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MUSIQUE & SOCIÉTÉ.


LE PHÉNOMÈNE INQUIÉTANT DES « STREAMS » DANS LA MUSIQUE

Le phénomène n'est pas nouveau. Il y a dix ans, Cadence Info dénonçaient la pratique des « likes » sur Facebook. À présent, c'est au streaming d'être touché à son tour. Quand on est un artiste branché Internet, gagner des « vues » est décisif pour son image. Cest devenu le nerf de la guerre, notamment dans l'industrie musicale. Or, celle-ci s'en inquiète. Voici pourquoi...


LE CONTEXTE DU « STREAMING »

Vous est-il arrivé d'être parfois étonné de découvrir que des titres parfaitement confidentiels et interprétés par d'illustres inconnus revendiquent des millions et des millions d'écoutes ? Seriez- vous en face d'une intox ? Cette tricherie se développe au point d'inquiéter des organismes comme la SACEM qui a réagi tout récemment.

Depuis quelques années, de nombreuses personnes n'écoutent plus la musique dans la rue en se servant d'un lecteur mp3 ou d'un autre support déconnecté d'Internet. À cela, ils préfèrent le streaming. C'est devenu comme un réflexe pour le consommateur. Grâce à leur abonnement sur des plateformes spécialisées dans l'écoute de la musique en ligne, ils sont aux premières loges pour découvrir les derniers tubes. Amazon music, Deezer, Apple ou Spotify, vous les connaissez certainement. Sur la Toile, ces portails monopolisent le secteur du streaming musical.

Chaque fois qu'un titre est écouté, c'est la rémunération et la cote de popularité de l'artiste qui s'envole. Les « streams », il n'y a que ça qui compte. C'est devenu le nouveau Graal de la musique. Cette dérive était prévisible et elle concerne tous les pays industrialisés. Depuis 2021, la France s'est jointe à cette frénésie en rajoutant aux "Victoire de la musique", le prix de l'album le plus « streamé ».


LA MISE EN ALERTE

Il est légitime qu'un artiste cherche à s'élever en scrutant régulièrement le nombre de « vues » qu'il obtient après la mise en ligne de son dernier titre. Jusqu'à présent, l'industrie musicale, les artistes, les producteurs, fermaient les yeux sur ces fausses vues. Pourtant, des rappeurs s'en sont inquiètés et ont dénoncé cette dérive dans quelques titres : « Merci merci le stream, les hommes mentent, les chiffres aussi. » (About Tall, "Stream") ; « Tu peux pas t'acheter du goût, mais tu peux t'acheter des streams. » (Alpha Wann, "La lumière dans le noir").

En 2014, dans un article concernant le référencement, Cadence Info avait mentionné les usines à "Like" sur Facebook (voir ici). Présentement, les « artistes » n'achète plus des « j'aime », mais ils courent après des « vues » afin d'obtenir des millions de « streams ». C'est une technique de marketing qui s'enflamme et qu'il est difficile de contrôler.

En furetant sur le Web, acheter des « écoutes » semble plutôt facile. Vous me direz, quel est l'intérêt ? Si je représente un consommateur lambda, les « faux streams » ressemblent à des « fake news », et cela n'est jamais agréable d'être pris pour un pigeon en saluant à tort un artiste prétentieux de son succès. Pour les artistes indépendants, les labels et les managers, le sujet est tabou. Ceux qui se confient s'en aperçoivent en constatant la soudaine explosion du nombre de vues.

Pour les artistes responsables, ce « petit jeu » semble être légitime en étant emporté comme d'autres par cette dérive du streaming à l'échelle planétaire. Si les « stars » y contribuent, elles ne sont certainement pas les seules à en détenir la responsabilité. Les médias, ne demeurent-ils pas les premiers à évoquer et à évaluer les performances d'un artiste en fonction de ses chiffres de vente ou de ses vues sur Youtube, par exemple ?

Être vue, c'est de ne plus être « l'aiguille dans une meule de foin ». C'est entrer dans la course au succès. Pour le moment, près de dix pour cent des « streams » seraient frauduleux. Cette atteinte à l'intégrité artistique touche essentiellement la musique la plus écoutée en ligne, le rap. Le chiffre paraît insignifiant, mais quand un artiste y participe, il atteint le million de vues en quelques jours. Cette dérive concerne aussi bien le débutant que la star du showbiz.

Cette falsification organisée est préoccupante, car elle concerne des artistes classés dans le top. De là à estimer que certains succès sont erronés est parfaitement exact. De fait, ils doivent être relativisés. Un artiste populaire qui entre dans la spirale est tenté de continuer pour pulvériser ses précédents records de vente ou pour réagir face à la concurrence. Le but à atteindre est de devenir disque d'or dans un bref délai. Dans le domaine du « streaming », il faut faire avancer ses pions tout en s'assurant de se surpasser, sinon, c'est un échec.


LA TRICHERIE EXPOSÉE

Tricher sur le nombre d'écoutes semble aussi simple qu'un clic en ligne. Sur Spotify, les 1000 « vues » sont vendus actuellement 7 € et moins de 3 000 € le million de fausses écoutes. Avouez que dans ces conditions, les chiffres annoncés ne signifient plus grand-chose, pas plus que de devenir disque d'or, comme le promet la plateforme.

Vous me direz : « Le plus simple ne serait-il pas de renoncer à cette forme de comptabilisation virtuelle ! » Oui, mais dans l'immédiat, cela n'en prend pas le chemin !

Grâce à un programme informatique, un fraudeur est en mesure d'ordonner sur les plateformes de streaming, à des centaines et des centaines de comptes piratés, d'exécuter la même musique en boucle et, le pire, sans que leurs détenteurs s'en aperçoivent ! La pratique est bien sûr illégale.

Pour concrétiser ce nouveau business, le profil du fraudeur n'est pas celui d'un informaticien. À la base, un unique ordinateur et une connexion Internet suffisent. C'est donc une installation qui peut être mobile et à peine détectable en utilisant, notamment, un réseau darknet. Le plus souvent, une charte de confidentialité entre le « distributeur » et l'artiste existe. Ce dernier peut choisir la cadence du nombre de « vues » par jour. Toutefois, le fraudeur n'est qu'un intermédiaire qui perçoit une rémunération pour service rendu. En réalité, cette tractation est dirigée par des fournisseurs anonymes disséminés à travers la planète.

« Mais est-il pensable de traquer ces pirates de l'informatique d'un nouveau genre ? » Non, car cela repose sur une pratique logistique sans fin. Pour contrer cette piraterie des temps modernes, des individus se sont spécialisés « chasseurs de faux streams » en ayant recours à des algorithmes pour les repérer. L'unique moyen de les détecter réellement tient dans leurs agissements, à condition qu'ils se comportent sans cesse de la même façon ce qui, en réalité, est guère le cas.

« Comme les plateformes de streaming prennent-elles en compte cette fraude ? » Difficile de le savoir. L'unique espoir, pour que la popularité d'un artiste soit ce qu'elle est réellement, ne pourra provenir que d'une réaction appuyé par l'industrie musicale. Il ne faut certainement pas perdre de vue que pour une chanteuse ou un chanteur, le streaming entraîne des enjeux financiers. Les producteurs indépendants s'en inquiètent. Le modèle de rémunération du streaming est directement mis en cause.


EN CONCLUSION

Pour le client des plateformes de streaming, l'argent perçu par l'abonnement ne va pas immédiatement chez les artistes concernés. La globalité de la somme récoltée par tous les consommateurs est préalablement mise en commun, avant d'être répartie en fonction de la part de marché de chaque artiste. De fait, si une tricherie existe, elle fausse directement l'évaluation de ces parts.

En France, la SACEM (la Société des Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique) a réagi suite à deux plaintes pour escroquerie. C'est peu, me direz-vous, mais il faut bien un début à tout ! Comme mentionné précédemment, faire appel à un système virtuel pour prêcher le vrai est, me semble-t-il, une erreur qui aurait pu être évité. Quand la popularité rime avec l'argent, elle rend aveugle. Il faut seulement espérer que cette « cécité virtuelle » ne l'emporte pas toujours.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 01/2022)

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