveau « assemblage sonore » composé d’un ensemble de cymbales monté sur un système rotatif. Grâce à des bobines électromécaniques (micros), son installation atypique révèle des fréquences de cymbales que l’on n’entend pas si on les frappe avec la main ou des baguettes. Un son continu est alors produit avec d’infimes ondulations sonores ; l’ensemble étant sous le contrôle d’un programme sur ordinateur.


THOMAS BÉGIN : 'L'ONDE VISIBLE'
reportage sur le projet L'onde visible qui place en perspective l'utilisation de guitares suspendues pour rendre visible les ondes sonores à la façon d'un oscillateur en usant de ficelles.

YANN LEGUAY

Les approches artistiques favorites du compositeur Yann Leguay tournent autour des outils électroniques : platine disque, microphone ou disque dur. Son intention première : mettre à distance l’objet, sa fonction, et le détourner de son utilisation courante : « Quand on enferme un fonctionnement mécanique ou autre dans une boîte pour le rendre esthétique, on lui apporte du sacré parce que l’on perd le rapport avec le fonctionnement qu’il y a à l’intérieur. » (1) La description de quelques performances sonores permet d’évaluer cette mise à distance :

Propaganda’ (2014). Elle consiste à utiliser un microphone en marche et de le détruire en le plaçant au contact d’une petite disqueuse qui tourne à grande vitesse. Proche de la gageure, cette destruction programmée d’un microphone donne le signal d’une rupture avec l’idée que l’on peut avoir d’un outil technologique en condamnant son usage. Sous la pression exercée et la rotation du disque, le son obtenu est assez voisin d’une pièce en acier que l’on usine.

'Headcrash' (2017). Cette œuvre utilise quatre disques durs utilisés en informatique, remplis de données et « désossés ». Mis à nu et munis de capteurs, ils sont utilisés comme des platines et émettent une musique des plus intimes.

Volta’ (2019). L’œuvre intensifie sa relation avec l’objet, sa technologie et son lien avec la matière en produisant un arc électrique entre deux microphones.

Dead Media’ (2021). L’œuvre consiste à « éventrer » des supports d’enregistrement tout en composant des sons avec ces mêmes machines. À son « palmarès », une cassette audio sur laquelle a été enregistré le son d’une fabrication de cassette et un vinyle sur lequel a été gravé le son d’une presse à vinyle.

Pour Yann Leguay, ce poids de mise en abyme des ondes sonores permet de rétablir ce qu’il nomme « le dialogue avec le réel » : « Plus on se détache de la matière, plus il faut des interfaces pour retrouver l’origine de l’information. C’est comme si l’on fabriquait une pierre philosophale qui posséderait l’ensemble du savoir et de la mémoire de l’humanité… Si l’on n’a pas le lecteur pour décrypter cette matière, ce contenu, en fait ça sert à rien ! » (1)

1 – Source Arte (09/2020)

YANN LEGUAY : 'VOLTA'
Utilisant la technique d'un haut-parleur plasma, l'installation consiste en un arc électrique de 50kV produisant le son à lui seul. Les mots sont la traduction du bruit du réseau internet traité avec un logiciel de synthèse vocale puis lu par une voix humaine. Le fichier son de l'enregistrement est envoyé dans la haute tension et une voix sort de l'arc.


PIERRE GORDEEFF

Le musicien Pierre Gordeeff s’ingénie à assembler tout type de matériaux afin d'obtenir un résultat sonore dans lequel s’invite le pragmatisme. L’une de ses dernières créations est un instrument polyphonique et hybride constitué d’un assemblage de lutherie, d’objets mis en mouvement et d’électronique associée, mais dont l’apparence est bien difficile à expliquer comme son fonctionnement rien qu’en le voyant !

Pour ce Nantais qui conçoit ses projets en solitaire et qui a découvert presque par hasard le monde fascinant des beaux-arts de sa ville, son aventure artistique commence dans un squat déserté qui lui permet de réaliser ses premières trouvailles. Intégrant le mouvement à ses œuvres, il leur donne différentes dimensions en y ajoutant des lumières synchronisées à des sons naturels séquencés et produit, à l’occasion, par le frottement de différents corps mis au contact les uns aux autres. L’eau fait également partie des moyens mis en œuvre pour aboutir.

L’assemblage, une fois terminée, a tout d’une pièce de musée qu’un film de science-fiction aurait adopté. L’exemple sonore qui s’en échappe peut faire penser à de la musique industrielle, brute et primaire, sans autres constructions que le rythme imposé par le rouage des pièces qui s'entrechoquent.


PIERRE GORDEEFF : LIVE CONCERT (extrait)
Les machines infernales de Pierre Gordeeff lors d'un concert qui se déroula les 6 et 7 juin 2009, à Winnezeele, en Flandres françaises, lors du festival 'Lutherie déjantée'

EN CONCLUSION

Ces trois artisans du son ont en commun d’inventer de nouveaux procédés pour faire jaillir des bruits originaux qui ne peuvent être le seul fruit d’une association d’instruments conventionnels. Dans cette recherche, qui ne s’inscrit nullement dans une démarche artistique des plus populaires - et dont il n'est pas toujours facile de comprendre la trajectoire artistique -, ces œuvres-là s’affichent aux antipodes d’une musique aux sons organisés (même s’il est toujours bon de rappeler qu’une musique aux sons organisés, construite par des instruments de musique conventionnels, révèle toujours son lot d’incertitudes).

L’aléatoire existe dans ce genre de performance. Ici, c’est la démarche personnelle du musicien qui compte : les moyens mis en œuvre, les matériaux et objets utilisés, les mécanismes employés, etc. L’obtention d’un résultat artistique diffère de ce qui est connu et exploité ailleurs dans la musique. Dans cette quête du Graal, la somme des recherches est intentionnellement désirée et calculée pour mettre en concordance les moyens technologiques actuels et la recherche sonore avec ses mystères et sa charge émotionnelle.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 07/2022)

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