INSTRUMENT ET MUSICIEN


RAYMOND SCOTT, UN COMPOSITEUR INFLUENCEUR ET NOVATEUR EN MUSIQUE ÉLECTRONIQUE

Le nom de Raymond Scott est associé à la carrière d*un musicien et chercheur qui, du jazz aux baIbutiements de la musique électronique, s'imposera comme un inépuisable pionnier. Cité parmi les influences de nombreux artistes branchés aux rangs desquels figurent The Future Sound of London, Aphex Twin, The Orb et Stereolab, Raymond Scott reste aujourd'hui encore une énigme : un incontournable pour les spécialistes, au mieux une obscure curiosité pour les autres.


LA BIOGRAPHIE DE RAYMOND SCOTT

Né Harry Warnow au début du 20e siècle à Brooklyn, celui qui allait devenir un aventurier de la musique électronIque se choisit un pseudo dégoté dans l'annuaire lorsqu'il se décide à entamer une carrière sur les conseils de son frère aîné qui dirigeait le grand orchestre de la CBS.

Partagé entre des études d'ingénieur et la pratique du piano, il finit par obtenir de CBS de pouvoir diriger son propre sextette (trompette, clarinette, saxophone ténor, piano ou céleste, contrebasse et batterie). À ce titre, Reckless NIghts And Turkish Twilights est un recueil de tubes oubliés dont Powerhouse reste le plus connu.

© William Morris Agency wikimedia - Photo publicitaire de Raymond Scott

Remarqué à l'époque par le batteur Art Blakey, ce morceau sera samplé quelque 50 ans plus tard par Mark De Gli Antoni, claviériste de Soul Coughing sur le meilleur album du groupe, Ruby Vroom ! Impeccables, Ia ligne de basse et son break reconnaissables entre mille apportent une touche particulière au hip-hop concassé des New-Yorkais qui en feront sur scène leur hymne fédérateur.

Parallèlement à cette petite formation, Raymond Scott anime également un big band, toujours pour le compte de CBS. Dans cet orchestre défilent quelques saxophonistes de renom parmi lesquels Coleman Hawkins & Ben Webster. Originale, la musique de Raymond Scott n'a alors rien à voir avec celle des grands orchestres de Glenn Miller, Artie Shaw ou Benny Goodman. Si l'on retrouve dans son écriture orchestrale des bribes de symphonisme de Paul Whiteman, l'influence du stride et du ragtime comme chez Duke Ellington, ou encore un sens du paradoxe propre à Stan Kenton, ce n'est qu'en filigrane.

Notable dans le caractère surréaliste portant sur les titres de ses compositions, l'humour est aussi l'une des composantes majeures de sa musique. Ses fraîches mélodies dotées de breeks sautillants, comme les ressorts d’un trampoline, feront le bonheur des illustrateurs sonores de dessins animés, de Buggs Bunny aux Simpsons en passant par Daffy Duck et Beep Beep le Coyote !

De cette période de Raymond Scott, ce sont surtout les trublions de la scène downtown new-yorkaise actuelle qui ont su tirer les enseignements. On en retrouve traces chez John Lurie, leader des Lounge Lizards, les Jazz Passengers, ou chez tous les musiciens qui participent au renouveau de la musique klezmer comme Chris Speed et Pachora. À l'instar de Ballin' The jack revisitant la musique ellingtonienne des années 30, quelques musiciens se sont risqués aux reprises des standards de jazz de Raymond Scott alors que d'autres se sont carrément spécialisés dans leur relecture.

Le premier fut le clarinettiste Don Byron qui reprend six titres originaux sur “Bug Music". Son initiative sera suivie par le Beau Hunks Sextette, une formation qui s'est aussi consacrée aux musiques de Laurel et Hardy et avec laquelle Elvis Costello rêvera d’enregistrer. Sur cette période considérée comme mineure mais dont la musique sonne étrangement familière, David Harrington du Kronos Quartet ne tarit pas d'éloges. « Lorsque j’ai découvert Raymond Scott, dit-il, c'était comme si je l'avais entendu toute ma vie. Indéniablement, c'est un compositeur américain majeur. » ajoute-t-il, autant dire qu'il s'agit Ià d'un hommage dans la bouche de celui qui a interprété Steve Reich comme Rabih Abou Kalil.


SOUL COUGHING : 'SCREENWRITER'S BLUES' (album 'Ruby Vroom' - 1994)

UN PIONNIER DE L’ELECTRONICA MALGRÉ LUI

Après la disparition de son frère et malgré le succès grandissant des émissions de télévision américaines qu'il anime de sa musique, Raymond Scott se retire sur la pointe des pieds, retrouvant de l’intérêt à sa première passion, l'ingénierie. Il monte alors un laboratoire ou Robert Moog travaille, inventant le videola, une espèce de moniteur relié à un piano qui dessine les prémices des performances multiplexes.

Mais ses lettres de noblesse en rnatière d'électronique, c'est à l'invention du Clavivox, petit frère du Minimoog et de I’Ondioline, qu'il les doit, comme à l'Electronium, sequencer spécialement conçu à la demande du patron de Tamla Motown, Berry Gordy. Branché sur les sophistications les plus débridés, ce dernier repère en lui quelqu’un susceptible de lui apporter ce qu’il aime chez Phil Spector et qu'il recherche avec les arrangements de What’s Going On de Marvin Gaye. C'est ainsi que pour le fleuron de la soul, Raymond Scott sera directeur du développement entre 1972 et 1977.

L'Electronium qu'il invente alors permet de mettre en séquences et rythmes avant de les restituer de façon aléatoire. Des musiciens peuvent jouer par-dessus et si Berry Gordy croit dur comme fer à cette invention, leur collaboration restera à l’état théorique et l'impresario ne cherchera jamais les dividendes commerciaux qu'il était en droit d'espérer en contrepartie des revenus mensuels de Scott. Les facéties de notre Géo Trouvetou passeront inaperçues car il n'est pas du genre à se mettre en avant. Seul dans son coin, Il bricole des disques majeurs pour une major, Epic, qui les vend à un public qui n'a que faire de leur côté expérimental, Ieur préférant de Ioin Ieurs vertus relaxantes. N'est-ce d'ailleurs pas ce qui fut à l'œuvre dans la muzak et que beaucoup continuent de rechercher dans la musique ambiant et le new age ?

SOUL COUGHING : 'CINDY ELECTRONIUM' (album 'Manhattan Research' - 1959)
Cet instrumental a été créée avec l'Electronium. L'instrument permettait au compositeur non seulement de générer des sons, mais aussi de les séquencer de manière originale en les générant de façon aléatoire tant en ce qui cincerne leurs tonalités, rythmes et timbres ; Scott, lui-même, a nié qu'il s'agissait d'un prototype de synthétiseur - il n'avait pas de clavier - mais comme l'une des premières machines à créer de la musique en moyen de l'intelligence artificielle. Son importance envers les compositions électroniques du futur est indéniable !


REDÉCOUVERT IN EXTREMIS

Bien qu'ayant connu son heure de gloire chez Warner (grâce à Carl Stalling), CBS et Tamla, le purgatoire de Scott dure longtemps avant que Basta, le premier, œuvre à sa redécouverte. C'est un drôle de label qui, conduit par un des membres de The Beau Hunks Sextette, consacre son temps et ses moyens à ressusciter des œuvres oubliées. Comme Delirium in Hi- Fi et La musique qui fait popp d’André Popp, arrangeur de Boris Vian, ou Grands Travaux de Roger Roger. Dans l'ensemble, on n’est jamais bien Ioin des facéties actuelles d’un Jean-Louis 2000 qui remixe vieilleries et disco avec une bonne dose d*humour salvateur.

Pour en revenir à Raymond Scott, le gros morceau constitue encore le fonds des archives. Rêvons un peu : il a enregistré avec Charlie Shavers, Frank Sinatra, Bo Diddley et Cozy Cole, parmi d'autres. Excusez du peu ! Reste qu'il en a marqué plus d'un : Frank Zappa, Danny Elfman (compositeur des BO de Tim Burton) et They Might Be Giants qui le revendiquent. En février 1994, Scott s'éteignait à 84 ans (toujours actif, il travaillait sur le système MIDI) rejoignant Spike Jones et Sun Ra.

(Remerciements à Jeron van der Schaaf, Irwin Chusid, Jeff Winner, Gert-Jan Blom et enfin à Irwin Chusid, conservateur des archives de Raymond Scott, sans la pugnacité duquel celui-ci aurait pu longtemps encore demeurer l’apanage exclusif d’une secte de laudateurs bizarroïdes.)

Par Philippe Robert (Cadence Info - 05/2022)


RAYMOND SCOTT : 'PORTOFINO' (album 'Manhattan Research' - 1959)


RAYMOND SCOTT EN QUELQUES DATES

L'album Raymond Scott : 'ThreeWillow Park' consacré aux enregistrements électronique des années 1961-1971 (pochette).

1932-50 : au cours de cette période, Raymond Scott enregistre l'équivalent de 2700 disques d’aujourd’hui archivés avec 500 bandes réalisées entre 1950 et 1980. Ce trésor oublié se trouve à l’Université du MIssouri à Kansas City.

1946 : le 8 mars, Scoot utilise pour la première fois les sons issus d’un synthétiseur dans le cadre d’une création musicale orchestrale. Le nom du groupe, The Orchestra Machine, annonce avec quelques décennies d’avance les recherches des compositeurs américains contemporains, du krautrock, de l’ambient et de la techno.

1950 : des millions de téléspectateurs américains découvrent Raymond Scott dirigeant l’orchestre de la NBC pour l’émission ‘Your Hit Parade’ mais rares sont ceux qui connaissent son importance en qualité de pionnier de la musique électronique.

1951 : Robert Moog, l'inventeur du synthétiseur du même nom, travaille pour Raymond Scott. Il est alors âgé de 19 ans à peine et raconte à propos de son initiateur : "Il avait un laboratoire incroyable. Je n’avais rien vu de pareil. C’était quelqu’un de réellement créatif, une sorte de savant fou !

1952 : pour sa fille âgée de 12 ans, il invente un Theremin qu’il nomme Clavivox dont un exemplaire sera utilisé sur le disque Echo de Tom Petty & The Heartbreakers.

1960 : il construit le premier séquenceur polyphonique.

1970 : Raymond Scott est contacté par Berry Gordy, directeur du label de soul music Tamla Motown, pour mettre au point une machine capable de générer des sons grâce à l’intelligence artificielle appelée Electronium.

1996 : le seul modèle d’Electronium existant est acheté par Mark Mothersbaugh, leader de Devo.

1998 : un premier site est consacré à cet inventeur de génie.

Visiter le site officiel de Raymond Scott


À PROPOS DE L'AUTEUR PHILIPPE ROBERT

Philippe Robert est un journaliste musical. Il travaille pour "Les Inrockuptibles", "Mouvement", "Vibrations", "Jazz Magazine", "Revue & Corrigée" et "Improjazz". En qualité de producteur, il est à l’origine de deux disques avec des membres de Sonic Youth. On lui doit "Rock, Pop, Un Itinéraire Bis En 140 Albums Essentiels", des ouvrages sur le folk, les musiques expérimentales, le hard rock, le post-punk ou la musique noire. Philippe Robert sur Wikipedia


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