JAZZ ET INFLUENCES


KEITH JARRETT, LES DISQUES DES ÉTAPES MAJEURES

Il existe une référence dans le monde du piano jazz de ces cinquante dernières années que l’on ne peut éviter de citer, tellement ce nom-là est accroché à la littérature de ses gammes et improvisations, le bien nommé Keith Jarrett. Alors que la superstar du piano a annoncé dans un interview son retrait de la scène pour des raisons de santé (le pianiste a perdu en grande partie l'usage de sa main gauche suite à deux AVC), il fut un temps héroïque où le pianiste h'hésitait pas à s’aventurer en solo avec la même bienveillance qu’il n’a eue de le faire en trio ou en étant accompagné d’un grand orchestre classique. Sa discographie possède quelques merveilles, quelques surprises aussi, aux contrastes saisissants, que je vous invite à découvrir dès à présent.


'RESTORATION RUIN', L’ALBUM DU RE-RECORDING

Dès son début de carrière, Jarrett ressent le besoin de se livrer musicalement en étant seul au piano. Le saxophoniste Charles Lloyd qui partage la scène avec lui en 1966 comprend que ce désir ne peut attendre, aussi l’autorise t-il à livrer régulièrement sur scène un « exposé » de son cru. Jarrett n’a qu’une idée en tête : voler de ses propres ailes.


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Si le premier témoignage qu’il grave sous son nom s’effectue en trio (Life Between the Exit Signs – 1967) avec Charlie Haden à la contrebasse et Paul Motian à la batterie, extrayons de sa riche discographie son second disque, Restoration Ruin (1968), un ersatz qui, malgré quelques défauts, donne l’occasion au pianiste de se transformer en homme-orchestre, chantant et jouant de tous les instruments grâce aux nouvelles techniques d’enregistrement du re-recording, un procédé que Keith trouvera tellement à son goût qu’il y reviendra des années plus tard, notamment dans l'album Spirit en 1985.

© Guillaume Laurent - Keith Jarrett (Juan-les-Pins - 2008)

Avec Restoration Ruin, le pianiste signe l’une de ses rares extravagances discographiques. L’époque voulait certainement cela, d’autant que le trompettiste Miles Davis, à la recherche de jeunes talents, le convoquera pour qu’il pose ses doigts magiques sur quelques claviers électriques. Malgré son aversion pour ce type d’instruments et la musique amplifiée, son cours passage chez le trompettiste influencera ses réflexions sur la musique et l'improvisation. Ces « débordements électriques » ne seront qu’une parenthèse dans sa carrière, l’interprète restant avant tout un authentique pianiste de jazz.


KEITH JARRETT : WONDERS (Restoration Ruin - 1968)

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'EXPECTATIONS', PLACE À L’ÉVASION

En 1972, un mois avant que ne sorte son premier album solo (Facing You – 1972), Jarrett publie un autre disque singulier qui va à l’encontre du tempérament ombrageux du pianiste : Expectations. Dans ce double album, Jarrett défend une fois de plus son besoin de s’épancher sur divers instruments : l’orgue, le saxophone soprano et les percussions.

Entouré de ses fidèles compagnons que sont Charlie Haden et Paul Motian, mais aussi de Airto Moreira aux percussions, de Sam Brown à la guitare et de Dewey Redman au saxophone, Jarret nous livre une musique optimiste et gaie qui n’hésite pas à flirter avec la musique latine et même le rock, bien que la portée de ce dernier mot s'efface quelque peu derrière le raffinement orchestral et les interventions jazzy des soli, Jarrett et Redman en tête. De la même veine, citons les albums El Juicio (The Judgement) et Birth enregistrés en 1971.


KEITH JARRETT : TAKE ME BACK (Expectations - 1972)

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'BELONGING', LE QUARTET EUROPÉEN

Après une brève collaboration avec Gus Nemeth (basse), Jean-François Jenny-Clark (basse) et Aldo Romano (batterie), Keith Jarrett forme son « quartette européen », avec le saxophoniste Jan Garbarek, le contrebassiste Palle Danielsson et le batteur Jon Christensen. En 1974, un premier album est publié sur ECM, Belonging.

Le « quartette européen » joue dans un style similaire à celui du quatuor américain, mais avec une nette influence pour tout ce qui touche à la musique folk et classique européenne. Cette approche conventionnelle était encore la marque de fabrique de la plupart des artistes qui enregistrait pour le label munichois. Très apprécié du public, le quartet sera portant décrié par Jarrett comme étant « un produit absolument brut », en rupture avec le son américain.

Le jazz exploré par les quatre musiciens est d’une couleur changeante, parfois atonale et à d’autres instants quasiment classique. Avec cette formation, Jarrett enregistrera My Song en 1977, Nude Ants en 1979 et Personal Mountains, album enregistré la même année, mais qui ne sera publié qu’en 1989.


KEITH JARRETT : QUESTAR (My Song - 1977)

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'THE KÖLN CONCERT', LA RÉFÉRENCE DU PIANO SOLO

Que s’est-il passé ce 24 janvier 1975, quand devant le sage public de l’Opéra de Cologne Keith Jarrett se mit à improviser ? Pourquoi cet album a-t-il finalement retenu l’attention ? Certainement la première partie, la plus lyrique, a-t-elle donnée l’orientation et l’engouement à poursuivre et donc à écouter le reste du concert.

Le style « Jarrett » est déjà-là, installé dans la tête des gens depuis les albums Facing You, sortie quatre ans plus tôt, et Breman/Lausanne en 1973. On y retrouve la puissance expressive de son jeu et de son engagement physique alternant avec un lyrisme d’une grande profondeur et où le pianiste s’abandonne à corps perdu.

Keith Jarrett a 29 ans et la pleine mesure de son talent. Chaque facette de son art s'étire dans de longues improvisations. Le public, fasciné par la multiplicité des couleurs musicales qu’il extirpe de son instrument, a devant lui un pianiste qui jette tout son ego dans la bataille pour l’instant suivant devenir un être pétrifié face à quelques accords tourmentés. Puis, quand vient la transe, en témoignage de cette relation étroite et fusionnelle qui le lie à sa créativité, le pianiste laisse échapper quelques râles et cris audibles tout en frappant lourdement du pied.

Le piano solo est un exercice qui n’exige aucune faiblesse. Le pouvoir émotionnel doit être toujours présent, même quand le pianiste joue un ostinato. The Köln Concert fera date en étant l’album parmi les plus vendus de l’histoire du jazz, celui que l’on cite le plus souvent quand on évoque l’art du piano jazz en solitaire (même si l’intéressé a toujours jugé sa prestation comme étant trop « commerciale »). Ce séduisant exercice de style fera école et inspirera d’autres pianistes, malgré les avis partagés que l'album suscitera.

Grâce à ce disque, Keith Jarrett devient une star du piano solo et ne cessera d’en tirer profit, au point même de devenir un artiste capricieux et exigeant, imposant le silence debout, à côté du piano, avant de commencer, ou pire en quittant la scène au cours d’une improvisation. Tyrannique, le Jarrett ? Finalement, on lui reprochera longtemps ce que la musique classique parvient à réussir de façon quasi naturelle lors de ses concerts : imposer un silence religieux. Reste que ces grandes-messes, où tout devient possible et où la prise de risque est totale, lui ont assuré pendant plus de 40 ans un rendez-vous incontournable et attendu par ses plus fidèles admirateurs !


KEITH JARRETT : BREMAN/LAUSANNE (ext - 1973)

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LE TRIO ET SES STANDARDS, OF COURSE

Les années 80 seront marquées par la formule du trio pour laquelle Jarrett s’est toujours montré fidèle au fil de sa carrière. En 1983, à la suggestion de Manfred Eicher, le pianiste demande au bassiste Gary Peacock et au batteur Jack DeJohnette d'enregistrer un album composé exclusivement de standards de jazz : Standards, Volume 1. La réussite de cet album est totale, au point de suggérer une suite avec l’enregistrement des albums Standards, Volume 2 et Changes.

Jarrett-Peacock-DeJohnette ont enregistré presque autant d’albums en public que d’albums studios. Le succès rencontré par les premiers albums et les tournées vont permettre de poser les bases d’un trio stable et pérenne. Grâce à ces ‘Great American Songbook’, à ces thèmes de musique populaire américaine, le trio a su trouver une forme de « communication télépathique » qui se traduit immédiatement dans le jeu de chaque musicien par des échanges parfois complexes, avec une grande place laissée à l’improvisation et sans jamais donner le sentiment d’être à court d’idée. Tout semble limpide, presque naturel, comme ce merveilleux Changeless sortie en 1989.

Mais en 2014, le trio semble décidé de mettre un point final à cette aventure qui s'est poursuivie pendant plus de 30 ans. L’ultime concert est annoncé pour le 30 novembre 2014 au 'New Jersey Performing Arts Center', à Newark dans le New Jersey, mais à la surprise générale, deux ans plus tard les trois musiciens font leur comeback à travers une tournée dont la conclusion sera un live intitulé After The Fall, dernier album en date de ce trio mémorable.


KEITH JARRETT : GEORGIA ON MY MIND (Hitomi Memorial Hall - Tokyo 1986)

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L’EMPRISE DU CLASSIQUE

Le succès de Jarrett en tant que musicien de jazz lui permet, en marge d’une carrière déjà bien remplie, d’aborder un répertoire plus élitiste. Avec l’album In the Light, réalisé en 1973, le musicien ouvre une brèche en composant de courtes pièces pour piano solo, cordes et divers ensembles de musique de chambre. Ce premier essai démontre déjà son affinité envers la forme classique. Mais cet album, qui n’a pas grand chose à voir avec du jazz, déconcerte en empruntant plusieurs traverses esthétiques sans jamais rompre avec le néoclassicisme.

De la forme classique, il en sera aussi question avec l’album Luminessence (1974) dont les soli réservés au saxophoniste Jan Garbarek seront soutenu par un ensemble à cordes. Parmi les autres œuvres écrites à la marge par Jarrett citons The Celestial Hawk (1980), une pièce pour orchestre, percussions et piano que le compositeur a gravé avec le Syracuse Symphony sous la direction de Christopher Keene ; une œuvre qui tient à la fois de la symphonie et du concerto pour piano en trois mouvements, et Bridge of Light (1994) qui est à ce jour sa dernière pièce maîtresse classique à apparaître sous son nom, mais certainement la plus réussie. L'album contient trois pièces écrites pour un soliste avec orchestre et une pour violon et piano. Les pièces datent de 1984 et 1990.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 11/2020)

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KEITH JARRETT OU L'ART DU PIANO SOLO (interview)


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