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DAFT PUNK BIOGRAPHIE/PORTRAIT DU GROUPE ÉLECTRO FRANÇAIS

Ils s’appellent Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo et constituent le groupe Daft Punk. Économes de leur talent, perfectionnistes, observateurs privilégiés d’une époque musicale en pleine mutation, les Daft Punk ont été les phares de la musique électro de ces trente dernières années. Voici leur histoire.


LE GALOP D’ESSAI DES DAFT PUNK

Les futurs membres de Daft Punk, Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, n’ont pas encore l’âge de la majorité qu’ils rêvent déjà de musique. En 1992, ils constituent leur premier groupe baptisé Darlin’ avec le guitariste Laurent Brancowitz. Tout s’articule alors autour d’une musique rock expérimentale, limite punk. Pas de gloire à l’horizon, mais pour Thomas et Guy-Manuel déjà la certitude qu’il faut passer à autre chose. Au bout de quelques mois d’existence, le groupe n'est plus, mais sur le plan musical, l’année 1992 apporte son lot de surprises entre le rap et la techno.

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La techno, cette musique calibrée par la gloire de quelques DJ, fait des ravages sur les pistes des dancefloors. C’est aussi l'irruption des sons électroniques tous azimuts. Thomas et Guy-Manuel baignent alors dans cette ambiance underground qui n’a rien de musicalement neutre. Les DJ auront leur part d’influence dans l’ascension des Daft Punk en créant l’ébauche d’une révolution musicale au côté du hip-hop. Séduits par cette musique qui repose sur la présence de nombreux artistes anonymes, les deux jeunes musiciens ont le sentiment qu’elle peut révéler bien des idées autrement personnelles.

Répondant à une attente du public, à un souhait, la techno se diversifie en sous-genres et invite infrabasses et boîte à rythmes. Dans les raves improvisées, l’ecstasy, une drogue “pharmaceutique”, fait grand bruit et révèle la part sombre du mouvement naissant. Les Daft Punk prendront tout de suite une nette distance avec la consommation de cette drogue.

Fin 1993, Thomas et Guy-Manuel proposent une première maquette qui retentit quelques mois plus tard pour la postérité sous le nom de Daft Punk et un maxi The New Wave (11/04/1994). Le père de Thomas, producteur et compositeur des années 70, prend en main le groupe, l’oriente et le coache de façon à ce que cette musique produite par des Français - mais chantée en anglais - s’exporte à l’international.

En mai 1996, dans l'État du Wisconsin, aux USA, les Daft Punk font sensation au 'Even Further'. Aux commandes de leurs manettes, les Daft Punk font leur galop d’essai quand un accident technique débranche une platine de mixage. Thomas a alors l’idée d’exploiter cette interruption en branchant et débranchant la platine à plusieurs reprises de manière à produire un effet sonore bourdonnant et retentissant. Cette grande part d’improvisation sera perçue comme du génie et alimentera leur jeune carrière.

© Bonsaichop (wikimedia) - Scène de clôture de la performance de Daft Punk à l'événement 'NeverEverLand' de Sydney (12/2007).


'HOMEWORK', UN PREMIER ALBUM

Dans une petite chambre aménagée et remplie de matériel électronique, les Daft Punk inaugurent le tournant décisif de la musique électronique à venir. L’usage du sampling prend de l’ampleur et sert de base pour construire leurs idées. Le temps passé importe peu, seul le résultat compte. Une de leur inspiration est Giorgio Moroder, un pionnier de la musique disco (en 2013, le titre Giorgio by Moroder lui rendra hommage).

La spécificité de l'approche musicale de Thomas et Guy-Manuel est de créer une interaction entre la musique et la technologie de pointe à une période où leur effort convergeait dans ce sens. Thomas se révèle comme le grand manitou de la technologie MAO et Guy-Manuel comme un perfectionniste qui suit avec entêtement chaque idée jusqu’à l'aboutissement. Les deux musiciens sont complémentaires et se comprennent mutuellement. Avec le manager Pedro Winter, ils procèdent par élimination jusqu’à obtenir le produit désiré : ici une pointe rétro et là un son neuf. C’est dans cet apprentissage où se mélangent passé et présent que les Daft Punk transcendent l’idée d’une musique électronique toute nouvelle.

D’autre part, leur rapport aux maisons de disques inaugure une volonté d’indépendance en refusant d’être aux ordres des majors, en refusant de signer des contrats exclusifs s’étalant sur plusieurs années. Alors peu courante, cette attitude démontre que dès le début de leur association, Thomas et Guy-Manuel avaient une vision claire de la carrière internationale qu’ils ambitionnaient. Chez eux, le désir créait l’objectif, et l’objectif conduisait à la réalisation. Il n'y avait pas de place pour la moindre concession.

Cette liberté artistique est présente dès leur premier album Homework en 1997, quand ils prennent en même temps le contrôle de la production et de l’image médiatique qui l'accompagne. Leurs règles étaient conçues pour minimiser les prises de risques du business qu’ils avaient échafaudées pas à pas.

Homework démontre tout l’attachement des Daft Punk à la mélodie, alors que paradoxalement la musique techno et la house qui l’influencent en sont avares. L’album Homework dessine l’avant-garde d’une nouvelle culture pop qui singularise l’idée de groupe dans une musique conçue généralement en solitaire. Cette première étape est renforcée par le clip du titre Around the World réalisée par Michel Gondry. De là est venue l’idée de la présence d’hommes robots équipés de casques intégraux ; un parfait anonymat avec lequel le groupe jouera durant toute sa carrière.

Cacher les visages, ce sera un bon moyen pour s’identifier au courant underground techno et, d’une façon générale, de toute la musique électronique qui précédait. L’anonymat permet aussi de placer en première ligne la musique plutôt que l’individu, tout en excitant de manière habile la curiosité quand l’artiste parvient à une certaine notoriété. Les Daft Punk en joueront avec intelligence. Cerise sur le gâteau, les artistes pop de l’époque les solliciteront pour travailler avec eux : Madonna, George Michael… mais auront en retour un refus poli, comme pour bien signaler que Daft Punk n'est pas un groupe comme les autres. Le jeu de la collaboration ne les concerne pas (encore).

La gloire, si elle existe, doit s’installer et perdurer. Thomas et Guy-Manuel ont bien conscience que l’image dans les médias règne en maître et que les années 2000 qui s'annoncent ne feront que confirmer la prise en charge de toute carrière artistique. Conçus par Tony Gardner, l’idée des casques moulés est un procédé intelligent pour s’investir dans une vision de l’art par l'image tout en préservant un mode de vie à la ville, en disparaissant dans la foule. L’idée est si bonne, que l’image des robots finit par se substituer pleinement à Thomas et Guy-Manuel.


'ONE MORE TIME' (album 'Discovery' - 2001)

‘DISCOVERY’, L’ALBUM DE RÉFÉRENCE

Quand sort le 12 mars 2001, l’album Discovery, après quatre années de travail, le succès est retentissant et enflamme la planète. One More Time devient le plus gros tube du groupe, en prenant pour référence la chanson More Spell on You d’Eddie Johns. Titre dynamique et optimiste, il apporte - jusqu’aux voix filtrées par vocoder - l’expression d’un aboutissement en matière de musique électro quand déjà la techno s'essouffle. L’utilisation par Thomas et Guy-Manuel du vocoder n’est pas un fait nouveau. Dans d’autres sphères, le pianiste Herbie Hancock l’utilisera dès les années 80 dans quelques disques commerciaux.


One More Time devient une réponse à leur consécration aux États-Unis. Dès lors, la conception même de leur musique n’a plus rien d’underground et favorise son évidente empreinte commerciale : mélodie entêtante, rythme appuyé, mais pas trop, influences pop des seventies… L’album Discovery apporte sa maturité musicale dans le domaine de la House et du Nu-disco. Entre leurs mains, l’échantillonnage démontre toute sa puissance créatrice. Plus étonnant peut-être, la présence de deux chanteurs : Romanthony (One More Time, Too Long) et Todd Edwards (Face to Face). Toutefois, Thomas et Guy-Manuel ne légitiment aucune intervention venant de l’extérieur sans soulever d’exigeantes conditions, produisant eux-mêmes leur propre clip visionnaire (utilisation d’images mangas par Leiji Matsumoto).


‘HUMAN AFTER ALL’, DES INTENTIONS MAL COMPRISES

Le 14 mars 2005, le troisième album Human After All voit le jour. Contrairement aux deux albums précédents, il ne faudra qu’une douzaine de jours pour le réaliser, mais de l’aveu même de Thomas, cet album marquait un « retour aux vieux enregistrements de garage » (BBC Radio - 2013). La première question qui se posait à eux était de donner une suite après l’énorme succès de Discovery. La logique aurait été de produire un “Discovery bis”, or le concept du troisième album sera de proposer une musique plus brutale, quitte à surprendre les fans et Virgin, la maison de disques. Encore plus étonnant, les Daft Punk ne chercheront même pas à faire la promotion de l’album, comme si le plus important n’était pas la recherche du succès, mais le désir d’exprimer, à ce moment-là, ce qu’ils ressentaient.

Comme l’indique son titre, l’album revendique un avant-goût d’une société en passe d’être déshumanisée. Comme souvent, le recul apportera son éclairage. Human After All, alors rejeté par le public à sa sortie, devient dans les années 2010 un album réévalué par son influence auprès de la “french touch 2.0”.

Un autre événement significatif de la conduite de leur carrière se déroulera à Cannes le 26 mai 2006 avec la présentation du clip Daft Punk’s Electroma. Le film sèmera le trouble auprès des fans en racontant l’histoire d’un robot vivant au milieu d’autres robots et qui aspire à devenir humain, mais qui, en toute fin, s’autodétruit. Comme souvent avec les Daft Punk, ce message-là n’a rien d'innocent et laissera croire dans les têtes les plus imaginatives que l’aventure des Daft Punk était peut-être finie.

© Andreas H. (flickr.com) - Les Daft Punk au concert de Coachella, le 29 avril 2006.


LE LÉGENDAIRE CONCERT DE COACHELLA

La musique électronique brassant à tout va des nouveautés, le relatif échec de Human After All soulève la question de leur vision artistique. Les Daft Punk sont-ils dépassés ? Sont-ils encore capables de se renouveler ? Le type même d'interrogations qui laisse supposer que le groupe est sur le déclin. Pour faire face, les Daft Punk contre-attaque au bon moment quand, par chance, on leur offre une nouvelle fois un pont d’or pour participer au festival de Coachella.

Coachella est considéré par les critiques comme le principal festival d'Electronic Dance Music des États-Unis. Les organisateurs du festival avaient insisté pendant de nombreuses années pour que les Daft Punk se produisent dans le désert californien, mais ils avaient toujours refusé. Finalement, l'édition 2006 sera la bonne. Comme d'habitude, le show prévu est secrètement gardé, sauf pour l’équipe technique et le concepteur scénique Martin Phillips. Sur scène, une pyramide rassemblant des milliers de LED est construite et attend le bon vouloir des Daft Punk pour se synchroniser avec leur musique. Après une attente interminable, le public voyait apparaitre les deux casques au sommet de la pyramide : la féerie pouvait commencer.

Personne encore n’avait vu des effets visuels de cet ordre. Par sa puissance, la production des Daft Punk dépassait de loin ce qui existait ailleurs dans l’électro et le public venu en masse, comme pris par une folie soudaine, filmait pour envoyer leur vidéo sur Youtube. La musique électro inventait avec Daft Punk d’autres décors et d’autres comportements. La pyramide de Coachella peut être considérée comme l’acte fondateur de la musique électro dans ce qu’elle a de plus révolutionnaire. Il s’ensuivra une tournée mondiale à travers les États-Unis, puis au Japon, en Belgique et au Portugal, mais aussi en France avec un passage aux ‘Eurockéennes de Belfort’.


'END OF LINE' (album 'Tron Legacy' - 2010)
La partition pour 'Tron Legacy' n'a pas été écrite uniquement par Daft Punk. Elle reposait sur une collaboration entre Daft Punk et le compositeur Joseph Trapanese.

ENTRE COLLABORATIONS ET RÉCOMPENSES

En 2007, les Daft Punk sortent leur premier album en public (Alive 2007, enregistré à Paris-Bercy, le 14 juin 2007, et comprenant un mix des trois albums studio). Le disque leur vaudra une nomination dans la catégorie « spectacle musical de l’année » aux Victoires de la musique. Puis, en 2009, ils obtiennent deux Grammy Awards. Le premier pour Alive 2007 comme « meilleur album électronique ou dance » et le second pour le single Harder Better Faster Stronger du même album dans la catégorie « meilleur single électronique ou dance »

Trois ans plus tard, les Daft Punk sont invités par Disney à travailler sur son prochain long métrage Tron Legacy (Tron l’héritage). La firme les avait choisis avant même de trouver le réalisateur qui convient (Joseph Kosinski). Thomas et Guy-Manuel prendront leur temps avant de remettre leur copie, le duo peaufinant chaque détail. En tout, une petite trentaine de titres et 19 mois d’attente pour le responsable de Disney.


Le travail conduit en collaboration avec le London Symphony Orchestra agira comme un déclic salutaire. C'est à ce moment-là que Thomas et Guy-Manuel renoncent à leur solitude artisanale et commencent à collaborer avec des musiciens et des orchestres. C’étaient, pour eux, une façon de se reconstruire après avoir refusé de nombreuses propositions.

Thomas et Guy-Manuel cherchaient toujours à voler plus haut, tout en ne s’écartant pas de leur ligne de conduite. Collaborer avec d’autres artistes leur ont surtout permis de s'améliorer, de se sentir plus à l'aise et inspiré que jamais pour vivre de nouvelles expériences. Leur dernier album, Random Access Memories, en 2013, en est une parfaite illustration.


'GET LUCKY', feat. Pharrell Williams (album 'Random Access Memorie' - 2013)

Durant leur carrière, les Daft Punk ont toujours été confrontés aux technologies et ils n’ont eu qu’une seule question en tête : comment se démarquer et être original ? Random Access Memories aboutira après quatre années de recherche et de remise en question. Le fait de se montrer très méticuleux dans le processus d’enregistrement fait honneur à leurs ingéniosités techniques. Toutefois, le grand reproche à leur faire proviendra de la rareté de leur concert.

Ces longs silences propices à amplifier les rumeurs, dans le seul but de jouer avec l'événementiel pour stimuler la promotion d'un disque, sont très discutables. Un tel exemple se produira pendant le festival de Coachella de 2013, quand le public ne pourra entendre et voir que les premières secondes du titre Get Lucky dévoilée sur grand écran, sous un déluge de cris et de mécontentements.

Par contre, pour la cérémonie des Grammy Awards de 2014, l’évènementiel prendra une tout autre dimension. Toute la profession était là. Les plus grands artistes semblaient s’être donnés rendez-vous pour ne rater sous aucun prétexte les Daft Punk, toujours aussi uniques et imprévisibles. Stevie Wonder était présent aux côtés de Pharrell Williams et de Nile Rodgers pour jouer sur scène. De leur côté, les Daft Punk avec leur casque sur la tête n’avaient pas fait le déplacement pour rien, puisque ce soir-là ils remportaient avec leur dernier album pas moins de cinq Grammy Awards dont “album de l’année”, “enregistrement de l’année” et “meilleure performance pop de groupe” (avec Pharrell Williams et Nile Rodgers). Un record pour un groupe issu de la scène électro.


CLAP DE FIN ET DISSOLUTION

Après la sortie d’un documentaire retraçant l’histoire du groupe (Daft Punk Unchained en 2015), une collaboration avec un artiste canadien (The Weeknd en 2016), et une rumeur laissant entendre que le réalisateur italien Dario Argento avait souhaité travailler avec les Daft Punk sur son prochain film, Thomas et Guy-Manuel sortant d’un long silence annonçaient à la surprise générale la fin de leur association.

L’annonce de leur séparation interviendra sur Youtube, la chaîne même qui les a vus prospérer. À l’écran, la mise en scène soignée reprend des extraits du film Daft Punk’s Electroma et montre l’un des deux robots activer le mécanisme d'autodestruction. S’ensuit un compte à rebours se terminant par les dates d’existence du groupe (1993-2021) ; le robot survivant continuant en direction du soleil. Clap de fin.


LA FIN D'UN GROUPE PLACÉ SOUS INFLUENCES

Aujourd’hui encore, on ne connaît pas exactement les raisons de cette dissolution. Bien des hypothèses ont été soulevées par la presse sans être avérées, mais que cela soit d’ordre privé ou suite à des divergences d'idées sur la route à suivre, la dissolution des Daft Punk aura surtout permis d'évaluer leur popularité sur les réseaux sociaux en 2021.

La vente soudaine de leur album numérique est une réponse adressée aux Daft Punk. Elle témoigne de la place qu’ils ont occupée dans l’essor de l’Electro Music Dance de ces dernières années. De toute évidence, leur séparation remet en lumière le duo et crée un regain d’intérêt. Soulignons aussi, qu’une séparation n’est pas une fin en soi et que l’histoire de la musique est traversée d'épisodes conflictuels, douloureux, fait de passage à vide, et que rien n’interdit un jour de voir réunis Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo dans un projet fou qui surprendra tous les fans de la première heure.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 01/2022)


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