MUSIQUE & SOCIÉTÉ.


LE BRUIT EST-IL UNE MUSIQUE ?

En considérant le bruit comme une musique, alors le sens donné au mot “musique” - tel qu’il est défini et enseigné dans les écoles et conservatoires - n’est plus exact. Ne dit-on pas que la musique est une façon d'organiser les sons entre eux ? Or, le bruit à l’état naturel n’est que le résultat d’un aggloméra de vibrations sonores sans agencement prédéfini. Au mieux, l’individu y trouvera peut-être une aide momentanée, comme en relaxation avec les sons issus de la nature, alors que dans son acception courante, le bruit est considéré comme une agression, voire comme un cauchemar pour certains.


LA CONSCIENCE DU BRUIT GÉNÉRÉ

Le bruit est présent dans notre vie quotidienne. À des degrés divers, il nous cerne de toute part sans que toujours nous réalisions son impact sur notre santé. Le bruit fait partie de notre univers et il peut rapidement se transformer en “ennemi à abattre" suivant l’attention que nous lui portons.

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S’il existe un moyen d’évaluer la puissance d’un bruit grâce au sonomètre, à défaut de fragiliser les tympans, ce n’est pas toujours un bruit puissant qui est le plus insupportable. C’est dans les moments où nous le remarquons et où il devient difficile de s’en détacher que nous accordons au bruit une certaine importance. Un son répétitif, comme le claquement d’un volet battu par le vent, peut rendre votre journée bien plus insupportable à vivre que le passage régulier de voitures auquel vous êtes accoutumé.

D’autre part, quand le bruit est raisonnable, la plupart d’entre nous le vivons sans problème tant que nous pouvons en prendre le contrôle par des moyens à notre portée. Par exemple, en isolant les fenêtres du logement ou en portant un casque antibruit de chantier. Certains bruits à l’état naturel - ou organisés par l’homme - peuvent même devenir un allié de circonstance à diverses occasions : pour améliorer la concentration, pour se relaxer au travail, voire pour se sentir "vivant".

Le bruit des vagues qui s’échoue sur la plage, le souffle du vent qui passe à travers les branches des arbres, l'écoulement de l'eau d’un ruisseau ou encore le chant des grillons un soir d'été évoquent généralement des bruits naturels qui sont supportés par une majorité de personnes. C’est d’ailleurs en fonction de ces bruits de fond que l’arrivée d’un son inhabituel - comme un craquement de branche - fera fuir l’animal sauvage. Il est certain que dans le monde animalier, les bruits jouent un rôle en devenant des signaux d’alerte, sauf que chez l’homme, la perte de cet instinct pour survivre a été remplacée - en toute responsabilité - par des bruits qui “alimentent” en bien ou en mal son existence.


QUAND LE BRUIT DEVIENT MUSIQUE ET INVERSEMENT…

Comment l’homme peut-il faire objectivement le tri dans les différents bruits qui envahissent son quotidien ? Certaines personnes vous diront : il y a bruit et bruit ! Ce qui signifie habituellement qu’il y a bruit quand le son entendu n’est pas accepté ou toléré. Les plus malheureux sont ceux qui n’ont d’autres choix que de le subir, en travaillant par exemple avec des outils bruyants, à l’image d’une tronçonneuse ou d’un marteau-piqueur.

© pixabay.com - Spectre d'une onde sonore

Il a été prouvé à maintes reprises que, globalement, le bruit est dangereux, qu’il est une source de stress, qu’il produit des insomnies et des maladies non seulement psychologiques, mais aussi somatiques. Pourtant, au milieu de toute une liste de bruits les plus divers susceptibles d’agresser l’existence, il se trouve des individus pour qui le bruit est indispensable pour se sentir exister.

Comment peut-on expliquer cette dépendance au bruit ? La recherche de sécurité en est souvent la cause. Bien que le silence absolu n’existe pas vraiment dans l’environnement, la sensation de percevoir cette sorte de "vide sonore" génère chez certains individus des formes d’angoisse. Loin des usines et du trafic routier, il est bien connu des psychologues que la resplendissante nature, source de beauté, n’est pas toujours synonyme de repos pour le citadin contaminé parles bruits ambiants de la ville.

Et la musique dans tout ça ? Elle met en évidence quelques contradictions dans nos choix et interroge. Le bruit fait partie du décor en se rencontrant aussi bien dans la musique de relaxation que dans la "musique industrielle" qui est sa “nourriture”, sa source de développement. Mais ce n’est pas tout ! L’homme ne manquant pas de paradoxe, le Web est une fois de plus un excellent témoin de nos dérives et de nos accoutumances. La vente de “white noise machine” (machine à produire des bruits au processus aléatoire) est un parfait exemple de la rencontre de l’homme avec le bruit quand du manque surgit l’addiction.


L’ART DE FAIRE DU BRUIT UNE MUSIQUE

Serions-nous si différents pour qu'une musique soit une source de défoulement chez les uns quand, pour d’autres, elle n’est que du bruit et de l'agression ? Sans aucun doute. Tout part des sensations ressenties et des sentiments que l'on ressent à son écoute. Malgré les points de vue qui s'opposent et qui renvoie dos à dos tenants et opposants, toute musique a sa propre légitimité en trouvant sur sa route des personnes qui l'apprécient. Dans le cas où le bruit est musique, alors le bruit ne doit donc pas devenir un obstacle à la créativité, même s’il est plus difficile de l’évaluer et de le contrôler aussi bien qu'une musique construite à partir de sons ordonnés.

© pxhere.com - La recherche du bruit et de sa domestication dans un studio d'enregistrement des années 1950.

Cette maîtrise du bruit trouve d’abord sa source chez les bruiteurs et quelques inventeurs d’instruments atypiques. Parmi eux, Luigi Russolo, un peintre et musicien qui accorda ses idées dans un domaine auquel le langage sonore est peu conventionnel, au point qu’en 1913, il sera l’auteur d’un manifeste intitulé L’art du bruit (L’arte dei rumori). « Au 19e siècle, avec l’invention de la machine, le bruit est né. Aujourd’hui, le bruit règne en maître sur la sensibilité des hommes. » dira-t-il.

Avec Luigi Russolo, une porte venait de s’ouvrir et légitimait la présence du bruit comme étant une source de créativité musicale. John Cage mettra en application le développement du bruit dans ses œuvres à travers diverses expériences plus ou moins convaincantes, parfois en utilisant des ustensiles de cuisine (Water Walk en 1960), alors que pour d’autres musiciens, gérer le bruit ne devait pas prêter à confusion pour demeurer de l’art. C’est ainsi que Karlheinz Stockhausen devait placer les instruments de musique traditionnels au cœur de ses œuvres, mais dans un contexte parfois surprenant et inattendu (Helikopter en 1995 avec le Streichquartett jouant dans des hélicoptères en vol).

Toutefois, ce qui relève d’une certaine façon de la musique expérimentale, ne devait pas rester longtemps enfermé dans des concepts de laboratoire. La musique rock, connue pour ses frasques, invite le bruit dès 1975 à travers l’album Metal Machine Music de Lou Reed avec un son de guitare saturé se prolongeant sur environ une heure (l’envers du décor existera aussi avec des œuvres silencieuses : The sound of silence).

L’utilisation du ‘harsh noise wall’ (littéralement ‘mur de bruit dur’) est une réponse édifiante. Il s’agit d’un son ‘monolithique’ constitué uniquement d’un bruit continu et stable se prolongeant sur une longue durée. Cet effet sonore, que l’on peut approcher avec le générateur de ‘bruit blanc’ sur un synthétiseur, n’est pas nouveau. Des musiciens l’utilisent pour créer des fonds sonores à leur production en jouant sur sa profondeur et sa texture.

L’apothéose du bruit musical nous viendra d’Allemagne et du Royaume-Uni quelques années plus tard avec la musique dite “industrielle”, dont l’identité est reconnaissable par l’expérimentation de bruits électroniques alliés à des influences de musique rock. Puis ce sera au tour d’autres musiques de voir le jour : la “Power electronics” inventée par William Bennett au début des années 80, la “japanoise” venue du japon, jusqu’au “harsh noise” d’une grande violence sonore.

Cette immersion dans le bruit a ses adeptes. Tous ces courants underground sont une réponse à l’inflation galopante des bruits urbains et à leur radicalisation. Il permet, d’après ceux qui l’ont expérimentée, de ressentir une sorte de lévitation où la notion de temps n’existe plus jusqu’à s’oublier.

Par D. Lugert (Cadence Info - 02/2022)


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