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INSTRUMENT DE MUSIQUE


LE SAXOPHONE ET SON HISTOIRE

Plutôt que de présenter le célèbre instrument à travers un discours classique mettant en relief ses différentes qualités sonores, mettons-nous à rêver et imaginons un court instant son histoire et ses péripéties racontées par M. Saxo en personne…


FICTION : QUAND M. SAXO RACONTE SON HISTOIRE…

M. SAXO : parmi les instruments à vent, s’il en existe un qui possède bien une place à part, c’est bien moi. Depuis mes premières années d’existence, j’ai eu souvent l’occasion de venir ensoleiller de nombreuses musiques…

On m’aime surtout lorsque je joue ‘la star’ en soliste, car c’est dans ces moments-là que je donne le meilleur de moi-même. Quand j’improvise, lorsque je déploie toute ma puissance de jeu, je démontre à mes amis auditeurs, que mes nuances sonores et la richesse de mes timbres ne sont pas qu’une légende, mais bien une réalité…


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Si j’aime bien m’exprimer en solo, je suis également capable de partager la musique avec d’autres instruments ! Lorsque je m’insère au sein d’une grande formation, j’arrive toujours à me glisser, sans trop de problèmes, aux côtés de mes amis TrompettesTrombones et Tubas. Je suis, sans aucun doute, l’instrument à vent le plus expressif, celui qui se rapproche le plus de la voix humaine… et j’en suis très fier !

Pourtant, à ma naissance en 1846, ma vie a fort mal commencé ! Les musiciens ne m’aimaient pas. Mon apparence, mais également ma sonorité et ma puissance sonore étant toutes nouvelles, on se méfiait de moi. Mon père, M. Sax, a même été obligé d’inventer des joutes d’instruments pour m’imposer et gagner la confiance de ses amis musiciens.

À mes débuts, la majorité des compositeurs classiques ne voulait pas m’écrire des concertos, comme c’était le cas pour mes confrères, M. Piano et M. Violon. J’avais un rôle secondaire dans les orchestres. Toute ma personnalité était comme éteinte. Je ne devais surtout pas me faire remarquer et devenir tout comme M. Hautbois ou M. Cor, un instrument discipliné. Quelle misère ! Heureusement, la musique jazz est arrivée. Cela a été pour moi comme une seconde vie, une délivrance. J’allais enfin pouvoir laisser éclater ma joie de vivre et mes cris de colère.


M. SAXO ET LE JAZZ

C’est au début des années 20 que la musique de jazz a bien voulu de moi. A cette époque, même si je ne montre pas encore toute l’étendue de mes possibilités, j’étais heureux, car je me sentais beaucoup plus libre que par le passé. Personne ne venait me dire que je jouais trop fort ou que j’étais indiscipliné. D’ailleurs, je suis vite devenu indispensable en jouant aux côtés de M. Cornet et de Dame Clarinette, au point que cette dernière deviendra même jalouse de ma fulgurante ascension !

À cette époque, les musiciens de jazz ne me lâchaient plus et j’étais souvent au centre de leurs joutes, dans des bœufs interminables s’éternisant souvent très tard dans la nuit… Je croyais mon avenir tout tracé, quand patatras les big bands sont arrivés ! Tout de suite, j’ai pensé redevenir un instrument anonyme, noyé parmi les autres, comme autrefois dans le classique. Fort heureusement pour moi, l’esprit d’équipe qui anime les jazzmen m’a empêché de m’endormir à nouveau. Leur philosophie a toujours été de mettre en valeur les instruments qu’ils chérissent. M. Batterie, M. Piano, M. Trompette ou Mme Guitare, point de mesquinerie, tout le monde a toujours son moment de liberté dans la musique jazz !

Jusqu’à l’arrivée du jazz bop dans les années 40, si je suis installé en rang avec mes autres cousins à vent, je continue à briller de mille feux, car sous la plume d’un Duke Ellington inspiré ou dans les thés dansants de l’entre deux-guerres, j’impose ma sonorité caractéristique dans les orchestres. Il est hors de question que l’on m’ignore ! Ce n’est pas parce que je m’éclipse de temps en temps pour jouer avec mes amis M. Piano, Mme Contrebasse et M. Batterie, qu’il faut me bouder ou m’oublier.

C’est vrai, je ne cohabite pas souvent avec mes amis Mme Flûte ou M. Hautbois, mais ils n’ont pas comme moi, mon charme ravageur qui fait chavirer la gent féminine. Si des musiciens veulent m’utiliser pour ma sonorité sensuelle, ce n’est tout de même pas de ma faute !

M. PIANO : c’est facile pour lui d’en imposer, avec sa silhouette, sa beauté étincelante, avec ce son qui flotte au-dessus des autres. Moi,  quand je joue les mélodies presque personne ne me remarque. Il n’y en a que pour lui !

M. BATTERIE : et que devrai-je dire moi, avec tous mes fûts et cymbales… On dit que je fais trop de bruit, que je dérange les gens du premier rang, et que pour ces raisons-là, il faut parfois m’utiliser avec des balais… Quant à ma voisine Mme Contrebasse, même si sa corpulence impose le respect, parfois je ne l’entends même pas !


QUAND LA VIE DE M. SAXO EST BOUSCULÉ…

Toute l’histoire du jazz suit ainsi à la trace M. Saxo, car c’est bien cette musique qui l’a lancé et popularisé dans les différentes strates de la musique contemporaine. Que ce soit à travers le swing, le bop ou les musiques aux accents funky, M. Saxo a toujours su lire et interpréter brillamment les notes qu’il était chargé de transmettre…

M. SAXO : je me sens à mon aise partout, c’est vrai ! Et si je suis souvent à l’honneur, tel un héros, c’est que j’ai l’art de savoir me glisser entre les notes et, comme pour la voix, d’avoir également un pouvoir de séduction universel. D’ailleurs, l’histoire de la musique jazz a toujours honoré chaque membre de ma famille en lui attribuant de fidèles serviteurs : Coleman Hawkins, Lester Young, Charlie Parker, Stan Getz, Cannonball Adderley, Dexter Gordon, John Coltrane, Gerry Mulligan, Wayne Shorter, Gato Barbieri, Michael Brecker… excusez du peu !

Quand le swing a laissé sa place au bop, j’ai su m’adapter sans problème.

Ce que j’aime bien dans cette musique, c’est quand les harmonies osent rompre leurs amarres. Quand les notes montent ou descendent, j’arrive toujours à suivre la cadence qui m’est imposée. C’est l’époque du grand amour entre moi et M. Trompette.  Tout les deux, on n’arrête pas de se rencontrer. Il faut dire que nous nous entendons bien. Notre mariage sonore est souvent réussi. Nous sommes indispensables, car c’est le temps où nous jouons dans de nombreuses petites formations… C’est le temps où nous visitons également les clubs de jazz enfumés. À cette époque, je me rappelle que certains de mes utilisateurs avaient une sale manie, celle de me considérer comme un cendrier, en me coinçant une cigarette entre deux clés !

Je suis surtout reconnaissant à mon ami le jazz, de m’avoir permis de voyager un peu partout sur la planète. Ainsi, quand j’ai l’occasion de me rendre dans les pays latins, lors de tournées, j’aime bien donner le change, rentrer dans la danse aux sons des maracas, des timbales et des congas. Cet exotisme qui est à la mode me va bien et me réussit très souvent.

Durant mon existence aux Etats-Unis, dans les années 50, mon univers sonore va encore s’élargir quand la musique rock’n’ roll va s’emparer de moi. La guitare électrique va devenir alors ma grande copine.

À côté de la gymnastique cérébrale imposée par le jazz bop, le rock’n’roll et ses trois accords aurait dü être beaucoup moins contraignant, du moins en apparence… car, côté acrobatie, j’ai été servi !  On m’a remué et secoué dans tous les sens. Et vas-y un coup à droite, un coup à gauche… je n’étais plus seulement un instrument, mais un danseur qui suivait la cadence ; tout ça pour jouer juste quelques notes, sans queue ni tête !

Cependant, même si on cherchait à m’humilier, même si on expérimentait de nouvelles façons de me faire sonner, les musiciens ne savaient pas encore de quoi j’étais capable…

À la même époque, du côté jazz, un nouveau courant venait de contrecarrer les ambitions du bop, c’était le ‘jazz cool’. J’aime bien cette période là, quand M. Stan Getz m’employait. Au moins lui, il savait me respecter, il ne me secouait pas dans tous les sens !


M. SAXO ET LE FREE JAZZ

M. SAXO : au début des années 60 tout allait pour le mieux quand, porté par des musiciens en errance, à la recherche d’un vague karma spirituel, un courant musical révolutionnaire fit son apparition : le ‘free jazz’. Véritable bombe musicale qui a transformé ma sonorité ‘pépère’, façon Lester Young, en un cri étranglé, en un déferlement de notes incontrôlé. Entre les mains de ces musiciens, je ne suis à présent plus rien, si ce n’est qu’un déchirement sonore !

Mais qu’est-ce que c’est que cette musique là ! Je ne suis tout de même pas né, après des années et des années de gloire, pour ne devenir qu’un simple instrument de foire !… Mon père, M. Adolphe Sax doit se retourner dans sa tombe. Lui qui, en perfectionniste insatisfait, m’avait créé parce qu’il trouvait le son de la clarinette trop inexpressif et celui de la trompette trop agressif… mais que dirait-il en écoutant une telle musique ?… Si encore ce calvaire avait été de courte durée, mais non, cette folie musicale s’est prolongée pendant une décennie, jusqu’au début des années 70 !

Aussi, vous n’imaginez pas à quel point cela a été un plaisir pour moi d’être à l’honneur dans quelques slows à la mode. Outre que la musique était plus reposante, je redevenais surtout un instrument séducteur, et là, il n’y avait pas mieux que moi pour tenir ce rôle !

J’ai participé à de nombreux slows, peut-être même trop ! Durant cette période ou le slow marchait bien, j’avais toujours la crainte de lasser mes auditeurs. En effet, je revenais sans cesse de façon mécanique pour lancer un petit chorus placé souvent au même endroit. Je ne comprenais pas toujours la nécessité de ma présence et pourquoi on ne faisait pas plus souvent appel à M. Trompette ou à Madame la Flûte… Eux aussi possèdent de nombreuses qualités sonores !

Mais que voulez-vous que je vous dise, il paraît que c’est une question d’image, de look. Les gens me réclament, et comme je suis toujours prêt à rendre service ou à faire le beau, alors je dis d’accord !… Même quand je ne suis pas indispensable, les musiciens arrivent toujours à m’utiliser, ne serait-ce que pour faire deux ou trois notes.

Si ma sensualité a été souvent le bras armé du slow et des ballades en tous genres,  vous savez à présent que je suis capable du pire, que j’ai la capacité de me transformer en un animal rugissant, à l’appétit féroce, comme quand j’épouse les rythmes du rock’n’roll. Même si je dois confesser avec le recul et une certaine amertume, le temps où mes geôliers du “free jazz’ ont déchiré quelque part mon âme, on ne peut me reprocher ma faculté d’adaptation et ma souplesse d’esprit qui est très grande, très très grande !

Est-ce que vous vous souvenez de mon solo enragé dans ‘Money’ des Pink Floyd ou bien les quelques notes d’introduction de ‘Baker Street’ de Gerry Rafferty ? N’est-ce pas en partie grâce à moi que ses chansons ont eu du succès ?… Oui, messieurs, mesdames, si l’on fait souvent appel à moi, c’est que mes interventions sont souvent efficaces ! En effet, je me targue d’être devenu un instrument commercial. On m’affiche, je trône auprès de grands musiciens et mon image rapporte beaucoup d’argent. Que vouloir de plus ! Aujourd’hui, je peux traiter d’égal à égal avec M. Piano et Mme Guitare…   

Les années passent… Après la musique pop, la musique rock des années 80 se désagrège dans différents courants musicaux plus ou moins éphémères. M. Saxo qui est toujours présent, voit son aura, sa puissance évocatrice, ne plus rentrer dans les codes en vigueur…

M. SAXO : après mon passage dans le ‘free jazz’, je pensais avoir tout connu… Je ne croyais pas qu’un jour cela m’arriverai, mais si, je dois me rendre à l’évidence, on m’a outrageusement trahi. Oui, je dis bien trahi ! D’abord en m’électrifiant, pour faire ‘branché’ auprès des jeunes, pour ensuite m’imposer un concurrent d’un nouveau genre, une sorte de clone ressemblant vaguement à ma personne, appellé l’EWI, l’Electric Wind Instrument… Ce qui est drôle, pour son fonctionnement, il a besoin, en plus de toute la technologie embarquée, d’un contrôleur à vent, c’est dire si je suis différent de lui !

Enfin, je n’avais quand même pas besoin de ce gnome, de cet instrument ridicule, pour continuer à exister dans le cœur des hommes… Et vous, M. Brecker, même si votre talent était immense, comment ne pas vous en vouloir lorsque vous vous saisissiez de ce joujou ridicule !

À quoi ça ressemble un EWI, hein ? Ne me dites pas que cette chose longue et droite vous rappelle un saxophone ? Même mon frère Soprano est d’accord avec moi ! Où est donc passée ma ‘peau cuivrée’ et ma forme sensuelle ? D’accord, l’EWI peux jouer des sonorités étranges qui n’ont rien à voir avec moi, certains disent qu’il peut même communiquer avec l’au-delà… mais, Messieurs les laborantins de la musique aseptisée, vous oubliez un peu vite que c’est en me tenant contre eux, que de nombreux jazzmen ont révolutionné le langage musical ! Vous ne me ferez jamais croire qu’avec un tel instrument vous aller faire vaciller d’émoi le cœur de mes nombreuses admiratrices ou être capable de reproduire toutes mes nuances de jeu  !… D’ailleurs, sans vouloir évoquer de nouveau cette période douloureuse de mon existence, pensez-vous que M. Berlioz et M. Darius Milhaud auraient consenti à composer pour cet instrument s’ils n’avaient pas senti chez moi de réelles possibilités sonores ?


M. SAXO ET SA FAMILLE

M. SAXO : si vous pensez que je ne suis qu’un être doté d’émotions sonores et à la santé fragile, vous vous trompez, car en vérité, je suis très solide et facile à entretenir. Une fois dans ma valise, à l’abri des chocs, que voulez-vous qu’il m’arrive ? Vous savez, je peux vivre pendant de nombreuses années quand on prend soin de moi… mais je parle, je parle, et je m’aperçois que je ne vous ai pas encore présenté les principaux membres de ma famille…

Au fil des années ma famille s’est agrandie. Mon père, M. Sax, m’a comblé de joie en m’entourant de treize frères… vous vous rendez compte ! Hélas, la plupart d’entre-eux ont aujourd’hui disparu. Toutefois, il me reste encore plusieurs frères qui continuent à vivre grâce au talent de nombreux musiciens. Je pense tout d’abord à mon petit frère Soprano qui, par sa forme droite, est proche de Mme. Clarinette. Mais attention, la ressemblance s’arrête là, car Soprano conserve des particularités sonores bien à lui, une sonorité haut perchée et plus perçante que moi. Ensuite viens mon second frère Alto. C’est le premier de la famille à naître avec une culasse et un pavillon. (ndlr : pour ceux qui ne savent pas, la culasse, c’est la partie recourbée, et le pavillon, la partie évasée d’où surgit le son). Si Alto aime bien jouer dans les aigus comme Soprano, son esthétique ressemble à la mienne, sauf qu’il est plus petit que moi. Mon grand frère, Baryton est celui qui possède la voix la plus grave. Toute la famille l’adore, mais messieurs les compositeurs l’ignorent souvent et c’est dommage. Quant à moi, Ténor, je suis le plus populaire de tous et je ne m’en plains pas !…

Même si j’ai oublié certains détails concernant mon histoire, je pense toutefois vous avoir raconté l’essentiel… D’ailleurs, je sais que nous aurons l’occasion de nous rencontrer et d’en reparler lors d’une soirée ou lors d’un prochain festival de musique, car je suis très souvent invité, moi, ainsi que toute ma petite famille. Alors à bientôt !

Par Elian Jougla - 11/2011

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