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(source AW Stats)

CHANSON


BRASSENS, BREL ET FERRÉ, UNE INTERVIEW HISTORIQUE

Dans un appartement parisien, au début de l’année 1969, eût lieu une rencontre inédite entre trois artistes, trois icônes intemporels de la chanson française : Georges Brassens, Jacques Brel et Léo Ferré. Cette rencontre est rentrée dans l’histoire de la radio par les propos tenus, mais également, et surtout, en raison de la personnalité artistique des trois chanteurs. Nous avons retranscrit pour vous de larges extraits de l’émission radiophonique. Brassens, Brel et Ferré sont interviewés par l'initiateur du projet, François-Réne Cristiani. La rencontre sera immortalisée par le photographe Jean-Pierre Leloir pour le magazine Rock & Folk.


AVANT-PROPOS

En janvier 1969, Brassens, Brel et Ferré sont au firmament. Dans les médias, leurs déclarations sont lues et écoutées avec la même attention que s’ils chantaient sur scène une de leurs chansons. Moins d’un an après les événements de mai 1968, de nombreuses idées tenaces restent encore en suspend : la peine de mort, le racisme, l'intolérance... (des sujets qui ne sont hélas pas abordés). Comme vous le lirez ci-dessous, la vieille garde conserve encore quelques aprioris, alors que déjà de profonds bouleversements secouent la société française. Musicalement, l’aventure des Beatles touche à sa fin ; drogue et sexe ont déjà envahi les arts sur scène et dans les coulisses, tandis que les futurs shows des années 70 commencent déjà à pointer le bout de leur nez, prêt à envahir stades et grandes salles.


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Le show-biz est un monde dans lequel Brassens, Ferré et Brel se sentent étranger, et ils ne sont pas les seuls. A ces trois noms, j’aurais pu ajouter celui de Ferrat ou de Colette Magny, et de bien d’autres. Souvent interdit d’antenne à la télévision, ces artistes sont d’autant plus admirés, sacralisés, qu’ils perpétuent parfaitement la chanson à texte et les idées qu’elle véhicule, notamment par leur côté contestataire et/ou idéologique.

Brassens, Brel et Ferré étaient des artistes hors-norme. Ils n’étaient pas des révolutionnaires, mais plutôt des têtes pensantes, des conteurs qui, face à leur public, ont chanté la vie de leurs semblables. Lors de leur rencontre, les trois chansonniers se sont exprimés librement. C'est une table ronde où s'échangent des points de vue, des opinions partagées ou acceptées par l'un et refusé par l'autre. Un dialogue où amour rime avec liberté, et où une certaine idée de la justice, des religions et des femmes est débattue.

Au moment de l’interview, Georges Brassens sort d’une maladie qui le tenaille depuis deux ans et il se prépare pour Bobino - qu’occupe alors Léo Ferré -, tandis que Jacques Brel tente d’abattre un préjugé tenace qui lui tient à cœur : la difficulté pour une comédie musicale française d’avoir du succès (L’homme de la Mancha). Dans l’échange, Léo Ferré est certainement celui qui lance le plus d’idées percutantes, tandis que Brassens, avec sa voix posée, propose sa vision tout en trouvant les mots qui se veulent rassurants. Quant à Jacques Brel, c’est la fougue même. Il est le plus jeune des trois et ne manque pas d'abattage.



L'INTERVIEW

NOUS SOMMES DES CHANSONNIERS

Georges Brassens, Jacques Brel, Léo Ferré, êtes vous conscients du fait que vous êtes les trois plus grands auteurs-compositeurs-interprètes de la chanson française, depuis des années et avec le même succès ?

FERRÉ : Moi, je suis conscient d’être d’abord avec mes deux confrères, qui ont un immense talent c’est vrai, mais d’abord avec deux copains. Et ça, il y a longtemps que je le désirais. Aujourd’hui, les gens n’arrêtent pas de dire : « Qu’est ce que c’est la chanson pour vous, qu’est ce que c’est la bretelle ? ». Ça, on s’en fout. L’important, je crois, c’est un peu d’amour qu’on peut distribuer ou recevoir, comme ça, au hasard d’un micro, par exemple. Maintenant, que nous fassions des chansons depuis vingt ans, qu’on y a beaucoup travaillé, qu’on ait, comme on dit chez moi, longtemps « zugumé » sur le métier, et qu’aujourd’hui on puisse chanter tranquillement dans une salle sans savoir ni les flics ni les gens qui viennent siffler, ce n’est que justice, finalement. On fait ce qu’on peut, on dit ce qu’on a envie de dire, et il n’y a pas besoin de casser des vitres pour ça.

Vous êtes tous les trois dans la célèbre collection " Poètes d’aujourd’hui", C’est un fait, vous ne pouvez pas le nier…

BRASSENS : D’abord, on n’est pas les seuls. Et puis ça ne veut pas dire grand-chose, cette façon de compartimenter…

Vous ne vous prenez pas pour un poète, alors ?

BRASSENS : Pas tellement, non. J’écris mes chansons, mais je ne sais pas si je suis poète, il est possible que je le sois un petit peu, mais peu m’importe. Je mélange des paroles et de la musique, et puis je les chante. Ce n’est pas tout à fait pareil.

Jacques Brel a aussi son idée là-dessus. Il se défend d’être un poète ?

BREL : Je suis chansonnier, c’est le vrai mot ! Je suis un petit artisan de la chanson.

FERRÉ : Les gens qui se disent poètes, ce sont des gens qui ne le sont pas tellement, au fond. Les gens qui sont honorés qu’on les qualifie de poètes, ce sont des poètes du dimanche, des poètes qui ont des plaquettes éditées à compte d’auteur… Cela dit, si on me dit que je suis poète, je veux bien. Mais c’est comme si on me disait que j’étais un cordonnier qui fait de belles chaussures. Je rejoins le point de vue de Brel.


LA CHANSON ET LE DISQUE

La chanson est-elle un art, selon vous ? Un art majeur ou un art mineur ?

FERRÉ : Brassens a dit une chose vraie, « je mélange des paroles et de la musique ». Voilà ce que je fais.

BRASSENS : Oui, c’est tout à fait différent de ce qu’on appelle couramment la poésie. La poésie est faite pour être lue ou dite. La chanson c’est très différent. Même si des types comme Ferré ont réussi à mettre des poètes en musique, comme Baudelaire, il est difficile d’utiliser la chanson comme les poètes qui nous ont précédés utilisaient le verbe. Quand on écrit pour l’oreille, on est quand même obligé de choisir, d’employer un vocabulaire un peu différent ; des mots qui accrochent l’oreille, plus vite… Alors que le lecteur a la possibilité de revenir en arrière avec le disque.

BREL : Oui, mais le disque est un sous produit de la chanson, il ne faut pas se leurrer…

Mais si comme le dit Jacques Brel, si le disque est un sous-produit, alors la chanson ne se conçoit qu’à la scène ?

BREL : La chanson a été faite pour être chantée, pas en fonction d’un disque à diffuser.

FERRÉ : Moi je suis exactement de son avis. C’est comme si vous faisiez de bons chocolats, des chocolats extraordinaires, hors commerce et que vous les gardiez chez vous. À partir du moment où vous les mettez dans un paquet, où vous les mettez dans le commerce, ça ne vous intéresse plus. Moi, si je fais de bons chocolats et que les autres les mangent, je m’en fous… Le paquet c’est le disque, et le disque c’est un peu la mort de la musique.

BRASSENS : Autrefois on chantait. Quand un type faisait une chanson, les gens se l’apprenaient et se la chantaient… Aujourd’hui, le public est devenu plus passif.

FERRÉ : Il y a des gens qui reçoivent d’abord la musique, d’autres qui reçoivent d’abord les paroles. Les gens les plus sensibles – et peut-être les moins intelligents, ce qui est possible aussi – reçoivent d’abord la musique. Ce qui fait que j’ai pu faire connaître Baudelaire à des gens qui ne savaient pas qui était Baudelaire.

BREL : Autrefois, quand un type écrivait une chanson, les gens la reproduisaient – comme disait Georges –, alors qu’aujourd’hui c’est nous qui nous reproduisons. Ca faisait chaîne, avant… Je veux dire avant le microsillon. En fait, le plus grand inventeur de la chanson, c’est cet anglais qui a trouvé le principe du microsillon, pendant la guerre. Ca part dans des couveuses… Et maintenant, j’ai l’impression que je ponds des œufs, moi.

FERRÉ : C’est ça. Vous disiez tout à l’heure qu’on était des poètes ou artisans, tout ça… Non, vous savez ce qu’on est tous les trois ?

BRASSENS : De pauvres connards devant des micros !

FERRÉ : Non… on est des chanteurs. Parce que si on n’avait pas de voix, on ne pourrait pas se produire. Parce que si n’avais pas de voix, toi Georges ou toi Jacques, tu n’écrirais pas et moi non plus…

BRASSENS : Tu es bien gentil de me dire ça. Parce que moi, de ce côté là, c’est pas terrible, hein !

FERRÉ : Si, tu as de la voix. Tu chantes. Et lui aussi. S’il n’avait pas voix, qui chanterait les chansons de Brel ? Tout ce qu’il a fait, il ne l’aurait pas écrit. Il a écrit ses chansons parce qu’il les a publiées avec sa voix. Et moi aussi…

BRASSENS : Oui, il aurait sûrement écrit d’autres choses…

BREL : Ce qui revient à dire qu’on est peut être chanteur… justement parce qu’on a de la voix.

BRASSENS : Les types qui venaient sur les places à Sète avec une grosse caisse, une guitare, un banjo ou un accordéon, et qui vendaient des petits « formats »…(ndlr : petites partitions comprenant généralement que la ligne de chant accompagnée des paroles) Ce n’était pas le simple mendiant, il y avait des professionnels qui étaient payés par les maisons d’éditions pour vendre une cinquantaine de chansons, des chansons en vogue.


ÉCRIRE ET COMPOSER

N’avez-vous jamais fait autre chose que d’écrire, de composer ou de chanter, et cela vous a-t-il servi dans votre métier de chanteur ?

FERRÉ : Parallèlement on ne peut pas faire autre chose. Maintenant ce qu’on a fait avant, on a tous été à l’école, fait des études, des petits boulots, etc.

BRASSENS : On a vécu, quoi. Mais, en fait, on a toujours fait des chansons.

FERRÉ : On a dû gagner notre vie, parfois. Quand Brel est arrivé à Paris avec sa guitare, je ne sais pas ce qu’il faisait pour gagner sa vie, mais ça ne devait pas être marrant. Il n’a pas envie d’en parler, je suppose…

BREL : Oh, ça m’est égal, je ne faisais rien du tout ! [rire]

FERRÉ : C’est mieux, d’ailleurs… c’est beaucoup mieux comme ça ! [rire]

BRASSENS : Tu n’étais pas le seul d’ailleurs. Moi, je n’ai jamais rien fait que ça…

Vous avez tous les trois, plus ou moins fait du cinéma. Pensez-vous qu’il y ait des liens entre le comédien et le chanteur ?

FERRÉ : Moi, je n’ai jamais joué la comédie. J’aimerais bien le faire mais je crois que je ne saurais pas. J’aimerais comme on aimerait faire une chose qu’on ne sait pas faire ? Vous comprenez ?

BRASSENS : Je ne sais pas non plus faire cela, très sincèrement… Je ne sais pas.

BREL : J’ai fait deux films. Pas pour le cinéma, mais parce que les deux fois il y avait une idée de liberté… Et je suis très attaché à mes petites idées de liberté ! La première fois, c’était Les risques du métier, l’autre fois, La bande à Bonnot. C’est l’idée qui m’a séduit. Et je crois que, si on peut donner un coup de main à une idée, il faut le faire. Mais ce n’est pas pour faire le cinématographe des frères Lumière.

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À PROPOS DE CÉLÉBRITÉ

(à Brassens) Vous êtes une personnalité publique, parce que vous avez du talent…

BRASSENS : Cela n’implique pas que je dois tout dire. J’ai des droits qu’on ne peut pas contester.

FERRÉ : Nous sommes des gens publics. Je vais vous raconter une histoire… Quand chaque fois je rencontre une femme qui vend son corps, c’est-à-dire une putain, si elle me reconnaît, elle ne me fait jamais l’article, et j’ai longtemps cherché pourquoi. Et j’ai trouvé. C’est parce que je fais le même métier qu’elle. Je vends quelque chose de mon corps. Quand on est sous les projecteurs les gens payent, ils viennent vous voir, que vous leur plaisiez ou que vous vous cassiez la gueule. Ils attendent vous, avec votre corps, votre jeu, et vous vendez quoi ? Votre voix. Entre le dessus et le dessous, il n’y a pas tellement de différence. Voilà pourquoi les putains ne me font pas l’article quand elles me reconnaissent.

BREL : De toute façon, elles sont autant artistes que nous sommes aussi putains qu’elles.

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N’avez-vous pas l’impression d’avoir plusieurs vies, et que parmi ses vies, il y a une qui est purement alimentaire ?

BREL : J’ai chanté dans des endroits où je n’avais vraiment pas envie de chanter, mais il fallait bouffer… Mais j’y ai chanté ce que j’avais envie.

Peut-on dire que, dans ce métier, vous avez toujours fait ce que vous vouliez faire ?

FERRÉ : Sûrement pas. Si je faisais ce métier comme je le voudrais, je viderais les salles. Et encore, je ne me gêne pas, vous le savez… Alors je fais aussi des concessions.

BRASSENS : Tu entends par là que tu ne dis pas exactement tout ce que tu veux, comme tu veux ? Oui, bien sûr, mais, enfin tu as tout de même la possibilité de chanter quand tu veux et à peu près ce que tu veux, en le criant un petit peu…

FERRÉ : Ah oui, mais pourquoi ? Parce que maintenant nous sommes des hommes publics. Mais quand j’ai débuté, je me faisais foutre à la porte des maisons d’édition. Je leur crachais à la figure, bien entendu, mais tout de suite j’étais fichu à la porte…

BREL : Moi, je n’ai pas ce sentiment-là. J’ai le sentiment de faire relativement ce que j’ai envie. Depuis toujours… Je ne dis pas que j’ai été heureux tout le temps, ça n’a rien à voir, et je ne l’ai pas été, mais en gros, j’ai toujours fait à peu près comme j’ai voulu.

BRASSENS : Nous sommes quand même parmi ceux qui peuvent faire à peu près ce qu’ils veulent… Bien sûr, on ne va pas aller en scène menacer le public ou lui tirer dessus à la mitraillette. On fait ce qu’on veut, en restant dans certaines limites, avec un peu de civilité…

FERRÉ : Moi j’ai un problème qui est le même depuis des années : chaque fois que je fais des chansons, c’est parce que j’en ai besoin pour mon tour de chant, alors je les fais vite et puis après je suis paresseux, j’attends… Et chaque fois je me dis : « Est-ce que je vais savoir encore en faire ? » Et ça, je ne sais si c’est pareil pour vous ?

BREL : Mais oui… bien sûr ! Chaque fois qu’on en fait une, on se dit : « Celle-ci c’est la dernière. » C’est normal.

BRASSENS : Moi, chaque fois que je m’y remets, je ne sais plus les faire non plus…

BREL : Et moi, je ne sais plus vraiment les faire… J’ai oublié comment on faisait !

BRASSENS : Oui, mais ça revient très vite.

Et si vous deviez ne plus chanter, si vous étiez obligés de choisir un autre métier ?

BRASSENS : Ah ! Vous savez… On choisirait la retraite ! A l’âge que j’ai, moi, c’est le seul métier que je serais capable de choisir. [rires]


SE LANCER DANS LA CHANSON

Qu’avez-vous fait de votre premier cachet ?

FERRÉ : On l’a bouffé, je crois… Pendant quatre mois, j’ai chanté pour rien.

Au début, peut-être. Mais ensuite, avec le succès et l’argent que vous avez gagné grâce à lui, n’avez-vous pas eu l’impression que vos rapports avec les gens s’étaient modifiés ?

FERRÉ : L’argent, ça donne l’indépendance absolue. C’est important, ça coûte cher l’indépendance. Maintenant, le trop d’argent, je crois que tous les trois on s’en fout… Je ne sais pas ce qu’est un bas de laine…

BRASSENS : C’est très emmerdant, cette histoire d’argent. Parce que beaucoup de types se lancent dans la chanson uniquement pour ça. Nous, on était très content de gagner notre vie avec nos petites chansons, mais on n’a pas fait ça dans cette intention, on l’a fait parce que ça nous plaisait. Ça ne nous rapporterait rien qu’on le ferait quand même ! On ne vendrait pas des sardines à l’huile – je ne sais pas si ça rapporte d’ailleurs – si ça rapportait plus que de faire des chansons. Si on était payé comme un fonctionnaire pour faire ce que l’on fait, on continuerait quand même. Parce qu’on aime ça. Et depuis quelques années, justement, on n’entend parler que de cachets mirifiques. Il y a des tas de types qui se lancent dans cette aventure et qui s’y cassent les dents.

BREL : Parce qu’ils en font une aventure financière.


VIEILLIR ET MOURIR

Avez-vous la hantise de devenir de vieux chanteurs, de vieillir avec vos chansons ?

BRASSENS : En ce qui me concerne, moi et Ferré – l’autre, là, il est plus jeune que nous –, on approche tranquillement de la cinquantaine. Pour un jeune type ou pour vous, on est des vieux, c’est vrai, il faut dire les choses telles qu’elles sont… mais, ne vous inquiétez pas, on ne s’en aperçoit pas tellement ! [rires] Toute fin est pénible. Tout ce qui finit est triste. C’est rare que les choses finissent bien… C’est toujours triste de vieillir, de ne plus faire ce qu’on aimait ou ce qu’on savait faire. Et de prendre sa retraite, bien sûr c’est triste…

Et l’angoisse de la mort ? Vous la ressentez ?

BRASSENS : Non… en acceptant de vivre, j’ai accepté de mourir aussi. Alors…

FERRÉ : Ceux qui écrivent, comme nous, sont naturellement obsédés par la mort. On y pense tous les jours…

BRASSENS : C’est un de nos sujets favoris, forcément. On est obligé d’y penser. Il n’y a pas trente-six sujets, vous savez ; quand on écrit, on est obligé de rencontrer la mort.

FERRÉ : Mais ça n’est pas forcément triste. La chanson de Georges sur son enterrement n’est pas triste…

BRASSENS : À ce sujet, Léo, je te signale que je m’en fous d’être enterré sur la plage de Sète ! Ça m’est complètement égal… J’ai fait ça pour m’amuser, quoi. Pour aller au bain de mer. [rires]

(à Brassens) Vous voudriez être enterré ailleurs  ?

BRASSENS : Ça m’est complètement égal. Si j’en avais le courage, je demanderais à être incinéré… ou alors donner mon corps à l’institut.

Pourquoi, c’est une question de courage ?

BRASSENS : il faut le faire, c’est tout.

FERRÉ : Brel aussi pense à la mort tout le temps.

BRASSENS : Dès qu’on écrit quelque chose, on est obligé de rencontrer la mort.

Avez-vous le sentiment d’être devenu des adultes ?

BRASSENS : Aïe, aïe, aïe !

BREL : Moi non.

FERRÉ : Moi non plus.

BRASSENS : On est tous un peu demeuré ! Pour devenir adulte, il faut déjà faire son service militaire, se marier, avoir des enfants. Il faut embrasser une carrière, il faut la suivre, monter en grade. C’est comme ça qu’on devient adulte… Nous autres, nous avons un peu une vie en marge de la vie normale, en dehors de la vie réelle. On ne peut pas devenir adulte.

Peut-être parce que vous n’avez pas voulu vous adapter au système traditionnel ?

BREL : Ou qu’on n’a pas pu !

BRASSENS : Parce que c’était notre caractère de ne pas nous y adapter ; voilà tout. On ne l’a pas fait exprès. Il n’y a pas de vantardise à dire qu’on est solitaire. On est comme ça.

FERRÉ : Ca rejoint l’enfant-poète. Quant Brel chante sans rire, et qu’il y croit, quand il dit cette chose merveilleuse, " j’allumerai ma guitare, on se croira espagnol ", il n’y a qu’un gosse qui puisse dire ça !




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