INSTRUMENT ET MUSICIEN


JEAN-JACQUES PERREY, LA MUSIQUE ÉLECTRONIQUE MISE AU PAS (PORTRAIT)

Né en 1939 sous le nom de Jean Leroy et décédé en 2016, Jean-Jacques Perrey reste aujourd'hui encore un inconnu auprès du grand public. Pourtant, ce musicien touche-à-tout a été un expert du bricolage dans le domaine des musiques électroniques, et pas des moindres ! On lui doit notamment d'avoir été un pionnier de la musique en boucles et surtout d'avoir découvert la technique du sampling.


UNE MUSIQUE AUX CONTOURS HUMORISTIQUES

Une fois de plus, la créativité et l'audace ont préféré replier leurs battants, plutôt que d'affronter cette injustice qui condamne trop rapidement les artistes. Mais qui était cet homme qui, dès ses débuts, vivait la musique comme un possédé ?

Cet ancien médecin rêvait d'apprendre le violon, mais sur un clavier. Une entrée en matière qui souligne la singularité du personnage et qui trouvera sa réponse auprès de Georges Jenny, l'inventeur de l'Ondioline, le premier synthé français à l'origine de tous les claviers analogiques. Jean-Jacques Perrey s'en emparera et deviendra son ambassadeur dans le monde entier.

© bthreebbw (flickr.com) wikimedia - Jean-Jacques Perrey & Dana Countryman (2006)

Son parcours est atypique. Il débute aux côtés de Django Reinhardt et se lie d'amitié avec Jean Cocteau qui lui présentera Edith Piaf, en 1957, et Charles Trenet, avec qui il collaborera sur la chanson L'âme des poètes. Le chanteur de Narbonne lui conseillera d'ailleurs de ne “jamais apprendre la musique”. Un conseil qu'il suivra.

Loin de s'enfermer dans le chemin de la chanson, Perrey à d'autres ambitions. À trente ans, il s'installe à New York et se retrouve sous la coupe de Caroll Bratman qui lui construit un laboratoire expérimental et un studio d'enregistrement. C'est là qu'il va élaborer un procédé inédit pour générer des rythmes avec des séquences et des boucles en utilisant les sons de la musique concrète initiée par Pierre Schaeffer.

Loin de se prendre au sérieux, comme d'autres qui, contrairement à lui, parviennent à le faire sans trop d'effort, Perrey tient à conserver une dimension humoristique, décalée, dans sa façon d'approcher la musique. C'est peut-être pour cette raison que Walt Disney se rapprochera de lui. « Disney m'avait conseillé de composer une musique humoristique qui peut échapper au temps. Actuellement, dans les pays anglo-saxons, les jeunes de 25 ans redécouvrent ce que je faisais il y a 40 ans. Ils me considèrent comme un pionnier. C'est surprenant de voir les incidences qu'a pu avoir mon travail. Avec l'Ondioline ou le Moog, on faisait des choses marrantes et fofolles alors qu'aujourd'hui, la musique me semble triste… », confiait-il à Playrecord en 1999, rajoutant : « Aux USA, les gens sont plus ouverts que dans les pays latins qui revendiquent pourtant un côté festif. Chez les Anglosaxons et les Japonais, il y a une espèce de conservatisme incroyable contrebalancé par un désir équivalent de curiosité. Les Américains sont euphoriques. Ils sont excités par les nouvelles technologies. En France, je passais pour un avant-gardiste. »


JEAN-JACQUES PERREY : 'BORBORYGMUS' (album 'Good Moog' - 1997)

L'ABOUTISSEMENT D'UN GRAND RÊVE

En 1962, Jean-Jacques Perrey croise le chemin de Ray Bradbury, l'écrivain de science-fiction pour lequel il conçoit les effets sonores de la pièce Dandelion Wine. Il compose Baroque Hoedown, qui servira, dès 1972, pour la grande parade de Disneyland, avant d'inventer de nombreux thèmes pour la radio, les télés et la pub (Esso en 1968 avec Visa To The Stars, le Crédit Foncier pour sa campagne des années 1990).

Un coup d'accélérateur à son ambition artistique survient quand il rencontre Robert Moog, l'inventeur de l'instrument qui va révolutionner la musique électronique. Perrey, utilisateur attitré de cette invention, va aussi collaborer en 1968 avec son compère Gershon Kingsley aux effets sonores de “2001 : l'odyssée de l'espace” de Stanley Kubrick. On ne peut mieux rêver ! Pourtant, malgré le pédigrée de ses employeurs, Perrey cherchera à préserver et à privilégier ses "idées humoristiques".

Est-ce son accointance envers les enfants et leur façon naturelle de se mettre à danser spontanément qui le pousse à composer des musiques saupoudrées de légèreté ? Peut-être. « La nouvelle génération sera beaucoup plus humoristique ou ne le sera pas », pensait-il. Le compositeur était un visionnaire. Il estimait que tôt ou tard la musique finirait par se copier sans cesse et être victime d'une forme réelle de dégénérescence. Perrey travaillait pour que l'on puisse inclure dans la culture le côté humoristique qu'il aimait tant et qui manque tellement aujourd'hui dans un monde qui ne se détourne nullement de la violence, jusqu'à voir naître des conflits armés à deux heures d'avion de l'hexagone.


JEAN-JACQUES PERREY : 'CORN ON THE COB' (album 'Circus of Life' - 2000)

L'EXPÉRIENCE DES DAUPHINS

Dans les années 60, Jean-Jacques Perrey continue ses collaborations aux États-Unis, notamment avec un inconnu nommé Angelo Badalamenti (qui a composé de nombreuses musiques de films, en particulier avec David Lynch). Après quelques disques majeurs comme The In Sound From The Way Out en 1966 et surtout Moog Indigo en 1970, Perrey revient en France pour s'occuper de sa mère souffrante. Vingt années d'errance vont suivre. La principale raison à cela : les dits "spécialistes" considéraient sa musique comme n'étant pas assez sérieuse au moment de l'essor des musiques électroniques !

En espérant des jours meilleurs, Jean-Jacques Perrey va profiter de ses connaissances en médecine pour se pencher sur les effets thérapeutiques du son. De là va naître le Disque du sommeil - qui ne sortira pas, mais dont on retrouvera des extraits dans une compilation intitulée Source Lab 3 Y, en 1997. Perrey avait eu la chance de parfaire ses connaissances sur la musique thérapeutique, en particulier à Chicago où un centre spécialisé était installé. Avec une équipe de chercheurs, il s'installa sur l’île de Vancouver, au Canada, pour réaliser des travaux avec des dauphins. « Ils ont un cerveau à peu près équivalent au nôtre, sont très ludiques et aiment jouer avec le son. J'envoyais mes boucles et ils formaient un cercle dans l'eau. Nous en avons tiré des conclusions sur le plan acoustique et nous avons composé des morceaux pour favoriser le sommeil et la relaxation ».

Tout au long de sa carrière, Jean-Jacques Perrey a su préserver une fraîcheur d'âme. Il est toujours resté fidèle à ses idées : se baser sur l'instinct, éliminer la violence pour ne conserver que l'aspect humoristique et concevoir la musique instrumentale comme un espace récréatif. Surtout, ne jamais devenir l'esclave de la technologie : « Comme le disait Disney, mon maître, il ne faut en aucun cas se laisser mener par la machine. Si on ne la contrôle pas, elle prendra le dessus sur l'esprit. » Cette réflexion, qui date de plus d'un demi-siècle, n'est pas un roman de science-fiction, mais une menace qui plane déjà dans nos vies quotidiennes. L'assistanat des machines n'engendre-t-il pas de la dépendance, une addiction dont on ne se relève pas ?


JEAN-JACQUES PERREY, LE PRÉCURSEUR MUSICAL DU 21e SIÈCLE

Eva, le titre fétiche de Perrey a été samplé aussi bien par Ice T et Gang Starr que House Of Pain ou Fathoy Slim. Remis en piste dans les années 90 par un journaliste anglais qui va devenir son manager, Perrey refait parler de lui. Il apparait dans le magazine "New Musical Express" avec Coldeut, puis réalise un duo avec Air sur la compilation “Source Lab 3 Y”. Mais c'est en particulier grâce à Chazam, un compositeur bordelais multicarte et tout terrain, que Jean-Jacques Perrey doit ce retour. « Mon disque avec lui en 95 fut une charnière. Il m'a permis de reprendre contact avec les Français. Je lui dois aussi de m'avoir convaincu de revenir dans le champ de la musique créative. Nous avons des idées connexes. À notre niveau, on essaye de construire le monde pacifique de demain. Il faut pouvoir être éclectique, mais aussi savoir finir un projet. C'est notre cas à tous les deux. » (source PlayRecord, juillet 1999).


JEAN-JACQUES PERREY : 'EVA'

Comme tout compositeur, Perrey avait des principes, des habitudes dans sa façon de travailler et d'utiliser le matériel. Ainsi, contrairement au déballage des claviers d'un Jean-Michel Jarre ou d'un Vangelis, Perrey travaillait le plus souvent avec un équipement rudimentaire, un clavinova Yamaha ou un piano équipé d'effets spéciaux. Il compilait ses idées sur une disquette qui lui servait de démo de travail. Sinon, il copiait ça sur un support, genre MiniDisc (à présent ignoré). De quoi réaliser une maquette proprette pour la faire écouter à un éventuel musicien ou producteur.

Côté informatique, il ne fera pas l'impasse de l'Atari dans les années 80, même si en studio, le 1040 était remplacé par un Mac ou un PC. Pour lui, le principal était de conserver le côté live, et ce, malgré les quelques bugs occasionnés par le changement d'ordinateur et de correspondance entre le matériel. « Avec la nouvelle technologie, dira-t-il, on délaisse facilement l'émotion. Les sentiments sont filtrés par les performances froides et efficaces des machines... Si l'on veut changer les choses, il faut y aller doucement. » Avis aux intéressés !

Par Elian Jougla (Cadence Info - 09/2022)

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