CHANSON


JACQUES BREL, BIOGRAPHIE PORTRAIT

Olympia 1966. le tour de chant de Jacques Brel se révèle comme une marche triomphale. La scène lui appartient. L’interprète est à part, dépassant les limites. Aux côtés de Georges Brassens, Léo Ferré et Jean Ferrat, Brel s’affirme comme l’un des plus grands représentants de la chanson française. Voici son histoire…


LE PETIT JACKY

Jacques Brel est né le 8 avril 1929 à Schaerbeek, l’une des nombreuses communes du territoire bruxellois. Jacques, que l’on appelle plus familièrement Jacky, grandit aux sons des vagues de la Mer du Nord. Chaque été, il y passe ses vacances avec son frère aîné Pierre qu’il admire en secret. La gardienne des jeux, c’est Lisette qui n’est autre que leur mère, une femme inquiète de la protection de ses enfants. À la maison, c’est elle qui chante. Elle est l’artiste de la famille, mais avant tout l’épouse de Romain, un homme imposant et secret ; un taiseux comme on dit mais aussi un homme appartenant à la bourgeoisie bruxelloise, le patron d’une grande entreprise de cartonnerie qu’il dirige avec son beau-frère.


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Jacky est un fils à papa qui grandit en cachant sa détresse. À table, il se tait. On parle d’argent, de situations et d’avenir. Le monde des adultes l’effraie. Certes l’enfant est entouré d’affection, mais ses pensées restes suspendues à quelques jardins secrets. Il se sent différent des autres en étant seul quand il joue l’été dans les dunes ou seul à Bruxelles sur le chemin qui le conduit à l’école. Sa seule distraction consiste à voir passer les trains qui partent sans lui vers une destination inconnue.

L’autre univers est celui des abbés et de l’école religieuse : l’Institut Saint-Louis, qu’il fréquente dès son entrée en sixième. Jacky entame le parcours d’un humble catholique avec pour obligation de suivre le catéchisme jusqu’à la communion solennelle. En classe, l’enfant fait le pitre et parvient sans effort à devenir le cancre de l’école. Il redoublera trois fois. Seule la langue française échappe au naufrage. Ses rédactions de grande qualité sont souvent lues devant ses petits camarades. Néanmoins, il reste le dernier. Brel évoquera bien sûr à travers différentes chansons au langage parfois « fleuri », son enfance et son milieu familial : l’école, les curés et les bourgeois.

Il comprend que le dépassement de soi, il doit le chercher ailleurs. Face à un monde d’adulte qu’il ne comprend pas, Jacky va développer une philosophie qui consistera à aller jusqu’au bout de ses forces, de tomber, pour ensuite repartir au combat. Le scoutisme qu’on lui impose ne lui apportera aucunes réponses satisfaisantes. Jacky rêve d’une tout autre aventure, plus grande et plus fantastique… celle des pionniers de l’aéropostale. Ce rêve de l’impossible (qu’il vivra néanmoins à la toute fin de sa vie), face à une réalité qu’il juge sinistre, se poursuit tel un rêve interdit qu’il faut masquer à tout prix.

Par nature les enfants ont le goût pour l’aventure mais on leur apprend à être prudent et sage de peur qu’ils leurs arrivent quelque chose de fâcheux. Pour Jacky, cette vision maîtrisée de l’existence n’est pas pour lui. Les quatre années d’occupation par les Allemands seront pour lui un long tunnel obscur.

Si à la maison il écoute les premières chansons de Charles Trenet, le rapport au monde artistique se réalisera quand il découvrira le théâtre à l’école. Brel a alors quinze ans. Le théâtre lui permet d’explorer un monde nouveau dans lequel son tempérament burlesque trouve un certain écho. Il se révèle entreprenant et audacieux, d’un abattage inouï qu’on ne lui connaît pas. L’ado attire alors tous les regards.

© Claudia de Facci


LA RENCONTRE

À 18 ans, il intègre le mouvement de jeunesse catholique mixte « La Franche Cordée » qui produit des spectacles notamment dans les hôpitaux. Cette vie en groupe se partage autour d’un même idéal : l’altruisme, l’humilité, le dévouement. C’est durant cette période que Brel écrit ses premières chansons et qu’il fait connaissance de Thérèse (surnommée Miche) avec qui il se marie à l’âge de 21 ans.

Les pieds sur terre, Miche est tout le contraire de Jacques. L’année qui suit le mariage, le couple donne naissance à une fille, Chantal. Pour Brel la vie s’ouvre sur la route du bourgeois catholique, ceci grâce à son confortable salaire de responsable commercial au sein de l’entreprise familiale. Toutefois, il n’en retire aucune satisfaction. Cet emploi tout désigné l’étouffe. Le soir venu, il s’évade et se raconte en interprétant ses premières chansons dans de petits cabarets bruxellois devant trente, quarante personnes tout au plus.

À 24 ans, Jacques Brel quitte tout, sa famille, son travail et même ses amis. Sa femme acquiesce, comprenant le malaise qui sous-tend l’équilibre du couple. Prenant sa guitare et ses chansons, il roule vers Paris pour ne pas dépérir. La capitale française n’est pas un Eldorado, mais elle va lui permettre de se jauger : Suis-je un auteur véritable ? Un chanteur ?

1953. À Paris, il rencontre un personnage important de la chanson, un directeur de théâtre et producteur de disques, Jacques Canetti, le directeur artistique qui a lancé Georges Brassens. Canetti lui propose de participer à son prochain spectacle qui se déroulera Boulevard de Clichy au mois de septembre. Mouloudji est la tête d’affiche. Le nom de Jacques Brel apparaît en petit au bas de l’affiche aux côtés de Darry Cowl et de Catherine Sauvage. Le chanteur a droit à quatre chansons.

« L’abbé Brel » s’exclamera Brassens en voyant sa dégaine de prêtre ouvrier. Les chansons qu’il interprète alors ne retiennent pas l’attention. Tout est fini avant même d’avoir commencé. En 1954, Brel se retrouve sans travail et père d’une deuxième fille, mais il décide de rester à Paris. Il insiste, persévère et tient à savoir ce qu’il vaut.

Durant l’hiver terrible qui emprisonne la France, Brel enchaîne les auditions, forçant parfois les barrages qui se dressent devant lui. De Montparnasse à Montmartre, de cabaret en cabaret, sa voix s’élève, chantant chaque soir pour un public différent et imposant son personnage à l’âme tourmentée. Le répertoire qui colle au vécu est sombre, triste. Sifflets et quolibets s’élèvent. Brel finit par déprimer et les ressorts de l’inspiration finissent par manquer à l’appel. C’est le temps du désarroi et de la remise en question.

Août 1954. Une embelli apparaît à l’horizon : la tournée Jacques Canetti. Cette opportunité lui permet de parcourir la France et ses provinces. À ses côtés, il retrouve la chanteuse Catherine Sauvage qui chante Léo Ferré. Les deux artistes deviennent des « amants de voyages », une passade, mais pour Brel une blessure.

Il incrimine sa laideur physique comme étant la cause de cette soi-disant parenthèse. Cependant, quelque temps plus tard, sa rencontre avec l’artiste fantaisiste Suzanne Gabriello lui redonne confiance en donnant naissance à une histoire sentimentale qui durera cinq ans ; un amour tumultueux tissé de réconciliations et de ruptures qui provoquera une tentative de suicide chez la chanteuse quand elle apprendra que Jacques attend une troisième fille, Isabelle. Lors d’interviews, le chanteur ne cachera pas sa lâcheté envers les femmes.


JACQUES BREL  QUAND ON A QUE L'AMOUR (version 1972)

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QUAND ON A QUE L’AMOUR

1957. Jacques Brel, qui ne cesse de végéter, prend conscience qu’il doit sortir une chanson qui touche le public, d’autant que ses deux premiers disques se sont vendus chacun à moins de 1000 exemplaires, et que le troisième risque fort d’être le dernier ! Mais Brel a de la ressource et il va le démontrer en gravant sa première chanson emblématique : ‘Quand on a que l’amour’.

Cette chanson-là rencontre son époque en étant sortie durant les premiers évènements de la guerre d’Algérie, de ses jeunes appelés qui partent avec le baluchon sur le dos sans en connaître au fond la véritable raison, celle aussi de la révolution hongroise face aux chars soviétiques. La métamorphose de Jacques Brel est surtout due au compositeur et orchestrateur François Rauber et à Georges Pasquier, dit Jojo, qui deviendra le secrétaire et confident du chanteur. Des complicités pérennes naîtront de ces rencontres.

À cette époque, bien différente de celle d’aujourd’hui, l’artiste devait prendre de nombreux risques. Brel accepta l’enjeu, d’autant qu’un tel challenge ne pouvait que lui plaire. Avec la chanson ‘Ne me quitte pas’ (1959), le chanteur révèle au public une de ses facettes, la pudeur. La chanson, armée de mots simples, atteint la sensibilité du public et le cœur des femmes, alors que pour Brel ‘Ne me quitte pas’ est un hymne à la lâcheté des hommes.


LE PREMIER OLYMPIA ET LA SCÈNE

À 32 ans, le chanteur passe pour la première fois à l’Olympia en haut de l’affiche. Nous sommes en 1961. Brel succède à Johnny Hallyday, un chanteur de la jeune génération qui chante le rock’n’roll. Deux univers bien différents mais où l’âge ni les thèmes abordés ne sont un frein à l’ascension et à l’épanouissement des deux artistes. Brel s’impose dignement. Il est à présent une vedette de la chanson française quand, dans la presse, il témoigne au contraire d’une modestie exemplaire. Il est comme pris dans un engrenage qui lui échappe, un conflit qu’il déroule au pas de charge. « Je pensais que cela allait se passer autrement, être plus intime. », dira-t-il.

À travers les routes qui le conduisent de gala en gala, Brel a toujours cette même peur qui lui noue l’estomac au moment de monter sur scène, et quand le rideau se lève, il retient hors de portée sa pudeur pour se précipiter au pas de course vers le public. Cette audace lui permet d’être au-dessus de la mêlée, le seul moyen pour lui de livrer sa rage, sa bataille. Le tour de chant est cadré sans temps mort, sans rappel. Une heure tout au plus. Brel déroule ses « chansonnettes », comme il dit, et une fois le rideau tombé, celui-ci ne se relèvera plus.

La fuite à la sédentarité et à la routine, c’est cela qui le stimule. À travers ses chansons, Brel défend son identité profonde avec son corps et sa gestuelle, sa voix et ses textes. Il ne triche pas. Sur scène, il se donne à fond autant par respect du public que de lui-même. Il ne peut en être autrement. Le traitement qu’il s’inflige sont des tournées qui durent en moyenne 10 mois par an, le tour de chant finissant le plus souvent au bord de l’épuisement, voire de l’évanouissement quand il rejoint les coulisses… Et quand la mission a été accomplie, c’est un bout de ciel qui l’attend, un moment de flottement qu’il savoure avec ses amis musiciens, le chef d’orchestre François Rauber, le pianiste Gérard Jouannest et l’accordéoniste Jean Corti.

La route qui conduit à la prochaine escale offre un court instant de décompression. C’est dans ces moments propices à la méditation que Brel réfléchit à ce que sera la prochaine chanson. La voiture, la loge, la chambre sont des espaces qui se prêtent à l’exercice. Côté inspiration, Brel n’utilise aucune règle précise face aux mots et face à la musique. Le principal est d’amorcer la petite étincelle, celle qui conduira à l’idée maîtresse. Brel : « Il faut trois idées pour une chanson. Il faut une idée de musique, une idée de texte et puis l’idée que l’on n’attendait pas. »

Le public reconnaît en lui plus qu’un chanteur, un poète à l’image des grands, Arthur Rimbaud ou Charles Baudelaire. Ce rapprochement qu’il n’accepte pas, comme son ami Georges Brassens, doit être mis au compte des vers utilisés. Brel adore les mots et c’est d’abord pour eux qu’il écrit des chansons. L’auteur cherche dans la musique des mots, une vibration, une émotion, un décor théâtral idéal. Cela demande du temps. Il le sait. Plusieurs semaines ou plusieurs mois. Le seul véritable talent qu’il s’accorde se résume à cette envie de faire vivre des personnages.

Quant à la musique, ne connaissant pas le solfège, il l’aborde avec la fragilité de l’autodidacte. Les musiques de Brel peuvent être tristes, gaies, rythmées ou nostalgiques, mais souvent singulières dans leur construction, en crescendo ou à travers des rubatos complices. Dès qu’une mélodie prend forme, aussitôt il la soumet à ses deux amis, François Rauber et Gérard Jouannest, qui l’harmonisent jusqu’au point d’orgue. Alors la chanson naît et grandira dans l’ombre, se rodant de gala en gala.


JACQUES BREL : MATHILDE

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LES DEUX ESCALES

L‘amour, le soutien, c’est désormais auprès de l’attachée de presse des disques Philips, Sylvie Rivet, qu’ils les partagent. Sylvie est une intellectuelle, ce qui convient bien à l’artiste. Leur union durera près de dix ans. Ils se retrouvent à Roquebrune, non loin de Menton dans une région baignée par la lumière du Soleil, un lieu si différent de son « plat pays ». Jacques y a acheté une petite maison de pêcheur. C’est pour le couple un refuge, la maison de la liberté.

Trois ou quatre jour par mois, il endosse son rôle de père et son costume de mari en retournant à Bruxelles, dans la grande maison familiale, celle qui résume si bien sa première vie. Jamais il n’abandonnera Miche qui l’a toujours soutenue. Elle est son ancre. À la tête de leur maison d’édition, c’est elle qui gère les chansons de son mari.

Ses trois filles, qui sont devenues à présent des femmes, n’ont connu qu’un père fantôme, coupable de ne pas avoir été présent dans les moments importants. « Je n’aime pas les femmes… J’aime beaucoup trop l’amour pour aimer les femmes. » dira-t-il comme pour s’en excuser ou pour justifier sa peur d’être abandonné, lui qui se trouve laid et qui pourtant est à présent convoité, désiré par toute une gente féminine. Mais la peur de l’engagement, la peur d’être possédé est toujours là. De sa misogynie, les femmes ne lui en tiennent pas rigueur. Et puis arrive l’Olympia 1964…

BREL, UN CHANTEUR ALTRUISTE


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