MUSIQUE & SOCIÉTÉ.


STREAMING, TIMING ET CONSÉQUENCES ARTISTIQUES

Il fut un temps où les compositeurs se moquaient éperdument de la durée de leurs œuvres : de quelques minutes pour un instant récréatif à une demi-heure, une heure, voire bien plus pour convenir à l’histoire d’un opéra. Ça, c’était avant l’apparition de l’enregistrement !


PETIT RAPPEL HISTORIQUE DU « TIMING »  : DU 78 TOURS AU 33 TOURS

Au tout début du 20e siècle, pour le grand public, graver des sons pour ensuite les écouter sur un phonographe, c’était aussi fantastique que d’assister à une séance cinématographique. Chaque auditeur acceptait alors ce qu’on lui proposait, bien content de pouvoir écouter les trois ou quatre minutes de musique offertes.

Avec un « timing » aussi réduit, il va s’en dire que les plus malheureux ont été les musiciens classiques qui n’avaient droit au chapitre que sous certaines conditions, comme celui d’enregistrer un concerto étalé sur plusieurs 78 tours. Prenant toute la mesure de cette contrainte, la durée d’enregistrement allait être au centre des préoccupations et devenir une priorité absolu.

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Les mélomanes devront pourtant attendre les années 50/60 pour voir naître le « 30 cm ». Le ‘long play’, comme on disait alors, allait surtout procurer une autre respiration artistique en autorisant des enregistrements plus importants : jusqu’à 20/25 minutes par face. Dans les foyers, le magnétophone à bande, puis la platine K7 feront aussi leur entrée et permettront d’élaborer des programmes musicaux de longue durée.

© Mohamed Hassan - pxhere.com


L’ARRIVÉE DU DIGITAL, QUAND TOUT A BASCULÉ

Si dans les années 70 rien ne change ou presque, le son s’affine toutefois grâce aux développement des possibilités techniques apparues dans les studios d’enregistrement. Mais à l’orée des années 80, la fidélité de l’analogique arrive dans une sorte d’impasse technique mais aussi commerciale. En cause, l’apparition du CD. La musique vient d’entrer dans une autre sillage, celui du son digital. À son lancement, et malgré la réticence de quelques nostalgiques du vinyle, le cœur des mélomanes finit par savourer cette « musique propre, nette et sans bavure ». Le catalogue des œuvres classiques est le premier à revoir sa copie. L’absence de craquement, la dynamique accrue, sans compter l’accès direct et programmable aux différentes plages, voilà ce que le grand public peut s’offrir avec une simple platine CD vendue dans le commerce !

Comment résister à de telles tentations, d’autant que la platine CD est simple d’utilisation et semble éternelle. Il n'est pas encore question de "timing". C'est même tout le contraire car le public apprécie majoritairement la durée des CD qui peuvent dépasser les 60 minutes d'écoute sonore sans autre manipulation que celle de la télécommande. Personne alors n’imagine autre chose, jusqu’à l’arrivée d’Internet.

L'autre phénomène majeur est la vulgarisation du matériel informatique dans les foyers au début des années 2000. Le stockage des données se pose alors autrement. En face d'un disque dur, le CD n’a plus raison d’être, pas plus que le walkman, objet symbolique des années 80, dont la relève est assurée un temps par le lecteur de mp3 (le mp3 étant un compresseur de données) et aujourd'hui par la clé USB et ses variantes (unité de stockage miniature et mobile).

Web et outils nomades provoquent une révolution conjointe. Le stockage comme le montage de playlists à son goût - et pour un coût dérisoire - entre dans les habitudes du consommateur lambda. Très vite, le téléchargement illégal prend place (comme autrefois avec la K7). À la facilité succède l’addiction encouragée par la prolifération de titres facilement accessible sur la Toile. On imagine dès lors que tout retour en arrière est impossible et que le seul remède à cette habitude compulsive est d’éteindre les sources incriminées. Mais voilà, le désir est trop fort, et c’est la musique qui en pâtit ! Alors que la mort programmé du disque est imminente, un cri d’alarme est lancé en France par les majors et les artistes, et donne naissance à la loi Hadopi en 2009, au moment même où s’installe une autre façon d’écouter de la musique ou de voir des films : le streaming.


LES CONSÉQUENCES DU STREAMING

La suite de l’histoire nous y sommes présentement. Grâce au streaming, la musique s’écoute en direct et il n’est plus nécessaire de la télécharger. Les serveurs ont remplacés les magnétophones d'hier et les données sont recueillies dans d'énormes armoires de stockage. Conséquence directe : l’absence de possession d’une œuvre sur un support physique tend à bouleverser les scénarios du possible, les codes en vigueur : droits d'auteur, diffusion. Ce mode de consommation a aussi d'autres conséquences dont on prend toute la mesure aujourd’hui, tant le phénomène a modifié et amplifié le comportement de tout en chacun, dans notre façon d’apprécier, d’écouter une œuvre et de relativiser sur sa qualité. Face à l’abondance, le mot « zapping », qui était apparu avec la multiplication des chaînes télévisées, renaît avec force grâce au streaming, de sorte que l’enregistrement d’une œuvre musicale excédant les 5 minutes pose tout de suite le délicat problème de sa survie et même de sa création.

Le marketing associé aux maisons de disques ne peut qu’y songer, d’autant que la crise du disque est passée par là et qu’elle a mis en danger l’industrie musicale. La parade consiste à anticiper et à s’adapter à cette nouvelle forme de consommation musicale. Si le comportement de l’auditeur est en cause, il n’est pas directement responsable d’une technique dont il devient malgré lui prisonnier. Cette attitude n’est pas qu’une question d’âge ou de génération, elle nous précipite seulement dans une société de consommation qui est la nôtre et qui n’a pas pris toute la mesure de ses changements… Et comme tout va très vite, certaines « interférences » nous échappent forcément !

Par le passé, le problème de la durée d’une musique existait déjà. En remontant dans les années 60, le « timing » d’une chanson ne devait pas excéder les trois minutes pour convenir aux deux titres par face du super 45 tours et aux passages en radio. Par la suite, l’apparition du simple 45 tours allait occuper le terrain d'une autre façon en servant d’objet promotionnel précédant la sortie de l'album (voire l’artiste lui-même via les hit-parades et les tournées). Dans les annnées 80, le Top 50 enfoncera le clou en donnant encore plus de poids au single. De cette diffusion exclusive dans les médias et des chiffres de vente exponentiels sortiront un grand nombre d’artistes et de groupes de variétés éphémères qualifiés de « One hit wonder » (artistes qui n'ont fait qu'un tube dans leur carrière).


© Trouni Tiet - ProNightclubPhotography.com - L'avenir des DJ serait-il menacé ? 'Spotify Party' est une application qui mixe votre soirée à la place du DJ.

L’AJUSTEMENT DE LA DURÉE DES CHANSONS

Il y a quelques mois, une étude commandée par la marque Samsung démontrait que le streaming aurait pour conséquence d’écourter la durée des tubes dans un avenir proche. Le « trois minutes » passerait à deux minutes, juste le temps d’installer l’accroche principale de la chanson (les instrumentaux étant écartés). La raison de ce changement proviendrait de la capacité de notre concentration qui deviendrait inférieure à celle - déjà chancelante - d’aujourd’hui.

Ce phénomène en perpétuelle évolution laisse songeur et produit ce paradoxe : alors que l’attention du musicien est toujours nécessaire pour interpréter correctement une œuvre, la concentration de l’auditeur à l'écouter tend à se réduire inexorablement. La création musicale de longue durée serait ainsi directement menacée et plus du tout justifiée. Les plateformes comme Deezer ou Spotify ont déjà relevé ce changement majeur dans nos habitudes de consommation.

Aujourd’hui, le streaming est devenu le moyen d’écoute le plus prisé, anéantissant le marché du CD et même celui du téléchargement sur Internet. Parce que facile et non encore condamnable, parce qu’économique et parfois gratuit, toute parade visant à contrer le streaming semble hors de portée. Certains chiffres en attestent : sur Spotify, huit des dix chansons les plus « streamées » de ces dernières années durent moins de quatre minutes, mais dans les faits, leur écoute est interrompue bien avant leur fin naturelle. Le « mécanisme conditionné » du streaming encourage donc à zapper, ce qui diminue d’autant la possibilité à une chanson de trois minutes ou plus de devenir un jour populaire. Plus grave, sur certaines plateformes de streaming, si l’écoute est inférieure à 30 secondes, c'est le créateur de la chanson qui en paye le prix en ne percevant aucun droit !

Quelles sera alors dans un avenir proche la place des œuvres classiques ou des longues improvisations de jazz ? Serons-nous alors emportés, seulement poussés par un rythme hypnotique sans autre concentration d’écoute ? La techno des années 90 et ses variantes illustraient déjà cette forme de consommation basée musicalement sur de courts motifs répétitifs. Comment ensuite les artistes feront face et comment accepteront-ils un tel challenge ? Autant de questions qui se poseront tôt ou tard. Tout un pan de la musique que nous connaissons aujourd'hui ne disparaîtra pas, mais la structure des musiques populaires à venir sera certainement écourtée, remaniée en faisant intervenir l’accroche à la façon d’un jingle publicitaire. Dans les faits, les perdants seront surtout les compositeurs qui ne pourront plus s’exprimer sans avoir en tête ce couperet qui restreint leur créativité naturelle. Quelle misère !

Par Elian Jougla (Cadence Info - 12/2021)

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