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BLUES, SOUL, REGGAE, RAP, WORLD MUSIC...


INTERVIEW ERIC CLAPTON ET LE BLUES

Eric clapton « En blues, ce n’est pas ce qui est dit qui compte, mais comment c’est dit. »


INTERVIEW ERIC CLAPTON

J’avais quinze ou seize ans et un de mes amis du lycée m’avait offert un disque de Robert Johnson me disant : « Regarde si tu peux apprendre quelque chose avec ça. » J’ai écouté l’album, et ça m’a sidéré, parce que ça ne cherchait pas à plaire. C’était le contraire de toutes les musiques que j’avais entendues jusqu’ici et qui semblaient faites pour être enregistrées. Ce qui m’a frappé dans le disque de Robert Johnson, c’est qu’il n’avait pas l’air de jouer pour un public. Il ne tenait compte ni du tempo ni de l’harmonie, il n’obéissait à aucune règle. Je me suis dit que ce type ne voulait pas jouer pour les autres, probablement parce qu’il avait une vie tellement insupportable qu’il en avait presque honte.


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Racontez-moi la première fois que vous avez découvert le blues…

Je crois que c’était en 1963, au festival annuel de blues en Angleterre, avec Sonny Boy Williamson et Memphis Slim. Il y avait un certain Matt Guitar Murphy qui accompagnait Memphis Slim. Je suis allé lui parler après le spectacle. Il m’a déçu, parce qu’il a dit qu’il se foutait pas mal du blues, il faisait ça pour bouffer. Lui, il se considérait comme un musicien de jazz. Là, j’ai pris une claque ! Mais j’avais déjà choisi mes héros, et les types qui étaient là n’en faisaient vraiment pas partie. Mes héros étaient Muddy Waters et Little Walter.

J’ai rencontré Little Walter quand il est venu, tout seul, faire une tournée en Angleterre… À chaque morceau, il démarrait et s’arrêtait pour dire à ses musiciens que c’était faux, pas en place, et il reprenait. Le propriétaire du club râlait : « Ah ! C’est pas vrai ! Dans quel pétrin je me suis fourré ! Ce type est saoul : il boit deux bouteilles de rhum par jour. » Mais moi, j’étais émerveillé par la magie de ce son. En fait, il ne pouvait pas ne pas jouer. Vous comprenez ? Il ne partait pas dans des solos très longs, mais même si ça durait trente secondes, c’était le paradis pour moi. Je me disais : « Ces types-là ne comprennent pas à qui ils ont affaire. Il faut le prendre comme il est. Tu as de la chance que ce type soit là, qu’il soit vivant, qu’il consente à jouer. »

© Majvdl - Eric Clapton (live at the Hard Rock Calling 28 juin 2008 - Hyde Park, Londres)

Le blues en Angleterre à ce moment-là, c’était quoi ?

J’étais étudiant à Kingston, dans la proche banlieue de Londres, et je traînais régulièrement dans la ville. Il y avait Alexis Corner, Cyril Davies et bien entendu, un peu plus tard, les Stones. C’était très excitant. Alexis était plutôt branché jazz, et il adorait les musiques du style de Cannonball Adderley. C’était un chanteur médiocre mais un très bon instrumentiste. En fait, je pense que personne n’arrivait à maîtriser la simplicité du blues : même s’ils jouaient du blues, les musiciens utilisaient les clichés du jazz pour se donner une respectabilité. La seule personne qui jouait vraiment le blues sur scène, un blues ponctué de phrases de jazz, c’était John Mayall. Voilà ce qui m’a plu chez John : c’était un pur bluesman.

Et vous ? Lorsque vous avez commencé à jouer professionnellement, avez-vous eu des doutes sur l’authenticité de votre jeu, sur vos capacités ?

Absolument pas. Comme on a un point de vue isolationniste en Angleterre, j’étais très dogmatique. Je me sentais chargé d’une mission, je reprenais le flambeau en somme. J’étais très fier de ce que je faisais. Je ne doutais pas de moi… En tant que Blanc, j’avais le droit de jouer, mais que j’étais bien le seul Blanc à pouvoir le faire. Vous voyez ?

Et vous n’aviez aucun complexe à jouer une chanson d’Otis Rush, l’une de vos idoles ?

Non, j’y allais carrément. On jouait All Your Loving à l’époque. À ce moment-là, je prenais la structure brute du matériel d’Otis Rush ou de celui de B. B. King, de Buddy Guy ou de Freddie King, et je les jouais à ma façon. Par exemple, ma version de Hideaway n’a rien à voir avec la version de Freddie King. J’avais vraiment confiance en moi quand je jouais ma propre version, et quand j’obtenais une réaction, je savais que j’étais sur la bonne voie.

Est-ce que cela a été différent quand vous avez joué avec des types comme Sonny Boy Williamson ?

Oui, bien sûr. Là, il fallait bien s’aligner, surtout face à Sonny Boy. J’étais avec les Yardbirds, et notre groupe devenait plus pop avec le temps, Sonny n’aimait pas trop ce qu’on faisait. Il ne se privait pas de nous le faire savoir et nous rendait bien conscients de nos limites… De temps en temps, presque à contrecœur, il approuvait. J’ai appris plus tard qu’il n’était pas du genre à vous encourager.

Est-ce que ça a mis en danger votre passion pour le blues ?

Pas du tout. Non. J’estimais qu’il avait raison. Et nous, on avait tort. Vous voyez, je connaissais ses chansons, je les avais entendues. Mais à cette époque-là, je ne comprenais pas la différence entre connaître une chanson et la posséder intimement. Je croyais qu’il suffisait de connaître la tonalité et le tempo, je ne réalisais pas à quel point les détails sont importants. Je ne voyais as l’importance de coller fidèlement à une mélodie, à une clé de guitare, à une intro, à un solo. Et c’est ce que j’ai appris très vite avec lui…

Jusque-là, je pensais pouvoir m’en sortir à ma manière, mais ça ne lui allait pas du tout. On répétait, mais on était très loin de lui donner satisfaction. Je commençais à paniquer, mais à la fin de la journée, quand on est finalement monté sur scène, c’était différent… Et ça m’a conforté dans l’idée que mes racines étaient là. C’est ce qui s’est passé plus tard avec Muddy et d’autres grands bluesman avec qui j’ai joué. Ils ont rallumé ma passion pour le blues.

Avez-vous eu l’impression qu’il se passait la même chose ailleurs, avec d’autres gens comme vous ?

J’ai eu le premier album de Butterfield au moment même de sa sortie. Je ne me souviens plus comment j’en ai entendu parler, sans doute par le bouche à oreille. J’ai trouvé ça super, surtout le jeu de Butterfield. Je trouvais que Bloomfield jouait trop, amis quand je l’ai rencontré, j’ai compris qu’il ne pouvait pas se restreindre, c’est un de ces personnages toujours en ébullition. J’adorais le disque quand même… On a fait connaissance quand ils sont venus jouer en Angleterre. J’ai rencontré John Mayall et on a joué ensemble.

Est-ce que ça vous a décidé à chanter le blues ? Parce que jusque-là, vous ne le chantiez pas vraiment.

Ouais. Pour moi, Butterfield était ce qu’il y avait de plus proche du blues. J’aimais moins ce que faisait John Hammond, c’était trop ‘caractérisé’. À mon sens, il était trop dans l’imitation. Moi, je ne me considère pas du tout comme un chanteur, donc je ne me compare pas à eux de toute façon. Je suis d’abord guitariste et je l’ai toujours été.

Vous dites que Muddy Waters a été un mentor pour vous, qu’il vous a sauvé. Était-ce sur un plan personnel ?

Quand on a travaillé tous les deux en 1979, oui, il m’a aidé à fortifier mon caractère. Je ne savais plus où j’en étais à l’époque. J’avais même décidé que je n’étais pas un chanteur de blues et j’ai fait de la musique country. J’étais très influencé par J. J. Cales et je cherchais une nouvelle manière de jouer. On a beaucoup parlé et Muddy m’a dit très simplement : « J’aime bien quand tu chantes avec ton groupe, mais ma chanson préférée est Worried Life Blues. C’est vraiment ton domaine, et il faut que tu comprennes ça. Il faudrait que tu en sois fier. » Et il m’a aidé à retrouver ce sentiment à nouveau. Le soir même, il m’avait redonné, par sa présence et sa musique, ce que personne d’autre ne pouvait me donner, en dehors de Buddy Guy et des types comme eux. C’était un petit coup frappé à ma porte qui me disait : « Rappelle-toi d’où tu viens. »

Mais revenir à votre interprétation équivalait au blues classique, non ?

La manière dont j’ai toujours interprété le matériel des grands musiciens est de repérer les choses les plus évidentes et de les simplifier. Comme lorsque j’ai fait Crossroads : j’ai choisi un motif musical et j’en ai fait le thème central. En me concentrant juste sur l’essence de cette chanson – tout en restant très simple.

Vous voulez dire que vous simplifiez pour toucher un public plus vaste ?

Non, non, juste pour que ce soit plus facile pour moi. Je suis très limité techniquement parlant, et ça me permet de ne pas tourner autour du pot pour esquiver les embûches et de jouer à fond la simplicité.

Mais très peu de bluesmen sont des virtuoses…

C’est vrai, et je n’en suis pas un non plus. C’est pour ça que je peux m’identifier à eux. Ce n’est pas ce qui est dit qui compte, mais comment c’est dit.

D’où tenez-vous votre inspiration ?

De ce que j’ai entendu… Des sensations extérieures qui feraient écho à ce qui se passe à l’intérieur.

Est-ce que ça ressemble aux méthodes de l’Actors Studio ? Une discipline qui vous permet de ressentir le cœur des choses…

Ca y ressemble. C’est une discipline qu’il faut intégrer pour la rendre possible. En surface, le son de la musique vous submerge. Toutes les images affluent alors dans votre tête.

Est-ce que vous puisez dans votre réserve d’expériences personnelles, les souvenirs de vos grands-parents de votre mère ?

C’est tout ce à quoi je peux me référer. Ce n’est pas étiqueté. C’est un sac d’émotions qui n’ont pas été touchées. Je veux dire, même quand j’étais en thérapie, je me réservais un endroit où personne ne pouvait aller. C’était réservé à la musique… Ma vie personnelle souffre d’une sorte d’incapacité relationnelle avec les autres… Je garde trop de choses à l’intérieur.

Cela empêche le vrai ‘lâcher-prise’ ?

La totale intimité avec les autres, oui.

Est-ce que c’est vrai pour tous les artistes ?

Oui, je crois. Plus ou moins. Il y a un endroit où vous ne laissez entrer personne… Ce n’est pas la peur de perdre sa créativité, c’est plus profond que ça.

Vous avez souvent dit que la totale liberté du blues n’était pas enregistrable.

Oui, dans une certaine mesure. Je pense que mes meilleures interprétations diffèrent de mes chansons. C’est quelque chose qui a sa vie propre. C’est très dur de fixer ça sur un disque, parce que ça devient plus étudié.

Avez-vous pensé à utiliser un magnéto pour capturer ces moments-là ?

Non, parce que j’aime ça ainsi. On dit que certaines musiques appartiennent aux salles de concert et au public, et que ça devrait rester ainsi. Et aux dieux. Je pense que c’est très vrai.

(source extrait : ‘Conversation avec Eric Clapton’ par Peter Guralnick (Cadence Info - 06/2013)


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