CLASSIQUE / TRADITIONNEL


ASTOR PIAZZOLLA, BIOGRAPHIE DU COMPOSITEUR INITIATEUR DU « TANGO NUEVO »

En écoutant jouer le bandonéoniste Astor Piazzolla, l'amoureux du tango traditionnel pourrait se demander si ce qu’il interprète est encore du tango, tellement l’image qu’il en donne est éloigner de ses racines. Seul, parfois, dans un phrasé caractéristique, son bandonéon est là pour nous le rappeler. Ce grand compositeur, qui a « déshabillé » le tango pour le réinventer, a révolutionné en profondeur cette musique immortalisée par le chant de Carlos Gardel. Piazzolla a cassé ses codes en la transportant de la piste de danse au concert pour grand orchestre.


UNE ENFANCE À NEW YORK

Solidement attaché à son bandonéon comme d’autres à leur piano ou à leur violon, Astor Piazzolla considérait que le tango peut être non seulement une musique qui se danse mais qui s’écoute. Dans un pays qui a vu naître cet art sensuel, le musicien allait soulever une levée de bouclier chez les puristes argentins en ayant commis l’irréparable par sa façon d’ouvrir cette musique à des influences pour laquelle elle n’avait pas été conçue au départ. Le « tango nuevo » ainsi nommé s’épanouie en effet au son du jazz et de la musique classique, de Bach à Stravinsky en passant par Bartók.

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© Susana Mulé flickr.com - Astor PIazzolla (1989)

Enfant, à New York où la famille s’est installée dans les années 30, la passion musicale dominante est le jazz. Astor s’en imprègne comme il s'imprégne de l’atmosphère des rues de la ville. Le tango n’est pas encore sa musique d’adoption, mais elle le deviendra. La musique classique, celle de Bach, il la découvre grâce à un voisin pianiste qui l’interprète des heures durant.

Astor s’interroge : « Avec le bandonéon que lui a offert son père, que faire ? » L’instrument, il l’a eu entre les mains sans l’avoir demandé et il l’apprendra par obligation, comme si les racines familiales devaient être toujours là à travers lui. Astor doit alors s’astreindre à suivre des cours deux fois par semaine avec un violoniste et pianiste installé dans le Bronx, Terig Tucci. Son père croyait en lui. Certes, les cours étaient un sacrifice financier, mais cette attitude était valorisante à bien des égards autant pour le père que pour le fils.

En 1936, vaincu par le mal du pays, les Piazzolla retournent en Argentine, à Mar del Plata. À 16 ans, un concert du 'Sexteto Tīpico' dirigé par le violonniste Elvino Vardaro lui permet de découvrir le tango sous un jour nouveau. Cette musique traditionnelle qu’il connaissait bien lui était apparue ce jour-là comme une porte d’entrée à d’autres explorations...


UN BANDONÉONISTE NOMMÉ PIAZZOLLA

En 1938, alors qu’il n’a que dix-sept ans, sa décision est prise. Il décide de devenir bandonéoniste professionnel et s'installe à Buenos Aires dans une misérable pension de famille où vivent d’autres musiciens. Il étudie sans trêve et baptise son premier ensemble 'Cuarteto Azul' en copiant le style d'Elvino Vardaro. Cependant, pour espérer gagner sa vie dans la musique, il doit partir à la recherche de quelques contrats alimentaires. Ici un orchestre médiocre ou là un remplacement à la sauvette. Toutefois, on remarque le talent de ce jeune bandonéoniste que l’on surnommera rapidement le « pied tendre » à cause de son infirmité sur une jambe datant de sa naissance.

Son univers est celui des gigolos, de la prostitution, de la drogue et des flambeurs. L’adolescent est au centre d’un monde qu’il découvre et qui est bien éloigné de son rêve de toujours : celui de devenir un pianiste concertiste. Pour cela, il décide de suivre le même chemin que les musiciens classiques. Il prend des cours avec le compositeur Alberto Evaristo Ginastero et assiste aux répétitions de l'orchestre symphonique du théâtre Colón.

Dans les années trente, le tango est une musique populaire qui se joue et se danse un peu partout. Piazzolla connaît tout le répertoire par cœur. Ce savoir lui permet de nouer des relations avec d’autres bandonéonistes et d’avoir des engagements. Aniball Toilo est l’un d’eux. Bien que ne partageant pas toujours sa façon de s’accaparer le répertoire en usant de quelques libertés, il voit en lui un futur grand bandonéoniste.

En Argentine, chaque orchestre de tango développe des arrangements très élaborés avec un style mélodique caractérisé par le jeu du bandonéoniste qui est souvent à la fois le soliste et le chef d'orchestre. Piazzolla est conscient qu’il a un rôle à jouer dans ce domaine, et c’est au sein de l’orchestre d’Aniball Toilo qu’il commence à écrire ses premiers arrangements suivis de quelques tangos. Encore peu gratifiant à ses yeux, ce travail ne le satisfait pas pleinement d'autant que ses arrangements sont remodelés par Toilo en personne. Piazzolla n'a alors qu'une idée en tête, valoriser cette musique de danse en l’élevant au rang de "musique de concert".


ASTOR PIAZZOLLA : 'MEDITANGO' (album 'Libertango - 1974)

UN NOUVEAU « ALPHABET »

Quand Piazzolla met en musique quatre poèmes de Jorge Luis Borges pour un disque que doit interpréter le chanteur Edmondo Rivero, il demande à sa femme Dedé (qu’il a épousé en 1942) de chanter les maquettes pour les faire entendre à Borges pour savoir si le résultat lui convient. De cette bande enregistrée avec des moyens dérisoires va surgir un nouveau « alphabet sonore » qui tranche avec le tango traditionnel. Tout est alors « nuevo » : mélodie, rupture rythmique et une façon de jouer du bandonéon qui ne ressemble à personne d'autre.

© Franca R. Mulligan picryl.com - Astor Piazzolla et Gerry Mulligan (Midem 1975)

Dans les années quarante, le nom de Piazzolla commence à s'imposer. En 1945, il joue et dirige le fameux orchestre de Francisco Fiorentino et personne ne discute ses arrangements. Un an plus tard, il cherche à voler de ses propres ailes et constitue un orchestre en s’entourant des meilleurs musiciens argentins. Malheureusement, son tango se heurte aux pas des danseurs qui ne peuvent s’exprimer sur sa musique, ce qui poussera Piazzolla à ne plus jouer de bandonéon dans les cabarets. Il prend alors la décision de s’éloigner du tango et de composer de la musique symphonique. En attendant, pour vivre, il continue d'écrire des arrangements.

En une seule et même année, quatre des plus grands orchestres de tango mettent à leur programme des œuvres qu’il a composées. Le musicien est alors reconnu pour l’originalité de son écriture et, en 1953, il gagne le concours « Fabien Sevitzky » avec la symphonie Buenos Aires ainsi qu’une bourse pour étudier l’orchestration à Paris.

Dans la capitale française, les plus grands musiciens de l’époque étudaient avec Nadia Boulanger, une pédagogue très réputée. L’exigence était de mise et la musicienne avait un regard aiguisé sur ceux qui prenaient des cours avec elle. Astor Piazzolla n’y échappera pas, même avec un bandonéon, un instrument que la pédagogue ne connaissait pourtant que très peu. C’est toutefois grâce à Nadia Boulanger que Piazzolla va renouer avec l’instrument. Paris est alors le lieu idéal pour créer. Piazzolla s'y sent bien. Il compose jour et nuit et enregistre un disque avec l’Opéra de Paris (Sinfonia de tango - 1955).


ASTOR PIAZZOLLA : 'ADIOS NONINO'
Astor Piazzolla (bandonéon) avec l'orchestre de la Radio de Cologne (extrait du documentaire 'Astor Piazzolla : The Next Tango')

LE RETOUR À BUENOS AIRES

Fort de toute cette musique nouvelle, Piazzolla décide de rentrer à Buenos Aires. Bien décidé à se battre pour imposer sa musique, il découvre son pays ravagé par la violence due à un coup d’état. Les groupes civils et militaires antipéronistes viennent de renverser le Président Perón, trois ans après la mort d’Evita. La vie en Argentine n'est plus la même. Le tango disparaît et laisse sa place au boléro et au rock’n’roll…

Piazzolla, qui ne perd pas espoir, s’entoure de quelques musiciens chevronnés et crée son 'Octeto Buenos Aires'. Rapidement, une polémique éclate. Sa façon d’attaquer le tango interpelle une fois de plus. Son « tango progresivo » se heurte à une résistance farouche. Se sentant incompris, il décide de partir pour New York.

New York est une véritable capitale de la musique avec sa 'Juilliard School' d’où sont sortis les plus grands. Piazzolla espère que cette ville bouillonnante deviendra pour lui et sa famille la terre d’accueil espérée. Sans un sou, le compositeur comprend surtout que le plus important à New York n’est pas « ce que tu sais mais qui tu connais » !

Acculé par les problèmes financiers, Piazzolla doit se résoudre à faire ce qu’il a toujours refusé, renouer avec ses débuts quand il jouait du tango traditionnel en effectuant des tournés. Quelques mois plus tard, de retour à New York et en hommage à son père qui vient de mourir, il compose l’un de ses morceaux parmi les plus connus de son répertoire : Adios Nonino.

Une fois de plus, à cours d’argent, la famille repart s’installer à Buenos Aires et Astor se voit contraint de vendre les droits de Adios Nonino pour régler le voyage du retour. Le compositeur se sent de plus en plus frustré de ne pas être reconnu pour son talent. Dans la capitale d’Argentine, il crée un quintet à cordes qui va une nouvelle fois secouer le monde musical. Le changement rythmique et harmonique est total. Il y a un avant et un après ; une musique qui reste absolument vivante et neuve !

Un cercle encore restreint mais passionné par ce nouveau tango prend naissance. Si musicalement Piazzolla commence à avoir du succès, les concerts sont toujours aussi mal payés. Dans l’espoir d’obtenir une rentrée d’argent, il accepte de participer à un concours au festival de la chanson et de la danse de Buenos Aires et dont le prix est de 2 000 dollars. Sur des paroles de Horacio Ferrer, Piazzolla propose la chanson Balada para un loco et remporte le prix (la chanson sera adaptée en français sous le titre Ballade pour un fou et interprétée par Julien Clerc). Mais aussitôt, une contestation est soulevée et la chanson se trouve reléguée à la deuxième place. La polémique envers son « tango nuevo » se poursuit...

Quand sa musique passe à la radio où le compositeur est nommément cité, Piazzolla a alors droit à tous les quolibets. Son tango à lui est celui des dégénérés, des irrespectueux. Mais sa musique, contrairement à l’attente espérée de ses détracteurs, n’est pas rejetée mais au contraire appréciée par une majorité d’auditeurs.

© Revista Gente picryl.com - Astor Piazzolla avec le chanteur de tango Roberto Goyeneche (1982).


LIBERTANGO

En 1973, à peine remis d’un infarctus, Piazzolla part pour l’Italie où sa musique est fortement appréciée. Il crée sur place la formation 'Conjunto Electrónico'. Sur scène, batterie, guitare, basse et clavier électrique s’invitent. Le bandonéoniste, debout, tient fermement l’instrument posé sur un genou et livre, d’un rythme heurté, quelques harmonies dont il a le secret. Le titre Libertango éclate sur les ondes et le popularise (Libertango rencontrera aussi le succès en France grâce à la version chantée par Guy Marchand, Moi je suis tango).

Pour une fois, il se sent bien dans le pays qui l’accueille. Le succès qu’il remporte lui ouvre les portes à l’international et des collaborations naissent : Georges Moustaki, Jeanne Moreau, Rostropovitch, Gerry Mulligan… Puis en 1975, influencé par les groupes de free jazz, il forme 'Octeto Electrónico', une formation dans lequel il enrôle son fils Daniel aux claviers et avec lequel il joue dans toute l’Europe. Le succès est là, grandissant jour après jour. Désormais, une place pour le « tango de concert » existe.

En mars 1978, après un long séjour passé en Europe, Astor Piazzolla est de retour à Buenos Aires. Comment alors sera perçue sa musique ? Après quatre ans de tournées, il décide d'un coup de tête de dissoudre son 'Octeto Electrónico'. Son fils l’apprend par hasard alors qu’il écoute une interview de son père à la radio. Face à la nouvelle, Daniel est anéanti, ses rêves brisés. Durant 10 années le père et le fils ne se verront plus.

En 1976, sa fille Diana vivra aussi des sentiments confus envers son père durant la période où elle avait dû s’exiler au Mexique pour fuir la junte militaire qui avait pris le pouvoir pour la seconde fois. Diana n’avait pas supporté de voir son père à la une de la presse serrant sympathiquement la main tendue par le général Jorge Rafael Videla qui dirigeait la dictature ; un geste qu’elle mettra des années à pardonner.


ASTOR PIAZZOLLA : 'CONCIERTO DE NÁCAR' (Buenos Aires - 1983)
Orchestre philharmonique du Teatro Colón sous la direction de Pedro Ignacio Calderón

LA CONSÉCRATION

Astor Piazzolla imbu de sa personne et du succès rencontré « tire » sur tout ce qui l’agace dans les médias. Avec son goût pour la colère et ses passes d’armes qui le caractérisent, le public est partagé entre génie musical et folie passagère.

De 1979 à 1988, Astor Piazzolla renoue avec son quintette qui comprend Pablo Ziegler au piano et Fernando Suárez Paz au violon. Le succès est fulgurant et des commandes d'écriture affluent aussi bien pour le cinéma que pour la scène : concertos Aconcagua et Homenaje a Liège, Five Tango Sensations, sonate Le Grand Tango pour Rostropovitch.

La consécration, la réalisation d’un rêve ambitieux arrivent enfin le 11 juin 1983. Ce jour-là, le bandonéoniste interprète ses œuvres sur la scène du Teatro Colón, le temple de la musique de Buenos Aires en étant accompagné par un orchestre symphonique. Âgé de 62 ans, le compositeur est enfin reconnu à sa juste mesure en imposant son « tango nuevo » comme un élément musical majeur de son pays. La revanche est là et brille de tout son éclat. Le rêve enfin réalisé peut s’installer à tout jamais.

En 1988, alors qu’il vient d’épouser sa seconde femme Laura Escalada, un amour qu’ils ont construit après de longues fiançailles, Piazzolla est opéré du cœur et les médecins lui recommandent d’abandonner la scène et de se consacrer uniquement à la composition. Mais Piazzolla aime trop la scène pour y renoncer. Cependant, il savoure sa nouvelle existence en étant auprès de sa femme Laura, se ressourçant dans le calme et une quiétude qu'il avait peu connus. Sa musique s’en ressent d'ailleurs, en devenant moins agressive et moins apte au combat, en laissant place à un romantisme et une tendresse insoupçonnés.

Le 5 août 1990, en pleine tournée à Paris, Piazzolla est victime d’une thrombose cérébrale. Plongé dans le coma, il est transporté quelques jours plus tard à l’hôpital de Buenos Aires dans une chambre en soins intensifs. Le compositeur restera paralysé jusqu’à sa mort qui surviendra deux ans plus tard le 4 juillet 1992.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 10/2021)


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