ROCK, POP, FOLK, ELECTRO...


BIOGRAPHIE/PORTRAIT DE JOHNNY CLEGG, L’AMBASSADEUR ZOULOU FACE À L’APARTHEID

Les chansons qui font l’histoire sont rares. Avec Asimbonanga (« Nous ne l'avons pas vu » en zoulou), Johnny Clegg devenait la voix de millions de Noirs d’Afrique du Sud, celle d’un homme qui luttait pour que naissent la liberté et une plus grande justice.


UNE ENFANCE FAITE D’ERRANCE

Jonathan Paul Clegg, dit Johnny Clegg, a vécu d’innombrables voyages entre l’Afrique et l’Europe. Le point de départ se situe en Angleterre où il verra le jour le 7 juin 1953 à Bacup, une petite ville près de Manchester. Il ne conservera de cette ville pratiquement aucun souvenir, pas plus son climat humide qu’une image du père parti six mois après sa naissance.

Le premier grand voyage sera pour le Zimbabwe, un pays frontalier de l’Afrique du Sud. Avec sa mère, il se rend dans la ferme des grands-parents maternels. Pour Johnny, c’est la rencontre avec une nature généreuse dans laquelle la brousse s’étend à perte de vue et où cohabitent des gens simples, majoritairement des Noirs. La faune sauvage est là, toute proche. L’enfant grandit dans cet environnement qu’il apprécie et qui rythme une vie à l’écoute de la nature. Mais à sept ans, il doit se résoudre à quitter la ferme familiale, pour se rendre à Johannesburg, avec sa mère, pour y vivre.

© Gorup de Besanez wikimedia (Johnny Clegg - 1992)

Le contraste est rude, mais Johnny, à cause de son jeune âge, ne saisit pas encore toute la portée du monde qui l'entoure et de l’apartheid qui régit l’Afrique du Sud depuis des années. Le Régime de ségrégation, qui visait à séparer les Noirs des Blancs avait pris forme en 1913 et ne sera aboli qu’en 1991. Jusqu’à cette année symbolique, les Noirs ne disposaient ni des mêmes droits, ni des mêmes lieux d’habitation, ni des mêmes emplois que les Blancs. Dans ce pays, dans lequel le racisme est légalisé et où l’État décide de tout en fonction de la couleur de la peau, Johnny grandit au milieu d’une population fracturée et cherche sa voie pour compenser une figure paternelle absente.

Grâce à sa mère qui travaille pour une maison de disques, il s’ouvre à la musique. Dès lors, Johnny écoute de nombreuses chansons avant même qu’elles ne paraissent, surtout des chansons folks aux textes engagés, comme celles de Bob Dylan ou de Pete Seeger. Pour se rapprocher de ces artistes, il apprend la guitare et joue des morceaux traditionnels irlandais et écossais.

Un soir, au coin d’une rue de Johannesbourg, il va faire une rencontre qui va bousculer son existence. Pour la première fois, il entend de la musique zoulou. Jamais il n’avait écouté une telle musique. À la maison, aucun disque, aucun artiste de la sorte ! Pour Johnny, la musique zoulou est à l’image d’un pays qu’il ne connaît pas et qui comprend onze millions de Noirs parqués dans des réserves, les bantoustans, des terres incultes, synonymes de pauvreté, face à trois millions de Blancs qui se partagent les richesses du pays, en particulier les mines d’or et de diamants.

Visiblement, rien ne surprend. Les Noirs travaillent pour les Blancs pour un salaire misérable. Les innombrables bidonvilles sont des cités-dortoirs et servent de réservoir pour une main d’œuvre bon marché. Les Noirs, sans être des esclaves, n’ont que peu d’espoir de vivre des jours meilleurs. Beaucoup meurent dans les mines.

Malgré un activisme anti-apartheid toujours plus puissant, ce repli sur soi de tout un peuple a surtout permis le développement d’une culture, avec pour détermination une identité imprenable : le zoulou, une langue aux origines bantoues. Johnny Clegg ne fera que sauter là-dedans, mais de quelle manière !


LA DÉCOUVERTE D’UN AUTRE MONDE

Mntonganazo Mzila, un guitariste de rue, lui fait découvrir ce que les Blancs ne voient ou ne veulent pas voir. Pour défendre leur particularité culturelle, leur musique et danse, les immigrants Zoulous trouvaient toujours les moyens de squatter un lieu discret dans lequel ils pouvaient s’exprimaient librement, fièrement. Pour Johnny Clegg, cette culture, à la tradition ancestrale, s’exprimait avec une telle force qu’il se sentira immédiatement pénétré par elle.

À l'adolescence, Johnny Clegg adopte le peuple Zoulou et passe tous ses moments libres avec eux. Il apprend leurs traditions, leur langue et leur chant sans relâche, jusqu’à épouser leurs moindres gestes et attitudes. Il intègre leur "chorégraphie" jusqu’à la perfection et participe à des “battles” de danse sous forme de compétitions.

La méfiance des Noirs, bien compréhensible, laisse bientôt place à des commentaires saluant ce jeune Blanc qui danse et joue de la musique comme eux. Son amour envers la culture zoulou poussera même Johnny à rejeter le monde des Blancs jusqu’à se sentir pleinement Africain. Sa mère, soucieuse, réussie néanmoins à le convaincre de poursuivre ses études d’anthropologie, ce qu’il fait en se spécialisant, bien évidemment, dans la culture de ses amis noirs.

Un jour, malgré la peur des interdictions, des contrôles par la police, on lui présente Sipho Mchunu, un guitariste connaissant parfaitement les musiques zoulous. Rapidement, après quelques échanges musicaux fructueux, une amitié nait entre les deux hommes. Sur sa guitare folk, Johnny finit par intégrer la technique des musiques traditionnelles avec leurs particularités harmoniques et rythmiques.


JOHNNY CLEGG & SIPHO MCHUNU - JULUKA : "WOSA FRIDAY" (1981)

LES PREMIÈRES CHANSONS

Parallèlement à ses études d’anthropologie, Johnny compose avec Sipho ses premières chansons, et en 1976, ils enregistrent leurs premiers 45 tours en interprétant des mélodies zoulous de style mascanda. Rapidement, le tandem cherche à faire évoluer sa musique, surtout Johnny qui tente alors d’apporter à la musique zoulou des valeurs occidentales, des sonorités rocks sur des paroles en anglais.

Les premières tentatives déçoivent. Les chansons reçoivent des refus de la part des stations de radio qui n’arrivent pas à définir précisément ce qu’elles représentent culturellement. Seule la chanson Woza Friday (Come Friday) parvient à se frayer un chemin grâce au bouche-à-oreille, en s’écoutant dans les bars clandestins des quartiers noirs, mais pas ailleurs, car la "doctrine" mis en place par l'apartheid concernait également la musique. Celle-ci ne faisait pas exception : chaque chanson devait être identifiable et posséder sa juste place.

« L’apartheid avait conçu un système pervers dans la vie quotidienne des gens, qu’ils soient Blancs, Noirs ou métis », disait Johnny Clegg, rajoutant « Il décidait de où vous pouviez vivre, quelle école vous pouviez fréquenter, où vous pouviez travailler, quel genre d’emploi vous pouviez avoir. Tout dépendait de votre race… Quel moyen de transport vous pouviez utiliser, avec qui vous pouviez vous marier, avec qui vous pouviez avoir des relations sexuelles, avec qui vous pouviez être ami. C’était un système totalitaire qui opérait les choix pour vous. » (source “Johnny Clegg, le Zoulou blanc”, d’Amine Mestari - 2019)


JOHNNY CLEGG & JULUKA : "SCARTTERLINGS OF AFRICA"
(live au Ellis Park Stadium de Johannesburg, le 12 janvier 1985)

LE DÉBUT DE LA FIN DE L’APARTHEID

En juin 1976, à Soweto, une nouvelle page tragique de l’histoire de l’Afrique du Sud va se produire et sonner le début de la fin de l’apartheid. De jeunes étudiants noirs vont se révolter contre le système éducatif en place. Il s’ensuivra un embrasement avec des morts par centaines. Cette page sombre pousse la communauté internationale à réagir en isolant le pays (embargo sur les armes et le pétrole, puis boycott sur le sport et la culture). Cette révolte justifiera la prise de position de Johnny Clegg dans ses chansons en brassant les identités culturelles des Blancs et des Noirs. Comme le serait une prédication, le duo Johnny et Sipho était certain que leurs visions étaient justifiées en symbolisant, à travers leurs chansons, la force d’une Afrique du Sud enfin unie, racialement et culturellement.

Johnny Clegg pensait que la musique pouvait avoir un rôle positif face à l’apartheid, comme le serait une prise de conscience capable de déjouer et de dénoncer les sanctions politiques et discriminatoires visant la domination d'un groupe racial sur un autre. L’artiste, pas encore une star internationale, sera l'objet de pressions et déploiera une détermination de tous les instants. En 1979, l’album Universal Men, comme un message subliminal envoyé au monde entier, obtiendra de bonnes critiques, mais sera censuré lors de sa sortie par l'apartheid.

Entre temps, le duo est devenu un groupe et c’est sous le nom de Juluka qu’il se produit. La mixité est la règle, autant que les ressources musicales rock et zoulou. Bientôt, chaque nouvel album se vivra comme une nouvelle expérience : Ubuhle Bemvelo, avec des textes entièrement en zoulou (1981), African Litany, un album devenu disque d’or en trois mois et contenant le tube Impi (1981), Scarterlings of Africa, qui marque leur percée sur la scène internationale (1982), puis Work For All (1983) jusqu’à Musa Ukungilandela (1984), le dernier disque de Juluka marqué par le départ de Sipho, qui préfèrera repartir en lutte contre l’apartheid de son côté, plutôt que d’épauler l’ambition artistique de Johnny. Toutefois, Johnny et Sipho resteront toujours amis.

Une tournée internationale est organisée (États-Unis, Canada, Allemagne, Hollande…) et permet aux occidentaux de découvrir une musique ni totalement rock, ni totalement africaine, mais étrangement prenante. Malgré la censure et son métissage, Juluka devient le groupe phare de la scène “Sud Africaine”. Le moment fondateur interviendra en 1985 avec le concert au stadium de l’Ellis Park, à Johannesbourg, devant 110 000 personnes où Noirs, Blancs, indiens et métis étaient là, réunis avec ferveur, autour des mêmes valeurs humaines.


L’AVENTURE SAVUKA

Pochette du 45 tours Asimbonanga (1986)

La fin de Juluka étant acté et Johnny Clegg abandonnant l'idée de poursuivre seul sa carrière, un autre groupe, toujours composé de musiciens blancs et noirs, voit le jour : Savuka (qui signifie “nous nous sommes levés”). De nouveaux morceaux sont mis au programme, mais au style musical résolument plus “pop”. Le chanteur espère séduire un autre public à travers une série de concerts, ce qu'il tentera au Market Theater de Johanessbourg. Une nouvelle fois, le succès est au rendez-vous et le Zoulou blanc se retrouve sur le devant des projecteurs.

Si, en 1986, Johnny Clegg retrouve l'espoir et la force de poursuivre, dans le pays, la situation ne cesse de se dégrader. Au fil du temps, le boycotte international s'accentue, pénalisant l’économie et engendrant de nouvelles tensions. La population noire exige la libération de son leader, Nelson Mandela, emprisonné depuis 24 ans. Un peu malgré lui, à cause de ses messages, le groupe Savuka est devenu une formation contestataire, politisé, au plus fort des émeutes.

Alors que l’on déplore une nouvelle fois des morts, pour les défenseurs de la cause anti-apartheid, l'unique façon de se sentir unie tient dans cette foi envers Nelson Mandela et dont le visage, paradoxalement, était inconnu de la génération montante. L’idée de la chanson Asimbonanga est partie de ce constat et elle sera enregistrée malgré l’interdiction de l'apartheid qui n'acceptait pas que son nom soit cité publiquement. Asimbonanga / Asimbonang' uMandela thina / Laph'ekhona /Laph'ehleli khona (Nous ne l'avons pas vu / On ne voit pas Mandela / Là / Où il est assis). Pour Johnny Clegg, rien ne changerait tant que Nelson Mandela resterait emprisonné.

Quand la chanson sort sur le premier album de Savuka (Third World Child - 1987), Asimbonanga devient l’hymne de la lutte contre l’apartheid et pour Johnny Clegg le point de départ de son irrésistible ascension au rang de star internationale. L’une des audaces du Zoulou blanc sera de jouer la réconciliation des peuples en composant des chansons contenant à la fois des paroles en anglais et en zoulou.


JOHNNY CLEGG & SAVUKA : "ASIMBONANGA"
Un titre dédié à Nelson Mandela, au refrain anti-apartheid chanté en zoulou.

LA RENOMMÉ INTERNATIONALE

Quand l’artiste vient pour la première fois en France, outre ses chansons, le public découvrira la danse zoulou, avec cette amplitude caractéristique du mouvement des jambes tendant vers le ciel. Johnny Clegg et le groupe Savuka feront salle comble de Paris à Marseille en passant par Lyon (devant 40 000 personnes).

Cette réussite du groupe est due, en partie, par l’actualité brûlante. Un peu partout, des mouvements contre l’apartheid se mobilisent pour isoler et condamner fermement l’Afrique du Sud, surtout au Royaume-Uni. En juin 1988, un concert géant est organisé au stade de Wembley. Sur scène, Sting, Peter Gabriel, Stevie Wonder et une soixantaine d’autres stars chanteront pour revendiquer la libération de Nelson Mandela.

Alors que les tensions d'Afrique du Sud freinent la promotion des disques de Savuka dans les pays anglo-saxons, le groupe poursuit sa route, entre tournées et nouveaux albums, et ce, malgré la disparition de Dudu Zulu, danseur et ami de Johnny Clegg assassiné en 1992 (dans le quatrième album de Savuka - Heat, Dust and Dreams, un titre lui rend hommage : The Crossing).

En 1994, quatre ans après la libération de Nelson Mandela, se tiennent les premières élections multiraciales d’Afrique du Sud. C’est la fin de l’apartheid et le début d'une nouvelle ère. Cette libération aura une charge émotionnelle très intense, à la fois sur le plan social et politique, mais aussi culturellement.

Savuka, qui avait duré huit ans, avait atteint son but, ses objectifs. Son aventure s’achevait quand une autre histoire, teintée de démocratie, naissait. En retour, Johnny Clegg, sans cesser son activité artistique, voyait son image médiatique s’amoindrir, bien qu'il continuait de dénoncer le racisme et l'injustice chaque fois que l’occasion se présentait, dans la presse et les médias.

© Gregory Varinot flickr.com (Johnny Clegg à la fête de l'Humanité, détails - 2007)


APRÈS L'APARTHEID

Après la disparition de l’apartheid, Johnny Clegg continuera de se réinventer. Malgré un public toujours fidèle, la suite de sa carrière sera toutefois moins prolifique, avec seulement cinq nouveaux albums en vingt-cinq ans. Le chanteur conservera sa foi en ne cessant d’explorer, de composer et de faire converser les musiques et les cultures durant ses tournées. Ce sera pour lui, une manière de comprendre le monde et de communiquer ses idées à son public.

Plus qu’un musicien, Johnny Clegg aura été un activiste culturel en ayant développé un style musical unique, qui ne ressemble à aucun autre et, au-delà, le constructeur d’un art en symbiose avec les événements que son pays traversait. Face à la répression, l’homme de liberté n’aura eu de cesse d'emprunter le chemin le plus équitable pour dépasser les injustices. Son dernier album studio, King of time, sortira peu de temps après avoir déclaré à la presse son cancer du pancréas, détecté deux ans auparavant. La maladie l’emportera le 16 juillet 2019 à Johannesburg. Il avait 66 ans.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 07/2022)


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