L'info culturelle des musiques d'hier et d'aujourd'hui
INSTRUMENTS ET MUSICIENS

CARL CRAIG, L'ENFANT DE LA TECHNO DE DÉTROIT

Carl Craig est décrit comme un visionnaire créatif, une icône de la musique électronique, un compositeur estimé. Le producteur prolifique de musique techno a cultivé un parcours unique en tant qu'artiste, mais aussi comme entrepreneur en lançant en 1991 son label "Planet E avec l'EP révolutionnaire 4 Jazz Funk Classics sous L'alias 69...


UN MUSICIEN AMBASSADEUR DU SON ÉLECTRO DE DÉTROIT

Guidé par sa tendance à la réflexion avant-gardiste, Craig sort son premier morceau en 1989 sur un album de compilation de Virgin UK, suivi de deux maxis sur Transmat, dirigé par son premier collaborateur, Derrick May. En 1991, il crée le label "Planet E" et y développe plusieurs avatars (69, Paperclip People, BEC, Innerzone Orchestra...), signant des morceaux importants comme Throw ou Oscillator. Craig admet volontiers que lorsqu'il a lancé le label, il espérait "que cela durerait pour toujours", citant la liberté artistique comme le point culminant de sa gestion.

Ad Block

© Donte (flickr.xom) - Carl Craig (à gauche) avec Stacey Pullen (Movement Festival, Detroit, 5/30/2010).

En écoutant les premiers "scores" de Craig, de 1989 à 1992, on peut voir à quel point sa diversité musicale a servi d'inspiration et d'influence à d'innombrables acteurs de la scène électronique underground, ainsi qu'à des artistes comme Caribou, Underworld, Hot Chip ou LCD Soundsystem. À ce titre, mentionnons le morceau Bug in the Bass Bin (1992) qui a été crédité par les critiques comme l'étincelle qui a inspiré l'évolution du drum'n'bass ; Craig contribuant à le développer et à le transformer en une composition aux inspirations jazzy quelques années plus tard.

La nature prolifique du musicien s'illustre dans les nombreux projets d'enregistrement qu'il a performé tout au long de sa carrière en changeant constamment d'alias. Ces nombreux "costumes" lui ont permis d'explorer des directions inattendues à travers une longue succession d'albums, de mix de CD et de singles.

En à peine trois ans, il signera quatre albums essentiels, dont The Sound Of Music (1995) sous le pseudonyme 69, qui le propulse comme l'une des figures majeures de la seconde vague techno de Détroit. Suivront Landcruising (1995), The Secret Tapes Of Dr. Eich (sous l'alias Paperclip People en 1996), et enfin More Songs About Food And Revolutionary Art, en 1997.


CARL CRAIG : "MORE SONGS ABOUT FOOD AND REVOLUTIONNARY ART"

Sur ce disque, Cari Craig fait preuve d'une remarquable maîtrise de ses machines. Il propose une techno pleine d'élégance, à l'image des titres Dreamland et Butterfly, deux morceaux qui enthousiasment par la retenue de ses instrumentations, des charleys à la mélancolie des nappes de synthétiseurs, jusqu'à la rondeur des basses. Carl Craig y dévoile une écriture électronique poétique et des visions synthétiques où le rythme ne prend que rarement l'ascendant sur les trames mélodiques.


CARL CRAIG : "DREAMLAND" (1993)

Carl Craig se permet aussi quelques audaces, toujours convaincantes : une rythmique alanguie et dub dans Red Lights, dans une veine trip-hop futuriste, une tentative de croisement de jazz et de breakbeat dans At Les (qu'il développera dans son projet Innerzone Orchestra). More Songs About Food And Revolutionary Art pourrait se définir comme un disque sombre à la dimension soul, dans la continuité des productions de l'ami et mentor Derrick May. Ce dernier est d'ailleurs invité sur la partie finale du disque en cosignant Frustration, un titre aux boucles sombres et aux cordes mélodramatiques.

La version CD se gratifie de deux voix féminines : Sarah Gregory sur As Time Goes By (Sitting Under A Tree) et Naomi Daniel sur Attitude, ainsi qu'une nouvelle version de Dominas, un morceau majeur et indispensable du répertoire de Carl Craig, publié quatre ans plus tôt, en 1993, sur un maxi de Maurizio sous l'intitulé Domina (C. Craig's Mind Mix).

Carl Craig
Album "More Songs About Food And Revolutionary Art Planet E"
Paru chez "Planet E" en 1997


POUR UNE TECHNO OUVERTE AUX ÉCHANGES

Au fil des expériences, l'évolution prend à témoin l'incorporation d'éléments de jazz sous l'alias "Innerzone Orchestra" et l'album Programmed (1999). Puis dans les années 2000, Craig explore encore plus le mariage de l'électro avec le jazz en tant que producteur sur les albums The Detroit Experiment (2002) et Rebirth (2009) pour le légendaire collectif "Detroit Jazz Collective Tribe". Ceci n'est naturellement qu'un exemple de l'exploration sonore en constante évolution de Craig.

© jandbstartaparty (wikimedia) - Carl Craig (2011).

L'intérêt du musicien et DJ pour la collaboration ne cesse en effet de croître et se concrétise pleinement avec Versus (2017), l'une de ses dernières tentatives les plus audacieuses. Pour cet album, Craig fusionne techno et musique classique, s'ouvrant à un nouveau format en collaborant avec le pianiste Francesco Tristano, l'orchestre français Les Siècles, le chef d'orchestre François Xavier Roth et le producteur de musique électronique Moritz Von Oswald. Inspiré par des performances bien accueillies dans des salles de concert à Paris, Milan et en Allemagne, Craig présente huit de ses chefs-d'œuvre technos recomposés en morceaux classiques. De là, découlera une transposition scénique réunissant, sous l'intitulé "Versus Synthesizer Ensemble", cinq musiciens entourant Carl et interprétant la musique de l'album sur un mur de synthétiseurs.

Nommé en 2012 comme l'un des meilleurs DJ de sa génération par la revue "Rolling Stone", les apparitions occasionnelles de Craig avec d'autres musiciens (le groupe de jam collectif électronique Narod Niki, Ricardo Villalobos, Luciano, Richie Hawtin, Zip...), l'ont conduit à participer à des performances mêlant séquence live et partie DJ. Ces prestations mixtes ajoutent de la variété à un programme non-stop qui le fait tourner dans les meilleurs clubs du monde entier. Mentionnons également ses interprétations de bandes originales de films, d'abord à Amsterdam puis à New York, où il a notamment improvisé en direct sur un film d'Andy Warhol au "Unsound Festival".


CARL CRAIG : "SANDSTORMS" (version album "Versus")

Le fait est que l'imprévisibilité est la seule chose prévisible à propos de Craig et de sa musique ! N'étant aucunement à court d'idées, après avoir lancé un festival sans égal en Europe avec le "Detroit Electronic Music Festival" en 2000 (désormais intitulé "Movement"), il invente un concept innovant intitulé "Detroit Love" en 2014, conçu pour rassembler et soutenir la spécificité des sons de Détroit et apporter un peu de la fraternité techno dans les clubs et festivals.

De la même manière qu'il prend plaisir à créer des morceaux qu'il remixe, l'engagement de Craig envers son label de Détroit possède une démarche extrêmement personnelle. Non seulement, il accueille un large éventail d'artistes basés à Détroit, mais il sert également de distributeur pour d'autres labels, notamment "Transmat" de Derrick May et "Black Flag" de Stacey Pullen. Carl Craig : « La réalité du métier, c'est qu'il est impératif de changer. C'est un processus très délicat, surtout en tant qu'indépendant. J'ai pris la décision consciente il y a quelques années d'investir dans ce que je fais. Il s'agit de le transformer et de le mettre dans le studio et le label pour que ma musique se développe. », rajoutant : « Nous sommes des combattants ici. Nous nous battons pour trouver de nouvelles façons de vendre. Nous fabriquons du vinyle et il y a des gens qui en veulent. Nous nous battons pour le maintenir en vie. Se battre pour la musique pour laquelle nous avons une vision. »


CARL CRAIG : "GALAXY" (album "Programmed" - 1999)

Refermons ce portrait avec cette déclaration qui définit, non sans ironie, sa philosophie artistique semée d'ambitions : « J'ai une carrière très spéciale. Quand je sens que je suis fatigué d'aller sur la route, je peux aller en studio. Quand je suis fatigué de me concentrer dans le studio, je peux partir sur la route. Je peux travailler avec des pianistes concertistes, des musiciens de jazz ou des rockers. Très peu de gens ont cet éventail d'intérêts. Très peu de gens jonglent avec une carrière qu'ils choisissent spécifiquement. »

Par D. Lugert (Cadence Info - 03/2024)

À CONSULTER

LA MUSIQUE ÉLECTRO, SES ORIGINES ET INFLUENCES

Omniprésente dans le paysage musical actuel, la musique électro puise ses inspirations dans les musiques passées : classique, jazz, disco, funk, etc.

MUSIQUE ÉLECTRO : LA NOUVELLE DIMENSION SCÉNIQUE

Si hier la prestation d’un DJ se résumait à faire des enchaînements sonores, celle d'aujourd'hui apporte une nouvelle dimension scénique à la musique électronique.

HISTOIRE DE LA DANCE MUSIC ET DE LA TECHNO

Sur la lancée de la musique disco naîtra la dance music puis plus tard la techno, des genres musicaux qui vont régner sur les pistes des discothèques.

MOBY : 'PLAY', UN ALBUM PHARE DE LA MUSIQUE ÉLECTRO

'Play' est le 5e album du compositeur new-yorkais Moby. Sortie en 1999, 'Play' constitue un tournant dans la carrière de ce musicien qui avait débuté à l'aube des années 90 dans la techno underground.

CLÉMENT LEDUC HOLOGRAMME : 'FELICITY'

Le compositeur canadien Clément Leduc est un adepte de musique électronique. Sous le nom d'Hologramme, la sortie de son second album 'Felicity' confirme son penchant envers les sonorités vintages qu'il mixe avec délicatesse à des arpèges et boucles bien actuelles.


RETOUR SOMMAIRE
FB  TW  YT
CADENCEINFO.COM
le spécialiste de l'info musicale