JAZZ ET INFLUENCES


LE JAZZ COOL, UN JAZZ PORTÉ PAR DES MUSICIENS BLANCS

À la sortie de la seconde guerre mondiale, alors que le bop commençait à installer sa suprématie et donnait des airs passéistes au swing, les jazzmen blancs allaient apposer leur signature en créant un courant musical plus adaptée à leur sensibilité musicale, le jazz cool.


DÉFINIR « LE JAZZ COOL »

À l'arrivée d'un nouveau courant, il est toujours bien difficile pour un historien de savoir qui, de droit, peut réclamer sa paternité. Avant de lui donner un nom quelconque, encore faut-il définir le style et ses particularités. Si, d'une certaine manière, le be-bop reste une continuation de la musique hot par sa rugueuse expressivité, le jazz cool est, à son corps défendant, une musique plus « détendue ». Contrairement au bop qui a pris ses distances vis-à-vis de l’école swing, le rythme du cool est davantage dans sa tradition, de même que les instruments qui épousent aussi ses sonorités feutrées. Ce sont là quelques repères qui, dans leur globalité, ne doivent pas laisser croire que le jazz cool est une musique uniforme et sans relief. Le style ne manque ni de vigueur ni de caractère. D'ailleurs, les prétendants au titre démontreront leur capacité à surprendre et à ne pas se laisser enfermer dans un jeu trop stéréotypé.

De gauche à droite : Stan Getz, Chet Baker et Lee Konitz

La majorité des historiens citent en exemple trois noms capitaux : Stan Getz, Lee Konitz et Gerry Mulligan. Écouter leur musique permet déjà d’appréhender les différents paysages sonores du jazz cool. Cependant, n’oublions pas que certains côtés du style cool mais aussi des musiciens issus de la 'West Coast' ont été révélés au grand public par le canal de deux grands orchestres conduits par Woody Herman et Stan Kenton. Au début des années cinquante, l’essor du jazz cool permettra surtout aux jazzmen blancs de ne plus voir leur production et créativité rangées dans la musique de danse en se hissant au même niveau que le jazz joué par les meilleurs solistes noirs.


LES PRINCIPAUX REPRÉSENTANTS DU ‘JAZZ COOL’

Stan Getz : voir Stan Getz, la biographie du saxophoniste

Jimmy Giuffre : musicien expert sur les saxos ténor et baryton ainsi que sur la clarinette, Jimmy Giuffre joue remarquablement de tous ces instruments et particulièrement de la clarinette. De son « bout de réglisse » il tire des sonorités véritablement neuves (allant presque jusqu'à se passer de toute tonalité pour ne plus être qu'un souffle rythmique) qui sont un régal pour l'oreille tout autant qu'un fait musical nouveau. Bon arrangeur, Giuffre s’est fait connaître en 1947 pour avoir composé le morceau intitulé Four Brothers destiné à l’orchestre de Woodie Herman.


'FIVE BROTHERS' (1949)
Stan Getz, Zoot Sims, Al Cohn, Allen Eager et Brew Moore (sax), Walter Bishop (p), Gene Ramey (b), Charlie Perry (bat.)

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Lee Konitz : voir Lee Konitz et le jazz cool, portrait.

Gerry Mulligan : Il devait acquérir une grande célébrité à l'automne de 1952 grâce à sa découverte d'une nouvelle sonorité, d'un 'new sound'. Sans être un grand technicien de son instrument, le saxophone baryton, il en tirera le maximum utile pour célébrer sa musique et, de son manque de virtuosité, il en tirera un élément de fermeté architecturale. La musique produite sera des plus subtiles. Gerry Mulligan était aussi un bon arrangeur pour big band. Il devait réaliser avec le trompettiste Chet Baker, puis avec le trombone Bob Brookmeyer, de parfaits mariages sonores complémentaires. Désireux de renouveler sa formule, Gerry Mulligan montera par la suite un sextette en s'adjoignant un des meilleurs saxos-ténors de l’époque, Zoot Sims, et un nouveau trompette, Jon Eardiey. La musique réalisée, plus complexe et plus mobile, atteindra par moments les meilleurs contrepoints improvisés. Mulligan a toujours conservé un amour ardent pour les jam-sessions. Toujours prêt à des rencontres diverses, il a mis son baryton au service de toutes les causes ou presque. Parmi ces compositions citons : Five brothers, Limelight, Line for Lyons, Motel, Soft shoe, Swing house.

Zoot Sims : Comme Stan Getz, Zoot Sims a joué dans la plupart des grands orchestres blancs. Le saxophoniste avait toujours quelque chose à dire, soit une belle mélodie à développer, soit de simples mais efficaces conduites rythmiques à mettre en valeur. Comme sideman, il a enregistré de très nombreux disques, particulièrement avec son ami Al Cohn qui comme lui, a participé aux Brothers, célèbre formation qui a vu défiler de nombreux saxophonistes : Stan Getz, Allen Eager, Brew Moore ou encore Herbie Stewart, Allen Eager, Bill Perkins et le musicien belge Bobby Jaspar.

Lennie Tristano : Si Charlie Parker a eu une grande influence sur Konitz, c'est plus encore un pianiste aveugle qui permettra à celui-ci de se révéler, Lennie Tristano. Chercheur et théoricien mis en contact avec les grandes œuvres de la musique classique moderne et particulièrement de l'école viennoise qui a ouvert la porte à l'atonalité, Lennie Tristano a inauguré un nouveau langage musical, intellectuel certes, mais qui, sous une apparente froideur, ne manque pas de vivacité. Les principaux reproches que l'on adressera à ses œuvres tiendront au fait qu'elles ne sont pas jouées avec un swing réellement efficace et que l'humour en est presque absent.


'FOUR BROTHERS' (1947)
Zoot Sims (sax) et Woody Herman big band

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AUTRES SIDEMEN

À la suite de Konitz, tout autant que de Parker et même de Benny Carter, quelques saxophonistes blancs, presque tous issus de la 'West Coast' pour avoir vécu sur la côte du Pacifique aux environs de Los Angeles, ont réalisé des œuvres aimables, sensibles et intelligentes. Citons : Bud Shank, qui est aussi un spécialiste de la flûte ; Lennie Niehaus, aussi habile arrangeur que saxophoniste ; Phil Woods, qui tournera avec Dizzy Gillespie et Quincy Jones et Art Pepper, musicien sinueux et inquiet. N’oublions pas Paul Desmond, longtemps soliste du Dave Brubeck Quartet, qui possède une sonorité fluide, moelleuse, en parfait accord avec son phrasé, la qualité de son invention et la logique de ses développements.

Chet Baker : Indépendamment des saxophonistes, quelques autres musiciens solistes méritent notre estime, au premier rang desquels il convient de citer le trompette Chet Baker. Après avoir quitté la formation de Mulligan, Baker, malgré une certaine impuissance à se montrer un leader de classe, va enrichir son jeu par l'emprunt des meilleures qualités de Miles Davis (qui, de son côté, traversera le cool sans trop s'attarder). Consulter la biographie de Chet Baker.


STAN GETZ et CHET BAKER (Live in Stockholm 1983)
Stan Getz, Zoot Sims, Al Cohn, Allen Eager et Brew Moore (sax), Walter Bishop (p), Gene Ramey (b), Charlie Perry (bat.)

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Maynard Fergusson : Bien qu’ayant orienté sa seconde partie de carrière vers une musique nettement commerciale, parfois même condamnable, le trompettiste avait dirigé à la fin des années 50 une assez bonne formation de douze musiciens, très virile et aussi bruyante que swingante, qui doit beaucoup au travail de l'arrangeur Slide Hampton.

Outre Bob Brookmeyer déjà cité, les trombonistes ne seront pas nombreux à se révéler dans le jazz cool. Néanmoins, citons les superbes techniciens que sont Milt Bernhart, Billy Byers puis Bob Enevoldsen et Frank Rehak. Avec la musique cool apparaît aussi un instrument jusqu'alors négligé par le jazz et que le style valorisera : le cor (ou french horn). Le plus intéressant spécialiste en sera Julius Watkins qui en jouait avec beaucoup de swing, de franches idées et un son d'un beau velouté. Un confrère de la 'West Coast', John Graas, devait acquérir également une enviable position sur la scène américaine.

La flûte fera aussi son apparition. Venant enrichir la palette sonore du jazz moderne, l’instrument avait bien essayé, avec Wayman Carver, de se faire une place au soleil dans le jazz des années 30, mais ce n'est qu'avec la recherche effrénée du 'new sound' et la désaffection croissante de la clarinette que la flûte a réussie à s'imposer. Les principaux solistes en sont Buddy Collette, Eric Dolphy, Roland Kirk, Yusef Lateef, Herbie Mann, Jérôme Richardson, Bud Shank, Frank Wess et Léo Wright, entre autres (il est à remarquer que la plupart des musiciens qui jouent de ce bel instrument sont souvent loin d'être des musiciens cool, mais quand ils l'utilisent, leur jeu est toujours plus doux et plus fluide, cette différence étant due aussi aux particularités et possibilités sonores de l’instrument).

Par Elian Jougla (Cadence Info - 01/2021)
(source Le jazz ed. Seuil)


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