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MUSIQUE DE FILMS


LE SILENCE AU CINEMA : UN ENNEMI JURE

Si le silence est redouté à la radio, il l’est autant dans le cinéma. Pour le 7e art, il peut même être considéré comme un ennemi qu’il faut combattre au quotidien, devant et derrière la caméra. Lors du tournage du film muet The Exquisite Sinner en 1926, les techniciens de plateau pouvaient lire sur une pancarte : « Please silent behind camera » (S’il vous plaît, silence derrière la caméra). En effet, lors du tournage d’une scène, il est bien connu que le bruit émanant du plateau déconcentre le jeu des acteurs. Cette règle de conduite, encore balbutiante, va provoquer une véritable rèvolution quand le cinéma deviendra parlant...

L’ARRIVEE DU PARLANT

Dans les premières années du cinéma parlant, si le silence est d’or, la réalisation d’un espace silencieux peut coûter très cher. Pour l’obtenir, les compagnies cinématographiques investissent dans l'insonorisation des studios. Les caméras bruyantes posant également quelques problèmes, il faut les isoler en les enfermant dans des cages de verre (le caisson insonore viendra plus tard) et, concernant l’éclairage, il faudra se prémunir autant que possible de l’emploi de certaines lampes fragiles et des bruits liés aux arcs.

Ce cinéma-là, aux avants-postes d'un cinéma moderne, pose immédiatement un ensemble de problèmes qu'il faut résoudre. Une certaine discipline est alors exigée sur les plateaux. Avant le tournage d’une scène le silence est réclamé, et si les techniciens rentrent dans le rang, il n’en est pas toujours de même de la part de certains metteurs en scène encore habitués au muet et qui, prit par le feu de l’action, se mettront à parler ou à crier pour guider les acteurs.


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Cette petite parenthèse, certes anecdotique, met en lumière la nouvelle relation qui lie le son et l’image ; une relation qui va bousculer bien des habitudes et des conceptions cinématographiques...


ET LA MUSIQUE ALORS !

Qui dit silence sur le plateau, ne dit pas absence de son dans le film ! La musique omniprésente de bout en bout dans les films muets, va devoir adopter une nouvelle logique. La présence des dialogues mais aussi des bruits lors des tournages, notamment en extérieur : vent, pluie, mer, rivière… ou voiture, klaxon, cris d’enfants, pour ceux citadins, vont bouleverser en profondeur le rôle alloué par la musique dans un film.

Une question se pose pour les producteurs : comment composer la place de la musique dans un film étant donné qu'elle ne peut plus occuper comme par le passé une fonction de remplissage ? Dans les studios, une frilosité règne. Le théâtre filmé n'est plus. Il s’éloigne à grande enjambée et laisse place à un cinéma aux dimensions plus aventureuses. De nombreuses stars du cinéma muet disparaissent et des nouvelles techniques voient le jour, permettant à quelques riches producteurs de se lancer dans des films à grand spectacle... Pourtant, sur le fond rien n'a changé. Personne ne se pose vraiment les bonnes questions...

La musique doit être présente car elle est indispensable. De ce côté-là, personne n'en doute, d'autant plus que les réalisateurs redoutent les silences qu'ils considérent comme des espaces contre-productifs. Dans les premiers temps, il n'y aura que peu de changement pour les musiciens. Lors du passage du muet au parlant, Ils ne feront que se déplacer de la fosse d’orchestre au studio. Par contre, pour ce qui concerne le contenu musical, il n'en ira pas de même. La musique passe-partout, interchangeable et si spécifique du film muet, ne peut plus exister sous des formes similaires et doit se singulariser. Pour renforcer l’identité d'un film, sa signature, pour que celui-ci existe pleinement, il devra posséder une musique fonctionnelle, imprégnée par un style.

Cette nouvelle direction artistique, quasi oblogatoire pour construire des films "modernes", prendra du temps. Il n’existe pas encore d’école de « composition pour l’image ». Les vieux clichés hérités du muet font encore de la résistance. De même pour les emprunts au répertoire classique, qui permettent rapidement de « saucissonner » la bande son aux endroits désirés. Aussi, pour se démarquer définitivement de l’empreinte laissée par le cinéma muet, il deviendra urgent pour les studios d’avoir à leur disposition les services d’un ou de plusieurs compositeurs attitrés, capables de gérer la bande son et de construire avec intelligence la chasse au silence.


LE COMPOSITEUR THERAPEUTE

Une des explications qui conduira à sous-estimer la musique de films vient du fait que si le compositeur est indispensable, et il n’est pas toujours reconnu pour son travail. Le compositeur pénètre au sein du cinéma parlant avec un statut ambigu. On a besoin de ses services quand les dialogues tournent à vide ou quand il faut combler un trou entre deux scènes. Le vide sonore, encore et toujours, et la présence de dialogues creux semblent générer un malaise, un déséquilibre qu’il faut combler coûte que coûte comme pour parer à toute éventualité. En effet, rien ne serait plus désastreux pour la production de voir sortir les spectateurs avant la fin du film !

Durant des décennies, le silence deviendra une hantise et traversera de part en part toute l’histoire du cinéma sonore. Pour pouvoir évaluer un juste équilibre à l'édifice, la musique devient rapidement une bouée de secours. C’est elle qui permet d’aider, de porter en triomphe une scène d'amour ou d'action. Personne ne songe au contraire, et pourtant ! Aucun genre n’échappe à la règle : comédie sentimentale, policier, western, aventure, science-fiction... Le piège diabolique tendu par le silence sera de mettre de la musique un peu partout, le plus possible. Les metteurs en scène n’ayant pas toujours une vision très juste de l’art musical en feront parfois un usage immodéré, même si, avec le recul, certains d’entre eux conviendront que la musique n’était pas toujours nécessaire à certains moments.

The Artist, un retour aux sources

On ne dirige pas la place d'une musique comme on dirige un jeu d’acteur. Un flot sonore, comme une marée montante, ne renflouera pas nécessairement le navire. Les meilleures expériences dans la musique de films sont très souvent liées à une « cohabitation pacifique », à une compréhension mutuelle entre le metteur en scène et le compositeur. Parfois, c’est le manque de temps, lors de la finalisation du film, le montage notamment, qui met sur orbite les problèmes à résoudre. Pour le compositeur, il est important de comprendre les vœux du réalisateur, ce qu’il cherche à développer, à établir dans le film, comme par exemple le rôle émotionnel dans des séquences sentimentales ou violentes.


UNE QUESTION DE DIALOGUE

Heureusement, la conscience professionnelle de quelques compositeurs, leur vision détachée et observatrice, permettra à de nombreux films de ne pas sombrer dans le désastre. Une cohabitation heureuse entre la musique, les répliques et les sons ambiants, c'est après ça que le cinéma court. Quelques compositeurs verront dans le « poids » du silence la révélation d’une maladie qu’il faut combattre et qu’il faut parvenir à soigner. Le risque pour le compositeur, tant pour le respect du travail accompli que pour la place qu'il occupe au sein de l’équipe cinématographique, sera de voir sa musique utilisée comme un vulgaire collage, comme une pièce rapportée que l’on peut déplacer, écourter, accepter ou refuser selon les impératifs de la production.

Le dialogue entre le metteur en scène, la production et le compositeur est d’autant plus difficile que ce dernier doit toujours s’adapter aux contraintes que le cinéma impose. Quand ses habitudes l’incitent à travailler en solitaire, le 7e art lui dicte au contraire une collaboration avec des personnes parfois étrangères à ce qui l’anime au quotidien. De là naissent parfois des divergences. Le compositeur doit parfois se plier à des contingences, à des éventualités qui riment mal avec la création solitaire. La fonction même de ce qui l’occupe au quotidien, à savoir les écritures, est forcément remise en question. Les « coupes » ne sont pas rares et le compositeur doit faire preuve de tolérance pour continuer à exister dans cet univers exigeant et impitoyable.

Bien d’autres surprises attendent encore le compositeur, comme celle de voir sa musique mixée à l’arrière plan, noyée au cœur de bruits naturels, ou d’avoir un minutage à respecter qui sera peut-être revu au dernier moment. Pour éviter de sommaire désillusions, le compositeur doit prendre de la hauteur, relativiser, et mettre son orgueil de côté. A ce stade, il n'échappera à personne que tous ces musiciens-là ne sont pas destinés à devenir des compositeurs de cinéma en puissance.

Aujourd’hui rien n’a changé ou si peu. Le compositeur travaillant pour l'image est souvent un pion qu’on utilise. Fondamentalement, cette position particulière a tracé ses sillons dans le développement de l'histoire du cinématographe. Tout est allé très vite, et les habitudes se sont solidement ancrées pour ne plus jamais en sortir à quelques exceptions près, notamment dans le film documentaire et la comédie musicale.

Fort heureusement, avec le temps, d’autres prises de position ont vu le jour, notamment dans le cinéma d’art et d’essai qui a contribué pour une bonne part à ce changement de valeur. Dans les BO, le silence est venu consolider d’autres scénarios du possible, trouvant à l'occasion une place légitime dans quelques scènes essentielles, en devenant à son tour un élément de composition cinématographique aussi important que la musique qui l'entoure.

On dit souvent que le silence est pesant, mais n’est-il pas aussi porteur d’une grande révélation ? Le cinéma a pris son temps. Aujourd'hui, il est arrivé à vivre avec le silence de la même façon que la musique, sans précipitation, avec modération, dans un juste équilibre entre repos et conquête.

Par Elian Jougla - 06/2015


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