SON & TECHNIQUE


LES PREMIÈRES MUSIQUES PRODUITES SUR ORDINATEUR

L’ordinateur possède une histoire jalonnée de tâtonnements et de surprises. Au début, l’expérimentation primait et la première musique réalisée sur ordinateur est venue un peu par hasard…


HIER ÉTAIT LE COMPUTER

Pour le musicien « branché », l’ordinateur est un comme un confident, un ami avec lequel on travaille durant des heures pour concrétiser ses idées. Devenu l’allié des instruments électroniques mais aussi acoustiques, l’ordinateur ne cessent de se diversifier, au point de pousser les artistes les plus réfractaires à considérer l’univers informatique comme un mal nécessaire au développement du travail et bien sûr de la créativité.

Aujourd'hui l’ordinateur est un outil performant, puissant, et de plus en plus réceptif dans le domaine de l'interactivité. Le "computer" est capable de « comprendre » et de relayer des informations sonores, de reproduire des séquences très complexes et bien d’autres choses encore. Mais bien avant Internet, à l’orée de son existence, le rapport existant entre la musique et l’informatique était à construire. Les premiers essais sont restés longtemps confidentiels et réservés à des fins expérimentales dans des laboratoires de recherche.

Une salle informatique des années 60 avec à gauche l'IBM 1401. Fabriqué de 1959 à 1965, le modèle 1401 sera l'ordinateur le plus vendu des ordinateurs de deuxième génération. C’était l’un des premiers ordinateurs à fonctionner uniquement avec des transistors.

L’ordinateur est censé être au service de l’humanité en apportant des réponses dans différents domaines : bureautique, médecine, astronomie, automatisme des tâches, etc. Pour le grand public, c'est avant tout un objet qui fascine et qui ouvre des perspectives favorables pour construire un monde meilleur dans une époque encore traversée par des conflits armés et une "guerre froide" qui propage ses incertitudes.

Le constructeur américain IBM (International Business Machines) est à cette époque le fleuron pour tout ce qui concerne le matériel informatique et les logiciels à venir. Ces calculateurs sont encore réservés à de grosses entreprises et, selon le vœu de la multinationale, les machines produites sont conçues pour que les gens aient le temps de se reposer et de penser. L'idée est généreuse et fera son chemin jusqu'au jour où la rapidité des calculs, la miniaturisation et la vulgarisation des premiers ordinateurs familiaux produiront l'inverse ; ce constat nous étant parvenu aujourd'hui à travers le numérique et ses outils nomades qui ne cessent d'accaparer nos neurones et de bousculer nos comportements au quotidien.

© IBM - Une salle de maintenance chez IBM dans les années 60.

Néanmoins, les années 50/60 sont encore celles où il est encore permis de rêver à cet autre monde soi-disant meilleur. Pour l'instant, l’informatique est encore « artisanale » et se réserve essentiellement à solutionner l’explosion de la « paperasse ». IBM conçoit alors des ordinateurs capables de traiter et de stocker un maximum de données. La course est lancée !

Les ordinateurs se présentent comme de grosses armoires qui peuvent mesurer parfois plusieurs mètres. Certaines unités pouvaient se connecter les unes aux autres pour augmenter la puissance de calculs. Ce genre d’armoires, vous les avez certainement déjà vues dans des séries ou des films de science-fiction datant des années 50/60 avec ses boutons qui clignotent et ses grosses bandes magnétiques qui tournent par alternance. Vous y êtes ? Ce sont celles-là qui sont chargées de prendre en charge la « paperasse ».

Comparativement à aujourd’hui où des dizaines et des dizaines de millions d’ordinateurs existent à travers le monde, à la fin des années 50 on en dénombrait environ 3 000. Le modèle qui nous intéresse ici est le 1401, un ordinateur de seconde génération. Lorsque ce modèle fut annoncé, en quelques semaines le nombre d’ordinateur dans le monde doublait.

Pour IBM, ce coup d’accélérateur obligea la société à recruter des centaines d’employés en charge du fonctionnement et de la maintenance. Parmi les jeunes recrues qui utilisaient la précieuse machine, une petite équipe de technicien n’allait pas tarder à découvrir un usage pour lequel elle n’était pas destinée…


LA DÉCOUVERTE INATTENDUE

En 1962, en Islande, se trouvait un « comptoir IBM » avec un exemplaire 1401 fraîchement débarqué. Là comme ailleurs, les informaticiens développaient de temps en temps des programmes, mais la plupart du temps, l’ordinateur fonctionnait de façon autonome toute la journée et il n’y avait rien d ‘autre à faire pour tuer le temps.

Un simple transistor posé sur le dessus de l'ordinateur pour que l'histoire démarre...

Pour couvrir le bruit important de l’ordinateur, les informaticiens posaient parfois au-dessus un transistor AM (à ondes moyennes) pour avoir un fond musical. Or, un jour, un phénomène étrange devait se produire, laissant entendre que l’ordinateur communiquait à travers la radio. Des sortes de gazouillements aléatoires se produisit. Ce n‘était pas à proprement parler une musique, mais selon quelques messages internes à IBM, il ressortait que ces bruits désordonnés pouvaient être stabilisés.

Le programmateur Elias Davidsson découvrant cette étrange musique commença à expérimenter avec le désir de créer une mélodie. Quelque temps plus tard, un programme était développé pour transcrire des airs et les écouter via le récepteur radio posé sur l’ordinateur.

La première chanson musicale produite par ordinateur sous ces conditions fut une chanson islandaise. Cette « magie sonore » allait rapidement être partagée avec d’autres informaticiens, d’abord en Islande puis rapidement à travers les autres « comptoirs IBM » disséminés à travers le Globe.

En quelques mois, tout le monde travaillant pour IBM fut au courant de cette étonnante découverte, et comme IBM avait un catalogue qui listait tous les programmes disponibles qui pouvaient fonctionner sur son système informatique, le programme en rapport avec la radio AM s’y trouvait aussi.


UNE SYMPHONIE POUR IBM 1401

Dix ans après cette découverte étonnante, le « comptoir IBM » islandais décidait de désactiver son unité 1401. Dans l'intention de laisser une trace sonore à toute fin utile, les informaticiens s'amusèrent à enregistrer des "funérailles musicales" de la machine avant qu'elle ne soit mise hors-service...

Bien des années plus tard, dans un monde devenu numérique, un jeune musicien islandais qui s’appelle Jóhann Jóhansson voit une disquette traîner chez ses parents et demande à son père ce qu’il y a dedans. Il l’écoute, et ce qu’il entend n’est autre que les premières notes de la Symphonie Islandaise jouée à travers la radio AM lors des "funérailles" de la 1401. Séduit, le jeune musicien se sent alors inspiré au point de composer une symphonie pour l'IBM 1401.


JÓHANN JÓHANSSON : "IBM 1401 – A USERS MANUAL" (Part 1)
La particularité de cette œuvre composée par Jóhann Jóhanssonn est d’être dédiée à un ordinateur. Les premières notes entendues et mises en boucle tout au long de cette première partie sont celles produites par l’ordinateur 1401.

VOIR LA VIDÉO

Alors que l’IBM 1401 a disparu depuis fort longtemps et que les énormes ordinateurs se sont miniaturisés grâce aux progrès technologiques, l'univers de la musique assistée par ordinateur est devenu aujourd’hui celui de la mise en relation à distance et mondiale. Hier, le hasard a voulu qu’une petite communication se produise entre une simple radio et un ordinateur, et conduise à créer les premières musiques ordonnées. Aujourd'hui, ce sont les réseaux qui sont devenus le maître d’œuvre et le passeport des musiques actuelles. Et demain ?

Par Elian Jougla (Cadence Info - 03/2021)

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