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CLASSIQUE / TRADITIONNEL


PIERRE HENRY BIOGRAPHIE PORTRAIT : LA RÉVOLUTION ÉLECTRO-ACOUSTIQUE

Compositeur catalogué hâtivement dans la musique électro-acoustique, Pierre Henry est devenu à l’heure des machines électroniques le prophète d’une génération techno en manque d’inventivité. Premier « fils » de Pierre Schaeffer, Pierre Henry représente une figure de proue lorsque les premiers mirages du son électrifié ont pointé le bout de leur nez. Cet homme solitaire, bardé de grands prix, a bousculé toutes les « vieilles » notions d'harmonie, de mélodie et de rythme. Cloîtré dans son studio expérimental, Pierre Henry est toujours resté fidèle à lui-même : un chercheur dans l’âme, un alchimiste des sons…


PIERRE HENRY, UN COMPOSITEUR À L'ENGAGEMENT TOTAL


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Pierre Henry, né à Paris en 1927, pratique la percussion au Conservatoire. Si à ses débuts, il est pianiste et suit la classe d’analyse d’Olivier Messiaen, très rapidement, sa première « obsession » sera de trouver une nouvelle approche du son et des timbres. Il « prépare » un piano sans rien connaître de John Cage, et compose une première œuvre intitulée Petit Ballet mécanique, destinée à cet instrument en 1949. Toutes les possibilités sonores pouvant être produites à partir du piano sont utilisées : coups sur l'instrument, pédales enfoncées et relâchées à vide, frottement des touches, etc. Ce travail inventif et « moderne » n'était évidemment pas destiné au concert, même s'il représente déjà un tournant, une voie, plus prévisible qu'imprévisible, ardemment souhaitée par des compositeurs. Les sonorités qui vont suivre, il va les créer de toutes pièces avec les objets, les instruments qu’il a sous la main.

Sans suivre à la clé les préceptes que lui avait évoqués Oliver Messiaen, son maître d’harmonie, Pierre Henry invente les prémices d’une musique différente, sans se rendre compte de ce que cela allait entraîner... Par ailleurs, le jeune compositeur est un boulimique du cinéma, et il réfléchit aussi sur le rapport du son à l’image. Le compositeur parisien était donc tout à fait apte à comprendre l’intérêt de la musique « concrète » et à se lancer dans l’aventure de sa réalisation aux côtés de son inventeur Schaeffer. Il le suivra jusqu’en 1958, date à laquelle il rompt violemment avec lui pour créer son propre studio de recherche sonore.

Totalement engagé dans cette entreprise, Pierre Henry l’exprime avec autant d’ardeur verbale que celle dont fera toujours preuve sa musique. En 1950, il exprimait sa vision du renouveau de la musique en ces termes : « La musique doit se transporter de la sphère de l’art dans le domaine de l’angoisse sacrée. Si les conventions musicales, l’harmonie, la composition, les règles, les nombres, le côté mathématique et les formes avaient un sens par rapport à un Absolu, aujourd’hui la musique ne peut en avoir qu’aux cris, au rire, au sexe et à la mort. Tout ce qui nous met en communication avec le cosmique, c’est-à-dire avec la matière vivante des mondes en feu. Il faut prendre immédiatement une direction qui mène à l’organique pur. À ce point de vue, la musique a été moins loin que la poésie ou la peinture, elle n’a pas encore osé se détruire elle-même pour vivre. Pour vivre plus fort comme le fait tout phénomène vivant. »

Les œuvres se succèdent : Symphonie pour un homme seul (1950), Orphée (1951) qui deviendra Orphée 53 puis ensuite La voile d’Orphée (1954). Ces œuvres représentent le début de la musique concrète que Pierre Henry compose avec Schaeffer. A côté de cette collaboration, il fera parfois cavalier seul : Microphone bien tempéré (1950-1952), Concerto des ambiguïtés (1951) et Haut Voltage (1956) pour Maurice Béjart.

Pierre Henry pense son travail comme un cinéaste : « Je suis le processus d’un film ; repérage de l’univers sonore, puis travail sur la forme générale au niveau technique, du montage et mixage. J’essaye d’organiser mon langage, je fais beaucoup de recherches de forme, car ni la syntaxe, ni le vocabulaire ne sont fixés a priori. Que sera l’œuvre définitive ? Je dirai : une série de mutations au fur et à mesure des glissements et des lentes maturations. »

Son studio qu’il baptise APSOM (Application de Procédés Sonores de Musique Electro-acoustique) deviendra le lieu de toutes les expérimentations. Sans subventions d’aucune sorte et vivant très difficilement, il va atteindre à une nouvelle dimension dans sa création…

Il élargit son langage, déborde la musique concrète, réalise des sons électroniques et élabore une synthèse entre la musique électronique et la musique concrète. De là vont naître : La Noire à soixante (1961), Essai de structuration du temps, Variations pour une porte et un soupir (1963) et Voyage (1962), grande fresque onirique à partir du Livre des morts tibétain. Dans plusieurs de ses œuvres Pierre Henry traque le souffle de l’homme en ses derniers retranchements, trouvant un complice dans cette recherche en la personne de François Dufrêne, et en tire d’extraordinaires effets sonores : Granulométrie, en 1967.

Parallèlement à ces grands travaux, le compositeur archive et engrange une fantastique sonothèque où il stocke les multitudes de sons recueillis ou fabriqués par lui et qui représentent sa mémoire musicale, résultat de milliers d’heures de travail. En 1968, il compose Apocalypse, une commande officielle. Un thème à l’architecture sonore très travaillée. Si l’homme est un être solitaire, petit à petit il arrive à conquérir le statut de compositeur aux yeux de ses pairs instrumentalistes. Il devient même un grand auteur à succès par les concerts publics dans lesquels il fait désormais entendre ses œuvres à un très jeune public...


PIERRE HENRY ET LA MESSE POUR LE TEMPS PRÉSENT

Toujours rigoureux avec lui-même, il se livre pour répondre à cette gloire soudaine à un autre répertoire bien éloigné de ses préoccupations premières. Il va flirter avec des musiques populaires, créant des jerks et des rocks électroniques en collaboration avec le compositeur Michel Colombier. Cette Messe pour le temps présent représente une parenthèse dans son œuvre, mais c’est celle-là qu’un large public retient. « Je me suis contenté de composer des films publicitaires, des ballets, que les gens écoutent simplement. Je suis allé vers le public en promouvant un nouveau genre auxquels beaucoup d'artistes et d'intellectuels se sont intéressés, du chorégraphe Maurice Béjart au poète Henri Michaux. […] Quand j’ai écris la "Messe pour le temps présent", avec mes fameux sons spontanés et les contre-chants de "Psyché rock", beaucoup d'éditeurs et de maisons de disques me poussaient pour que j'écrive d'autres pièces du même genre. Impossible ! Je n'ai rien contre le succès – avec Michel Colombier, nous avons vendu des centaines de milliers d'exemplaire de la Messe ! –, mais rien ni personne ne m'obligera jamais à bégayer, fût-ce pour de l'argent. »

Les années suivantes, sa conception du grand cérémonial sonore et visuel prend une place plus importante : Futuristie (1975), Dieu (1977), Les Noces Chymiques (1980), spectacle pour l’Opéra dont il est à la fois le compositeur et le metteur en scène, ou encore Hugo-symphonie (1985). Pierre Henry : « Je poursuis une quête de l’absolu, de l’infini, d’une autre notion du temps.[…] J’essaye d’intégrer dans ma musique le monde spirituel. Il y a la vie et souvent la mort, l’au-delà de la mort. Le son que je traque jusqu’au silence, qui part du silence. C’est cela méditer, avec mon corps, avec mes mains, avec mes moyens. »

Le message est clair. Le compositeur cherche à nous faire percevoir la musique avec une perception vierge de tout précédent, comme si nous découvrions ces sons étranges pour la première fois. Pierre Henry, qui a bien connu le monde analogique et la transition au monde numérique, trouve dans cette dématérialisation du son une vraie révolution : « C'est le mélange de l'analogique et du numérique qui est intéressant. Par exemple, quand j'ai travaillé à l'IRCAM pour faire "Le Livre des morts égyptiens", j'ai mixé des procédés d'ordinateur et de synthèse du son avec des notes de piano traditionnel. »


PIERRE HENRY TESTAMENT

Pierre Henry est devenu un prophète. Il est imité, voire plagié par les amateurs de musique électro qui voient chez ce compositeur un précurseur du sampling. Que doit-il penser de tout ce remue-ménage depuis qu'il est parti rejoindre les grands sages de la musique en juillet 2017, de tout ce tapage sonore autour de sa personne lui qui, dès les années 50, s'affranchissait des mélodies, des accords et même des notes pour inventer la musique concrète ? Pierre Heny avait bien reçu le message de son vivant : « J'ai mis un certain temps avant de m'en rendre compte. J'ai toutefois bien senti l'éclosion d'un nouveau public, plus jeune, plus fervent. J'ai commencé également à me produire dans certains festivals de rock. J'ai alors compris que beaucoup étaient en train de s'emparer non de ma musique, mais des outils révolutionnaires qu'elle utilisait et que cette musique devenait planétaire. Tant mieux. Dommage seulement que les langages créés ne soient pas élaborés de manière plus complexe. La techno, c'est du rythme, de la fièvre, de la transe. Pas de la vraie musique, du moins pour ce que j'ai pu en entendre. »

Enfermé dans son antre situé à Paris, dans le 12e arrondissement, entouré de ses appareils et de ses étagères agencées selon un ordre connu de lui seul, Pierre Henry finira ses derniers instants dans ce drtôle d'endroit, avec l'obstination d'un dément et l'infinie patience d'un sage. Le monde actuel lui faisait peur ; « cauchemardesque », dira-il en substance. Son Dracula (2003) en est peut-être la réponse la plus directe.

Par Patrick Martial (Cadence Info - 01/2015 - mise à jour 08/2017)


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