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MUSIQUE & SOCIÉTÉ


LES RADIOS LIBRES ET LA FIN D’UNE LIBERTÉ

Mai 1981, les radios libres s'emparent des ondes. Plus de trente ans après, les principaux protagonistes jettent un regard critique sur la bande FM d'aujourd'hui.


LES RADIOS LIBRES, DE L’AVENTURE AU STATUT COMMERCIAL

Jusqu'en 1981, sept radios seulement émettent en France : trois de service public (France Culture, France Musique et France Inter) et quatre radios périphériques (Europe 1, RMC, RTL, Sud Radio), qui se partagent le territoire. Valéry Giscard d'Estaing veille instamment au respect de ce monopole, et tout piratage est sévèrement puni... Le 28 juin 1979, sur Radio Riposte - radio pirate créée à cette occasion -, François Mitterrand dénonce dans une allocution préenregistrée la situation scandaleuse de l'information et sa confiscation giscardienne. Le message est brouillé par les forces de l'ordre qui, vers 20 heures, donnent l'assaut au 12 de la cité Malesherbes, à Paris, annexe du siège du PS, d'où part l'émission. Laurent Fabius et François Mitterrand seront inculpés pour infraction au monopole.

Autant dire que le 10 mai 1981, soir de l'élection présidentielle, lorsque apparaît sur les écrans de télévision le visage de François Mitterrand, les ailes des candidats à la libération des ondes poussent à grande vitesse. En quelques heures à peine, dès la nuit venue, des centaines de radios se mettent à émettre dans toute la France. Une semaine plus tard, elles seront trois mille.


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Il faudra des mois pour mettre un peu d'ordre dans ce chaos. En 1982, une loi reconnaît officiellement la fin du monopole ; en 1984, une autre donne aux opérateurs la possibilité de choisir entre statut commercial et associatif ; en 1986, une troisième autorise la constitution de réseaux. Pas à pas, un nouveau paysage radiophonique se dessine. Trente ans plus tard, quel regard les principaux protagonistes de cette révolution portent-ils sur la bande FM (1) ?


DES ONDES COLONISÉES, SATURÉES

Acteur de la première heure, Sylvain Anichini détient le record de convocations en justice pour utilisation illégale d'émetteurs. Il les construit lui-même dès son plus jeune âge. A 13 ans, il est convoqué au tribunal pour enfants. À 17 et 19 ans, il passe en correctionnelle. En 1981, il fabrique les antennes à la chaîne. Surdoué de la technique, mais las d'être traqué par la police, Sylvain Anichini passe alors à autre chose : en 1984, il devient le directeur technique de Canal+, puis de La Cinq, de La Cinquième, de France 3, avant de s'installer dix ans à Radio France.

Reconverti en consultant international, il porte un regard sévère sur les radios d'aujourd'hui : « La FM a été colonisée. Saturée, elle est devenue un commerce, un territoire occupé par des gens qui ne font plus de radio depuis longtemps ! Certains réseaux musicaux se sont tellement usés en diffusant les mêmes programmes en boucle qu'ils se différencient uniquement par les animateurs du matin. Pour moi, la FM est un espace fini, dans le sens physique du terme. Elle est gérée, administrée. C'est tout. Mais que l'on ne s'y trompe pas, la radio a quand même un bel avenir, elle est même immortelle. Ce qui lui nuit, c'est la FM. Si tous ceux qui ne font pas d'audience trouvaient refuge sur le Web, on aurait des programmes de meilleure qualité. Car aujourd'hui, faute de place, quelqu'un qui arrive sur ce secteur avec un projet novateur est, lui, recalé ! »

Jean-Yves Lafesse, de son côté, a fait ses armes sur Carbone 14, avant de poursuivre ses classes sur Radio Nova, Europe 1, Rire et chansons... et la télévision. « Avant, on "balayait" la FM, dit-il. Aujourd'hui, ce n'est plus la peine, c'est elle qui a été balayée. Les gars ont fait le ménage en la formatant à la seconde près. Je le vois quand je suis en promo : les réalisateurs n'ont plus de cerveau. Ils ne sont concentrés que sur l'horloge. Ce sont les régies commerciales qui ont tué les radios. Au début des années 1990, un consultant américain les conseillait. Il recommandait une playlist de cent morceaux de musique à diffuser. Quand il quittait les studios, il donnait la même liste aux concurrents. Les radios se sont mises à se ressembler. Franchement, à quoi ça sert d'avoir mille robinets pour passer la même goutte d'eau ? Nous, on passait des journées dans les magasins pour dénicher des musiques intéressantes. Jean-François Bizot, lui, allait à New York pour alimenter Radio Nova en nouveautés. A force de formater les FM, il n'y a plus de réflexion, de critiques, de commentaires. Plus de fond. Plus de média. D'ailleurs, on ne dit plus radio libre mais radio privée. Privée de quoi, je vous le demande ? De liberté. A Carbone 14, tout n'était pas bon, mais il y avait de la vie, de la sincérité. Les moments de grâce compensaient notre misérabilisme. Sur les radios jeunes, il faut dire "bite", "couille", "chatte". Moi, derrière ces mots, je n'entends que du machisme beauf. »


LE TOUT-A-L’EGO DE LA RADIO

Directeur de recherches au CNRS, plasticien, critique littéraire, sociologue et philologue, un temps collaborateur de France Culture, Pierre-Marc Debiasi porte un regard aiguisé sur les médias. Une parole sans doute plus policée que celle de Jean-Yves Lafesse, mais tout aussi critique. « Beaucoup de mes copains se sont retrouvés dans l'aventure de la FM, dit-il, des écrivains, des artistes, des intellectuels, des poètes. Il n'y a pas d'équivalent au monde, en démocratie directe, de voie ouverte à l'expression d'un si grand nombre. Mais en s'exprimant sans cadre, on va vers le n'importe quoi. J'appelle ça le "tout-à-l'ego", parce que le jeu est totalement individuel. Quand il ne l'est pas, il est communautariste. Un mode de fonctionnement qui exclut autrui. C'est l'un des grands risques de la démocratie. Pour moi, ce phénomène, accentué aujourd'hui par Internet, est un symptôme d'une société malade... Et puis il y a eu 1991, la première guerre du Golfe : toutes les radios se sont mises à l'info continue, se transformant ainsi en horloges. Car il y a un lien direct entre la catastrophe et le raccourcissement des cycles. Sans histoire, les radios de la génération FM s'inscrivent dans le présent, se transforment en machines à hacher le temps, en terribles instruments de lobotomie... Néanmoins à l'écoute de la planète, elles laissent parfois une place à de nouvelles compassions. On l'a vu avec le Japon. Mais ça ne dure pas longtemps. Cette frénésie du court s'est traduite par des habitudes tellement fortes chez les auditeurs que même les radios de service public ont été contraintes de raccourcir leurs émissions. »

Alex Taylor est l'un des seuls survivants de la première équipe de Fréquence Gaie, fondée en 1981. Il a poursuivi ensuite sa carrière à France Inter, France 3, Arte, RFI, La Chaîne parlementaire, Pink TV et France Musique. « Je suis arrivé en France au moment où la radio de la communauté homosexuelle se créait. C'était une première mondiale. Les équipes avaient besoin de bénévoles, j'en faisais partie. En cinq ans d'activité, j'ai tout fait : journaux, technique et présentation des petites annonces d'amour et de tendresse. C'était l'époque du sida. On voulait arrêter le libertinage et se mettre en couple. En libérant leur parole, FG a changé la vie des homos. Aujourd'hui, les choses ayant évolué, les jeunes n'ont plus besoin d'un média spécialisé. D'ailleurs, FG est devenue une radio techno ! »

Changement complet d'univers : en trente ans, Jean-Paul Baudecroux a construit un empire de quatre réseaux, avec NRJ, Chérie FM, Nostalgie et Rire et chansons. Forcément, la fierté est de mise. « Nous avons le paysage radio le plus diversifié du monde, dit-il. S'il y a une expérience réussie en France, c'est bien celle-là. Même aux Etats-Unis, il n'y a pas autant de stations par habitant. L'arrivée de la FM a d'abord développé l'audience ! Et ça continue : ces dix dernières années, nous avons gagné dix millions d'auditeurs, toutes radios confondues. Moi qui ai commencé la radio dans une chambre de bonne, je dirige aujourd'hui une société de mille huit cents salariés. Je suis fier d'avoir créé autant d'emplois. Fier d'avoir fabriqué de la richesse à partir de fréquences FM non exploitées. Je ne suis pas socialiste, mais je dois reconnaître que je leur dois tout... »

Après avoir investi dans Cité future (dès mai 1981) puis La Voix du lézard (1982), Pierre Bellanger, lui, a décidé de tout miser sur Skyrock. Sa radio a bien failli lui échapper en avril dernier, lorsque l'actionnaire principal l'a démis de ses fonctions. Après un incroyable tour de force et grâce à l'appui de ses auditeurs, il a retrouvé son poste. Pour lui, le bilan de ces trente années est formidable. « La FM est le premier domino des libertés audiovisuelles, le coup d'envoi de la modernité des médias en France. Sans la FM, il n'y aurait pas eu les télés privées. Aujourd'hui encore, elle fait vivre des expériences uniques. Skyrock, par exemple, est un lieu d'expression adolescent, un endroit où l'on peut échanger sur la sexualité. Dans les années 1980, notre société n'avait pas accès à ce sujet. Je suis optimiste car la radio est éternelle. Eternelle parce que discrète. Et prochainement, elle sera sur les terminaux des cinquante millions de téléphones mobiles. Oui, le meilleur est devant nous. Mais rien de ce que nous avons fait il y a trente ans n'est acquis. La FM est une liberté conquise, pas une liberté donnée. Elle reste toujours à défendre... »

Parmi les radios commerciales, seules cent cinquante demeurent statutairement indépendantes. Si certaines d'entre elles imitent parfois l'esprit (très formaté) des réseaux, d'autres misent toujours sur l'originalité. « Beaucoup de secteurs ont été abandonnés par le service public et les grands groupes, explique Philippe Gault, du Syndicat interprofessionnel des radios et télévisions indépendantes. Le jazz ne semble pas les intéresser, nous n'avons que deux chaînes, dont TSF. Ils boudent aussi le rock, alors Ouï FM en a fait sa spécialité... Parmi nos adhérents se trouvent par exemple France Maghreb, Beur FM, Africa n° 1, Tropiques FM, et toutes mettent en avant des programmes qui exigent un savoir-faire particulier. Une fierté ? Que nos antennes restent ouvertes à toutes les libertés. »


UN MAILLAGE TERRITORIAL

Celles qui sont restées les plus proches des idéaux de 1981 sont assurément les radios associatives. Pendant trente ans, ces enfants de la diversité se sont battus pour garantir leur avenir. « Et nous avons désormais gagné la bataille de notre survie, souligne Emmanuel Boutterin, du Syndicat national des radios libres, car le CSA - c'est inscrit dans la loi - nous attribue 25 % des fréquences du privé. Nous avons donc réussi à assurer notre financement : l'Etat nous verse 30 millions d'euros chaque année ! En 1981, les trois mille nouvelles radios de la bande FM étaient associatives. Aujourd'hui, nous sommes encore six cent cinquante. Avec un rayon de diffusion de 30 à 80 kilomètres, nos radios forment un maillage territorial unique, avec une répartition équitable sur l'ensemble de l'Hexagone. Animées par des salariés et des bénévoles, elles travaillent sur la proximité et la diversité en tentant de mobiliser contre les discriminations et pour l'égalité entre les hommes et les femmes. Nous sommes les seuls médias de l'économie sociale en France. Et pourtant, nos radios ne sont pas suffisamment écoutées au regard du travail de qualité qu'elles fournissent. Je pense à Grenouille à Marseille, à Campus à Grenoble ou à Sun à Nantes... »

Gilbert Andruccioli d'Agora FM, à Grasse, poursuit : « Dans ma ville, le mouvement associatif et les créateurs ont avec cette radio un outil à leur disposition pour communiquer. Ce n'était pas le cas avant 1981. Les communes comptent sur nous pour passer des messages et assurer la paix sociale. A Grasse, nous sommes les seuls associatifs... Côté musique, il y a une radio commerciale qui fait du bon boulot, mais, pour décrocher de la pub, elle doit diffuser des artistes confirmés. Alors lorsqu'un nouveau talent frappe à sa porte, elle nous l'envoie. »

Discrètes, les radios associatives le sont. Sans pub, sans campagne de presse, elles s'investissent pourtant sur le fond, avec leurs moyens modestes, mais restent trop souvent méconnues : les cinq cent cinquante-sept radios « sondées » ne pèsent ensemble qu'un million deux cent cinquante mille auditeurs. C'est pourtant dans leurs veines que coule encore l'esprit de 1981...

A-M Gustave (Cadence Info - original publication 06/2011)


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