CHANSON


INTERVIEW BREL BRASSENS FERRÉ À BÂTONS ROMPUS

Cette page fait suite à la première partie de l'interview
BREL BRASSENS ET FERRÉ


SE LANCER DANS LA CHANSON

Qu’avez-vous fait de votre premier cachet ?

FERRÉ : On l’a bouffé, je crois… Pendant quatre mois, j’ai chanté pour rien.

Au début, peut-être. Mais ensuite, avec le succès et l’argent que vous avez gagné grâce à lui, n’avez-vous pas eu l’impression que vos rapports avec les gens s’étaient modifiés ?


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FERRÉ : L’argent, ça donne l’indépendance absolue. C’est important, ça coûte cher l’indépendance. Maintenant, le trop d’argent, je crois que tous les trois on s’en fout… Je ne sais pas ce qu’est un bas de laine…

BRASSENS : C’est très emmerdant, cette histoire d’argent. Parce que beaucoup de types se lancent dans la chanson uniquement pour ça. Nous, on était très content de gagner notre vie avec nos petites chansons, mais on n’a pas fait ça dans cette intention, on l’a fait parce que ça nous plaisait. Ça ne nous rapporterait rien qu’on le ferait quand même ! On ne vendrait pas des sardines à l’huile – je ne sais pas si ça rapporte d’ailleurs – si ça rapportait plus que de faire des chansons. Si on était payé comme un fonctionnaire pour faire ce que l’on fait, on continuerait quand même. Parce qu’on aime ça. Et depuis quelques années, justement, on n’entend parler que de cachets mirifiques. Il y a des tas de types qui se lancent dans cette aventure et qui s’y cassent les dents.

BREL : Parce qu’ils en font une aventure financière.


VIEILLIR ET MOURIR

Avez-vous la hantise de devenir de vieux chanteurs, de vieillir avec vos chansons ?

BRASSENS : En ce qui me concerne, moi et Ferré – l’autre, là, il est plus jeune que nous –, on approche tranquillement de la cinquantaine. Pour un jeune type ou pour vous, on est des vieux, c’est vrai, il faut dire les choses telles qu’elles sont… mais, ne vous inquiétez pas, on ne s’en aperçoit pas tellement ! [rires] Toute fin est pénible. Tout ce qui finit est triste. C’est rare que les choses finissent bien… C’est toujours triste de vieillir, de ne plus faire ce qu’on aimait ou ce qu’on savait faire. Et de prendre sa retraite, bien sûr c’est triste…

Et l’angoisse de la mort ? Vous la ressentez ?

BRASSENS : Non… en acceptant de vivre, j’ai accepté de mourir aussi. Alors…

FERRÉ : Ceux qui écrivent, comme nous, sont naturellement obsédés par la mort. On y pense tous les jours…

BRASSENS : C’est un de nos sujets favoris, forcément. On est obligé d’y penser. Il n’y a pas trente-six sujets, vous savez ; quand on écrit, on est obligé de rencontrer la mort.

FERRÉ : Mais ça n’est pas forcément triste. La chanson de Georges sur son enterrement n’est pas triste…

BRASSENS : À ce sujet, Léo, je te signale que je m’en fous d’être enterré sur la plage de Sète ! Ça m’est complètement égal… J’ai fait ça pour m’amuser, quoi. Pour aller au bain de mer. [rires]

(à Brassens) Vous voudriez être enterré ailleurs  ?

BRASSENS : Ça m’est complètement égal. Si j’en avais le courage, je demanderais à être incinéré… ou alors donner mon corps à l’institut.

Pourquoi, c’est une question de courage ?

BRASSENS : il faut le faire, c’est tout.

FERRÉ : Brel aussi pense à la mort tout le temps.

BRASSENS : Dès qu’on écrit quelque chose, on est obligé de rencontrer la mort.

Avez-vous le sentiment d’être devenu des adultes ?

BRASSENS : Aïe, aïe, aïe !

BREL : Moi non.

FERRÉ : Moi non plus.

BRASSENS : On est tous un peu demeuré ! Pour devenir adulte, il faut déjà faire son service militaire, se marier, avoir des enfants. Il faut embrasser une carrière, il faut la suivre, monter en grade. C’est comme ça qu’on devient adulte… Nous autres, nous avons un peu une vie en marge de la vie normale, en dehors de la vie réelle. On ne peut pas devenir adulte.

Peut-être parce que vous n’avez pas voulu vous adapter au système traditionnel ?

BREL : Ou qu’on n’a pas pu !

BRASSENS : Parce que c’était notre caractère de ne pas nous y adapter ; voilà tout. On ne l’a pas fait exprès. Il n’y a pas de vantardise à dire qu’on est solitaire. On est comme ça.

FERRÉ : Ca rejoint l’enfant-poète. Quant Brel chante sans rire, et qu’il y croit, quand il dit cette chose merveilleuse, " j’allumerai ma guitare, on se croira espagnol ", il n’y a qu’un gosse qui puisse dire ça !


L’ACTE DU MILITANT

Vous avez tous, à un moment ou à un autre de votre existence, ou même encore maintenant, flirté avec les mouvements anarchistes ou libertaires. Pour Brassens ce fût une époque, pour Brel un surnom, et pour Ferré c’est encore une cause militante, un prétexte à des récitals presque insurrectionnels…

FERRÉ : Non ! Je ne suis pas, je ne peux pas être un militant. Je ne peux pas militer pour quelque idée que ce soit car je ne serais pas libre. Et je crois que Brassens et Brel sont comme moi, parce que l’anarchie est d’abord la négation de toute autorité, d’où qu’elle vienne… L’anarchie a d’abord fait peur aux gens, à la fin du 19e siècle, parce qu’il y avait des bombes. Après, ça les a fait rigoler. Ensuite, le mot anarchie a pris comme un goût mauvais dans la bouche des gens. Et puis, depuis quelques mois, singulièrement depuis mai, les choses se sont remises en place. Je vous assure que quand vous prononcez le mot anarchie ou anarchiste, même en scène, les gens ne rigolent plus. La plupart sont d’accord, et ils veulent savoir ce que c’est.

BRASSENS : C’est difficile à expliquer, l’anarchie… Les anarchistes eux-mêmes ont du mal à l’expliquer. Quand j’étais au mouvement anarchiste – j’y suis resté deux ou trois ans, je faisais Le Libertaire en 45-46-47, et je n’ai jamais complètement rompu avec, mais enfin je ne milite plus comme avant – , chacun avait de l’anarchie une idée tout à fait personnelle. C’est d’ailleurs ce qui est exaltant dans l’anarchie : c’est qu’il n’y a pas de véritable dogme.

C’est un refuge ?

BRASSENS : C’est une morale, une façon de concevoir la vie, je crois… C’est difficile à expliquer.

BREL : …Et qui accorde une priorité à l’individu !

FERRÉ : C’est une morale du refus… Car s’il n’y avait pas eu au long des millénaires quelques énergumènes pour dire non à certains moments, nous serions encore dans les arbres !

Parce qu’il faut être solitaire et malheureux pour faire de grande chose ?

FERRÉ : Oui, les seules choses valables sont dans la tristesse et la solitude. Et puis, l’art c’est une excroissance de la solitude.

BREL : L’artiste, c’est un brave homme qui est totalement inadapté, mais qui arrive à dire publiquement ce qu’un homme « normal » dit à sa « bobonne » le soir… ou pourrait dire… Le pire c’est l’artiste qui n’est pas artiste. C’est-à-dire, le timide qui en retire un certain orgueil, et qui ne pond pas son œuf. Alors là, c’est effroyable. On tombe alors dans le cas clinique.

Ce n’est plus un artiste alors ?

BRASSENS : Bien sûr. En ce qui me concerne, je ne désapprouve jamais rien, les gens font à peu près ce qu’ils veulent. Je suis d’accord ou je ne suis pas d’accord. C’est tout. Parce que j’avais dit ça, on m’a souvent reproché de ne pas vouloir refaire la société. C’est que je ne m’en sens pas capable. Si j’avais des solutions collectives…

BREL : Mais qui, qui a la solution collective ?

BRASSENS : Il y en a qui prétendent l’avoir. Mais dans le monde actuel, il n’y en a pas beaucoup qui semblent la détenir… [rires] Moi, je ne sais pas ce qu’il faut faire. Si je le savais, si j’étais persuadé qu’en tournant à droite ou à gauche, en faisant ceci ou cela, le monde allait changer, je la sacrifierais ma petite tranquillité ! Mais je n’y crois pas tellement…

Et vous Léo Ferré, vous croyez la même chose  ?

FERRÉ : Moi je suis moins lyrique que lui…

BRASSENS : …Toi, Léo, tu es complètement désespéré !

BREL : Il y a un phénomène d’impuissance aussi, qui est absolument affreux, quoi…

Vous avez donc vraiment l’impression de ne rien pouvoir faire ?

BRASSENS : Non, je fais quelque chose auprès de mes voisins, de mes amis, dans mes petites limites. Je pense d’ailleurs que c’est aussi valable que si je militais quelque part… Ne pas crier haro sur le baudet, c’est une forme d’engagement comme une autre.

FERRÉ : Je trouve que Georges, dans son cœur, il milite bien plus que moi. Parce que moi, je ne crois plus en bien des choses auxquelles il veut croire.

BRASSENS : Je fais semblant, Léo. Je fais comme lorsque l’amour s’en va. Je fais semblant d’y croire, et ça le fait durer un petit peu…

FERRÉ : Non, non. Quand l’amour s’en va, il est déjà parti depuis longtemps.


ET DIEU, DANS TOUT CA !

Puisque du côté politique, cela ne débouche sur rien, selon vous, est-ce que du côté religieux, de Dieu… ?

BREL : Ah ! là… c’est une autre chose ! [Eclat de rire général] Je crois effectivement…

BRASSENS : Alors là, nous sommes plus à notre aise !

FERRÉ : Oui ! Eh bien, j’ai été dans un collège religieux, j’ai servi la messe pendant huit ans, j’ai été enfant de chœur, et voilà… Je ne vais plus à la messe, évidemment, depuis cette époque-là.

BREL : J’ai été dans un collège religieux, j’ai servi la messe. Pas huit ans, mais un an parce que je voulais juste acheter un vélo avec ce qu’on me donnait.

BRASSENS : Moi, j’ai été scout de France.

BREL : Moi aussi mais pas de France. J’étais un scout belge !

BRASSENS : Ne croyant pas, il m’est difficile de parler de Dieu…

Dieu, ce serait une sorte de fétichisme ?

FERRÉ : Non, nous ne sommes pas fétichistes. Ou si… nous le sommes... avec les femmes.

BRASSENS : Dans une certaine mesure, oui, ça pourrait bien être une sorte de fétichisme. D’ailleurs quelqu’un l’a appelé le "Grand Fétiche", Dieu. J’en parle beaucoup dans mes chansons, mais seulement pour que l’on comprenne ce que je veux dire.

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LA CHANSON ACTUELLE, LES BEATLES ET LES HIPPIES

Avez-vous l’impression des fois que vous avez une tradition derrière vous, de vieux folklore français, les Béranger, etc. ?

BRASSENS : On a derrière nous tout ce qu’on a entendu, tout ce qu’on a lu, tout ce qu’on a aimé…

FERRÉ : Tout ce qu’on a fait ! Tout ce qui fait qu’aujourd’hui on sait un peu quelque chose de notre métier.

BREL : Tout ce qu’on n’a pas fait, aussi… ça joue beaucoup. Moi, quand j’écris, tout ce que je n’ai pas fait – et qui m’attire un peu – joue beaucoup.

Pensez-vous qu’entre la conception de la chanson telle que vous la pratiquez et la chanson actuelle comme peut la pratiquer un Gainsbourg, par exemple, un peu électrique, avec du mouvement, du clinquant. Est-ce qu’il y a une différence entre lui et vous ?

BREL : C’est pas du clinquant, c’est du mouvement…

BRASSENS : Il y a des différences entre tout le monde, vous savez. Lui, il cherche quelque chose.

FERRÉ : Il y a un parti pris, chez lui, au départ. Mais il a trouvé quelque chose. C’est pas mal fait, c’est rythmiquement bien foutu. Et puis, c’est un "érotomane" ; moi j’aime assez les érotomanes, parce que je n’en suis pas, sans doute. Il s’en vante, d’ailleurs, ce n’est pas un secret. Maintenant il a joué une carte, quoi, peut-être qu’il l’a jouée consciemment… mais c’est pas mal.

BRASSENS : Et puis, ça correspond à sa nature, à son caractère, c’est tout simple.

Et la pop music… Les Beatles ? Quels sentiments vous inspirent ces gens-là, cette musique-là ?

BRASSENS : J’aime beaucoup ça sur le plan musical. Pour ce qui est des paroles, je ne comprends pas l’anglais, alors ça va tout seul.

FERRÉ : Comme Georges, j’aime beaucoup sur le plan musical et je ne cherche pas tellement à comprendre les paroles, sauf celles d’une chanson qui s’appelle "Hey Jude" et qui se termine par une chose qui n’en finit plus, je voudrais bien savoir pourquoi et ce que ce la veut dire. Ce sont des musiciens.

BREL : Moi, je suis très content que l’on rende publiques les harmonies de Gabriel Fauré.

Vous pensez qu’ils apportent quelque chose…

FERRÉ : Ils ont ajouté une pédale charleston aux harmonies de Gabriel Fauré. C’est très « faurien » tout ça et je trouve très bien qu’ils en aient fait une chose populaire. C’est très joli. Pour le reste, j’ai les mêmes ennuis que Georges avec l’anglais, je ne sais jamais exactement de quoi ils parlent, mais je crois que çà n’a pas beaucoup d’importance.

BRASSENS : Le tout est de savoir comment les gens les aiment. S’ils les aiment profondément ou s’ils les aiment parce que c’est une mode.

FERRÉ : En plus, je crois que, politiquement, ce sont des gens bien.

Ils s’insèrent plus ou moins dans le mouvement "hippie". Que pensez-vous, précisément, de ces hippies ou des beatniks ?

BREL : C’est l’anarchie moderne ! Une forme de refus. C’est quelque chose de nouveau et qui, en tout cas, n’a rien de guerrier, ça c’est déjà sympathique. J’aime beaucoup moins les colliers et tous ces trucs-là, ça me fatigue un peu. Mais ça n’a rien de violent. C’est pas mal ça, si l’on songe que les gens de vingt ans sont élevés depuis toujours pour tuer. Or, ceux-là on l’air de s’élever eux-mêmes en fonction de ne pas tuer… Où ça se complique un peu, c’est qu’il y a un petit coup américain dedans ; il y a les Hindous qui s’en mêlent aussi, on ne sait plus très bien.

BRASSENS : Il y a toujours un peu de snobisme aussi, les gens qui font semblant de trouver ça bien…

BREL : Oui… mais ça a une couleur qui n’est pas vraiment antipathique.

FERRÉ : Vous avez la réponse, on aime beaucoup tous les trois.



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