MUSIQUE & SOCIÉTÉ.


RENAUD, LES ANNÉES DE LA RÉBELLION

Alors que le blouson de cuir, le tee-shirt, les bars et flippers caractérisent l’époque Giscard, un soir d'élection de mai 1981, c'est à un vieux routard de la politique que les Français font appel : François Mitterrand. Le pays a le secret espoir qu’une révolution sous-jacente est en marche. Dans les années qui suivent, grâce à ses chansons, Renaud va représenter les « des gens de peu ». Pendant près de deux décennies, le chanteur trouvera les mots et le langage, passant de la révolte à l'espoir jusqu'à la désillusion amère.


LES ANNÉES GISCARD, UN CONTEXTE SOCIAL EXPLOSIF

Durant les années Giscard, Renaud est le spectateur d’une France en colère : les paysans du Larzac, les ouvriers des usines Renault, les grèves de la sidérurgie en Lorraine, les manifestations et émeutes dans la rue… À la fin des années 70, la violence devient un langage politisé synonyme de lutte armée. L’ennemi public numéro1, Jacques Mesrine, est abattu dans la rue par la police le 2 novembre 1979. Renaud lui dédicace alors son 4e album Marche à l’ombre (1980).

Marche à l’ombre est la suite logique d’un parcours qui a commencé cinq ans auparavant avec l’album Amoureux de Paname (1975). Renaud a alors quelques prises de positions qu’il ne cache pas. La chanson Hexagone, avec son lot de critiques acerbes, est le premier témoin révélateur d'une époque en se voyant interdite sur les ondes de France Inter.


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Chez Renaud, ce n’est pas tant le style musical dépouillé, folk, rock ou de bal musette, qui permet de cerner le personnage, mais bel et bien le vocable qui accompagne ses chansons. Renaud raconte, dans un ton faussement désinvolte voire détachée, des faits qui lui tiennent à cœur et qu’il adresse aux Français en les plaçant face à leur responsabilité.

Chez lui, les mots sont directs, violents. Dans Hexagone tout y passe ou presque en décrivant ici, mois après mois, une année de contradictions dans ses revers politique, économique et social : l’immobilisme, la police qui assassine impunément, la peine de mort, la collaboration sous l’Occupation et même la fête nationale et le salon de l’auto ! « Être né sous le signe de l'hexagone / On peut pas dire que ça soit bandant. » chante-t-il.

Dans les années Giscard, le chanteur devient le porte-drapeau des gens d’en bas, de ceux qui sont plongés dans le désarroi et le questionnement, à la recherche de l’étincelle qui pourrait améliorer leur sort. Du premier album en 1975, en passant par Laisse Béton (1977) jusqu’à Marche à l’ombre (1980), le public suivra les yeux fermés les mots de Renaud, comme happés par des flèches lancées qui sont sûres d'atteindre leur cible.

Renaud leur ressemble avec son perfecto. Il possède un look de loubard qui le rapproche si bien des banlieusards ! Renaud est un symbole. Il cible large tout en s’adressant à chacun. C’est avant tout un rebelle, une tête pensante qui ne sera jamais dans les faits un loubard. C’est un être authentique. Il est comme cet autre frère, ce taureau de l’arène qui chante les barbares et dénonce les profits du capitalisme, Bernard Lavilliers.

Renaud, le titi parisien, franchit le périphérique pour explorer les banlieues dont la plupart sont aux mains des communistes. Il est avide de voir la vérité crue. Le chanteur est l’un des premiers à s’intéresser aux exclus de l’hexagone jusqu’à produire dans ses textes des chroniques sociales à ciel ouvert. À Argenteuil, il fréquente une bande de loubard, celle du quartier Joliot-Curie. Là, il rencontre le caïd du coin Roger Buteau et découvre tout un univers avec ses codes, ses looks et son langage. De cette rencontre naîtra en réponse la chanson Laisse Béton.

Mon HLM (1980) sera également le fruit d’une observation des quartiers périphériques, de ceux qui y logent au quotidien. Les mois, prétextes à lancer des piques dans la chanson Hexagone, sont ici remplacés par les étages d’un immeuble avec leurs personnages : le barbouze du rez-de-chaussée, la bande d’allumée du deuxième étage ou le communiste du 4e étage ; un tableau sans concession d’un microcosme vivant dans la mixité et ses travers : «  Pi y'a aussi, dans mon HLM / Un nouveau romantique / Un ancien combattant / Un loubard, et un flic / Qui s' balade en survêtement / Y fait chaque jour son jogging / Avec son berger allemand. »

Ce que Renaud chante aussi, ce sont les Français qui déchantent face à l’insécurité, au chômage croissant, face aux « plans banlieues » et à la répression policière.


RENAUD : LAISSE BÊTON

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RENAUD ET LES ANNÉES MITTERRAND

Le 10 mai 81, François Mitterrand est élu président de la république. Appelé affectueusement « tonton » par le chanteur, la victoire de Mitterrand rassemble le peuple de gauche place de la Bastille. Après 23 ans de présidence de droite, le changement est là. L’espoir renaît. Dans la rue, la jeunesse est en liesse. Cela sonne comme une libération. Le peuple français plonge alors dans une utopie, dans laquelle, en toute logique, il n’aurait pas dû avoir accès. La rébellion prend acte et doit trouver un débouché satisfaisant : celui de changer la vie.

Dans un premier temps, le chanteur savoure le succès et le fait savoir. Il est alors l’invité des plateaux de télévision pour faire la promotion de son dernier « brûlot » : Où c’est que j’ai mis mon flingue.

Alors que Renaud confirme, l’état de grâce du Président n’est que de courte durée. Deux ans après l’élection de Mitterrand, le gouvernement socialiste est obligé de changer de cap. Le temps de la rigueur est venu. La sanction tombe et aux municipales de septembre 93 les Français signalent leur insatisfaction dans les urnes : le Front National n’est plus dans les cordes et confime son ascension. Le droit de vote des émigrés est remis en question et des tensions raciales apparaissent.

En 1985, pour répondre à la montée du chômage et de la misère, Coluche crée « Les restos du cœur ». L’aventure ne devait durer qu’un hiver, il en sera autrement. Dès lors une fracture sociale entre les classes supérieures et les miséreux ne fera que se renforcer.

Renaud est là, aux côtés d’Harlem Désir et de Coluche pour défendre la juste cause. Or, à cette époque, le chanteur est le plus gros vendeur de disques en France, ce qui fait que son engagement social lui vaut quelques railleries en étant prisonnier à la fois d’un système basé sur les droits d’auteur et son appartenance à la gauche (pas encore caviar). On lui signale ses contradictions. L’argent roi est mal vécu dans un contexte économique qui ne s’y prête guère. La réussite sociale pour un artiste qui exprime des colères, des révoltes et qui se revendique du peuple n’est pas bien vu.

Renaud doit s’arranger avec sa conscience. Pour éviter le pire, ses coups de gueules s’exportent. En 1985, la chanson Miss Maggie apporte une première réponse en pointant du doigt la première ministre britannique et ses répressions, notamment vis-à-vis du peuple irlandais. Le message est lapidaire et d’une grande violence à une période où des accords sont en cours pour la construction du tunnel sous la Manche.

En 1986, la victoire de la droite aux Législatives ébranle « La force tranquille » du président Mitterrand en voyant s’imposer une cohabitation difficile avec Jacques Chirac. Renaud porte-parole de la « génération Mitterrand » est alors tout désigné pour ressouder la gauche, celle de la France des insoumis. Renaud n’est pas une force politique mais ses engagements passés et présents en ont la saveur. Le président et le chanteur vont alors nouer des liens étroits…

En 1983, la chanson Déserteur donnait déjà un avant-goût de l’estime que le chanteur portait à Mitterrand. Contrairement à l’habile président, Renaud n’est pas un calculateur. Il a certes des convictions mais l’appel médiatique qu’il lance pour que le président se représente en 1988, « Tonton laisse pas béton », est avant tout un appel du cœur. Le message porté par le chanteur est clair et bien plus fort que ceux fournis par les conseillers en communication. Grâce à ce soutien, Mitterrand trouvera les appuis nécessaires qui lui permettront d'être réélu.


RENAUD : MISS MAGGIE

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LES ANNÉES DES ILLUSIONS PERDUES

Dès 1985, l’idéaliste Renaud est traversé par le doute. Au gouvernement, les communistes ont quitté le navire. Le chanteur est par contre invité à se produire en Union Soviétique dans un pays plongé en pleine perestroïka. Renaud croît alors pouvoir chanter en toute liberté. C’est alors ne pas compter sur la vieille garde communiste qui vieille toujours. Grave erreur ! Le moindre faux pas n’est pas toléré et quand Renaud chante Déserteur, le public présent se voit contrer de quitter les lieux. Renaud ne peut alors que subir. Il se sent trahi.

La rage aux tripes l'envahit. Les désillusions prennent le dessus. Pour Renaud, qui a alors 33 ans, rien ne sera plus pareil et la chanson Fatigué (album Mistral gagnant – 1985) sera le témoignage flagrant d’un idéalisme en berne face à des contradictions trop puissantes.

Le chanteur réagit. Un autre désir prend alors naissance dans la carrière de Renaud, celui de l’engagement humanitaire...

Depuis plusieurs années la famine règne en Ethiopie. Renaud redouble d’énergie pour mobiliser les chanteurs français face à une communauté internationale impassible. Devant la défaite politique, le chanteur revêt l’habit de l’homme altruiste soucieux de sa puissance artistique. Avec Thomas Noton, son directeur artistique, et Valérie Lagange, Renaud monte l’association « Artistes sans frontières » sur le modèle Band Aid des pays anglo-saxons.

Un titre est proposé, Éthiopie, écrite par Renaud sur une musique de Franck Langolff. Rapidement montée en maquette, la chanson est envoyée à une trentaine de chanteurs et comédiens. Le lendemain matin, par retour de courrier, Jean-Jacques Goldman propose de venir. En fait, c’est toute une génération d’artistes qui répond présent à l’appel. De Jean-Louis Aubert à Laurent Voulzy en passant par Michel Berger, Cabrel, Christophe, Julien Clerc, Catherine Lara, Véronique Sanson ou Souchon, les meilleurs chanteurs français du moment se retrouvent réunis pour chanter tous ensemble. Les comédiens Coluche et Richard Berry participent également à la séance d'enregistrement. Une première ! Pari réussi : vingt-trois millions de francs seront collectés.

Malheureusement, quelques mois plus tard, l’histoire s'annonce autrement, de façon plus sombre avec la disparition de Coluche en juin 86, suivie quelque temps plus tard par le décès de deux autres amis, Desproges et Gainsbourg. Pour Renaud le coup est rude. Il sonne le glas d’un avant et d’un après. Jamais il ne se sentira aussi seul.

© Thesupermat - Renaud en concert lors du festival des vieilles charrues (2017)


GERMINAL, UN RÔLE TAILLÉ POUR RENAUD

En 1992, Renaud retrouve les terres de son grand-père maternel, mineur dans le Nord-Pas-de-Calais. D’une certaine façon, ce retour aux sources réveille en lui la lutte ouvrière chère à son cœur. Le cinéma de Claude Berry s’empare de cette atmosphère à travers une adaptation d’un roman d’Émile Zola, Germinal, et offre à Renaud l’occasion d’avoir un rôle de première importance en incarnant un jeune leader syndical.

Durant le tournage, le chanteur découvre le folklore des gens du Nord qu’il considère d’une grande générosité. Le « chroniqueur social » s’intéresse à la vie des mineurs en passant beaucoup de temps auprès de quelques vétérans revenus de l’enfer. Ces échanges, donnant foi, s’ouvrent sur l’envers du décor, celui d’une fin annoncée des bassins miniers à moyen terme.

À cette époque, Mitterrand entame sa dernière ligne droite avant de céder sa place à Jacques Chirac deux ans plus tard. Le chanteur, de son côté a la tête ailleurs. Il est tellement investi par son rôle que l’artiste va être rattrapé par le personnage qu’il incarne. Comme à son habitude, l’homme toujours à l’écoute de ses semblables témoignera musicalement de cette expérience en publiant Renaud cante el’ Nord (1993), un album composé de chansons en langue picarde, ce qui lui vaudra une première ‘Victoire de la musique’ dans la catégorie « Album de musique traditionnelle ».

Cette « aparté » dans le cinéma sera le dernier coup d’éclat de Renaud. Après 1993, le chanteur va se faire plus rare. L’époque semble alors ne plus lui convenir. Il ressent un certain malaise face à une société qui s’individualise toujours plus. Il ressent aussi qu’il n’est plus comme autrefois l’accompagnateur d’une France qui est sienne, mais celui d’une France qui a perdu courage. Après un détour par les chansons de Georges Brassens, il reviendra sur le devant de la scène momentanément en 2002 avec la chanson Manhattan-Kaboul qu’il chantera en duo avec Axelle Red. Aujourd'hui, les chansons de Renaud reste avant tout la "bande-son" de toute une génération qui était vissée à un idéal, celles pour qui la révolte a la noirceur d'un blouson et les rêves, la douceur d'un bonbon qui n'existe plus.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 04/2020)


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