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CLASSIQUE / TRADITIONNEL


MAURICE RAVEL, BIOGRAPHIE PORTRAIT D'UN COMPOSITEUR ANTICONFORMISTE

Si le Boléro de Maurice Ravel est tombé dans le domaine public, l’œuvre musicale tant interprétée à travers le monde, si singulière dans le paysage sonore de la musique classique, n’est pourtant qu’un ersatz parmi le catalogue prestigieux de ce compositeur qui a prospecté sa vie durant, et avec méthode, d’autres espaces sonores encore inexplorés…


MAURICE RAVEL, À L'AUBE DU 20e SIÈCLE

Son grand-père était un boulanger savoyard naturalisé suisse et son père, un ingénieur. Ce dernier épouse, au cours d'un déplacement professionnel en Espagne, une jeune fille originaire des Basses-Pyrénées. De cette union naît en 1875 Maurice Ravel. Trois mois après sa naissance, la famille quitte Ciboure dans les Basses-Pyrénées pour s’installer à Paris…

Attiré par la musique, Maurice Ravel trouve à travers des parents attentionnés les encouragements à s'engager dans cette voie. L'enfant n’a que six ans lorsque Henri Ghys à l'honneur de lui donner ses premières leçons de piano et Charles-René celui de corriger ses premiers devoirs d'harmonie. Pour parachever au Conservatoire sa formation technique d’une solidité exemplaire, une suite de professeurs et de compositeurs vont se succéder, dont Bériot, Émile Pessard, André Gédalge et Gabriel Fauré.


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Le jeune Maurice Ravel espérait pouvoir logiquement couronner ses études classiques par le Grand Prix de Rome, mais, après avoir obtenu en 1901 un second Grand Prix, quatre ans plus tard, il se voit refuser le droit d'affronter de nouveau l'épreuve. Les jurés académiques avaient considéré comme une ironique insolence le style prudemment conventionnel qu'affectait de pratiquer à leur intention le jeune musicien qui avait déjà émerveillé les connaisseurs en écrivant les Jeux d'eau, Shéhérazade et un Quatuor à cordes où s'affirmait hardiment un redoutable anticonformisme. Cette brimade scandaleuse de l'Institut aura pour effet de soulever l'indignation générale. Gabriel Fauré prendra publiquement le parti de son élève, et, en quelques jours, la victime de cette mesquine vengeance avait conquis une célébrité beaucoup plus enviable que la consécration scolaire dont on l'avait frustré : il était devenu l'espoir de toute une génération.

Dès lors, le jeune pionnier va se consacrer librement à sa mission d’explorateur, prospectant avec méthode des zones inconnues du mystérieux pays des sons. Sa vie, étrangement préservée de tout orage passionnel, est désormais remplie par un labeur lent et minutieux d'ajusteur de précision, engrenant, la loupe à l'œil, les minuscules roues dentées de ses chefs-d'œuvre dont la perfection mécanique ne sent jamais l'effort. Car, en traitant dédaigneusement Ravel d « horloger suisse », Stravinsky le premier, n'a fait que rendre, malgré lui, un magnifique hommage à la maîtrise artisanale qui assure tant de solidité, d'équilibre et d'aisance à son style éblouissant.


RAVEL, LE FLANEUR LABORIEUX

L’écriture pour piano et la mélodie deviennent pour lui des moyens d’expression qui, pendant quatorze ans, contenteront ses aspirations les plus ambitieuses. Ce sera l'époque du Menuet antique, des Sites auriculaires, de la Pavane pour une Infante défunte, des Jeux d'eau, de la Sonatine et des Miroirs, en même temps que celle des deux Épigrammes de Clément Marot, de Shéhérazade, du Noël des jouets, des Cinq mélodies populaires grecques et des Histoires Naturelles, sans compter, bien entendu, le génial Quatuor en fa.

À partir de 1907, Ravel commence à « penser orchestralement » et l'on assiste alors à la féerique floraison de la Rapsodie Espagnole, de L'heure Espagnole, de Daphnis et Chloé, de La Valse, de L'Enfant et les Sortilèges, du Boléro et des deux Concertos de piano auxquels viennent s'ajouter les magnifiques orchestrations de Ma Mère l'Oye, des Valses nobles et sentimentales, du Tombeau de Couperin et des Tableaux d'une Exposition de Moussorgski.

Cela n'empêche pas l'auteur de l'admirable Quatuor en fa d'enrichir, en même temps, son catalogue de musique de chambre d'un Trio et de deux Sonates, d'ajouter à son répertoire de piano les romantiques enchantements de Gaspard de la Nuit, la version originale de Ma Mère l'Oye, des Valses nobles et du Tombeau de Couperin, et de confier aux chanteurs des Mélodies hébraïques ou des Poèmes de Mallarmé.

Cette fabuleuse production, méthodiquement préparée et réalisée par un créateur qui ne laisse rien au hasard, jalonne une existence de flâneur laborieux qui ne recherche pas les succès de foule, méprise l'argent, voyage peu, ne dirige qu'accidentellement ses œuvres d'une baguette timide et ne connaît de véritables plaisirs que dans la fréquentation assidue de quelques salons « sélect » et l'intimité « bohémienne » d'un petit groupe de camarades choisis. Sa mentalité est, à cet égard, tout à fait déconcertante, car elle offre un mélange surprenant de naïf snobisme, de puéril dandysme vestimentaire et de conformisme mondain dont s'accommodent inexplicablement son esprit frondeur, son idéologie politique et sociale d'avant-garde et son goût de la gaieté tumultueuse et des libres propos d'une pittoresque tribu d'artistes — les fameux « Apaches » — qui lui constituent, dès sa sortie du Conservatoire, une garde du corps active et dévouée.

Cette dernière particularité le distingue de Fauré et de Debussy qui ne connurent jamais la réconfortante ambiance que peuvent apporter à un jeune créateur les peintres, poètes, compositeurs et critiques ambassadeurs bénévoles de sa propre génération. Ce sont ces révoltantes injustices dont Ravel est victime de la part des musiciens officiels qui suscitent ces ardents défenseurs qui seront là, fidèles jusqu'à sa mort et qui, par leur clairvoyance et leur vigilance, lui rendront de précieux services.


LA CANDEUR ENFANTINE

C'est chez son ami Maurice Delage que Ravel s'initie à la musique russe, à tout le mouvement littéraire et pictural de l'époque et qu’il s'imprègne d'un idéal d'art raffiné. Maurice Ravel a une pudeur au moins égale à celle de Debussy, n’étant pas plus expansif que lui, et s’il prend plaisir lors de conversation et se préoccupe de rechercher des interlocuteurs, il n'a pas la moindre intention de les honorer de ses confidences. « II poussait jusqu'au génie, avec une virtuosité rusée, écrira le plus clairvoyant de ses disciples, l'art de perdre son temps et de le faire perdre aux autres. » Ce qui prouve à quel point il éprouvait le besoin d'une présence humaine à proximité de ses rêveries.

On sait qu'il gardait toujours une candeur enfantine qui attendrissait ses familiers, mais qui demeurait pour les témoins plus lointains de ses puérils artifices, une énigme un peu décevante. Son entourage s'irritait de ne pouvoir comprendre comment ce petit cerveau d'écolier espiègle, trop vite satisfait de médiocres gamineries, pouvait enfanter des chefs-d’œuvre aussi profondément étudiés et portant la marque d'une maîtrise si réfléchie. Car l'art de Ravel, plus que tout autre, révèle l'intervention incessante de l'intelligence la plus lucide et de la plus ferme volonté.

L'auteur des Jeux d’eau prenait grand soin de souligner lui-même son adhésion à la définition de "Buffon", qui ne voit dans le génie qu’une longue patience, en affirmant que n'importe quel éleve du Conservatoire aurait pu réaliser la gageure du Boléro aussi parfaitement que lui et que, pour composer des ouvrages de la même valeur que les siens, il suffisait de « travailler » aussi sérieusement qu'il l'avait fait. Nous avons le droit de faire toutes réserves sur la sincérité et l'efficacité d'un tel axiome pédagogique, mais il est bien certain que la coquetterie intellectuelle constante de cet artiste si prodigieusement doué a été de dénigrer systématiquement le « don » au profit du labeur.


UNE SENSUALITÉ MÉLODIQUE DOUBLÉE D’UN RAFFINEMENT ORCHESTRAL

Tout en faisant la part du paradoxe dans cette attitude on doit reconnaître que Ravel a tout fait pour la justifier dans la plupart de ses œuvres. Il existe dans son approche une sensualité harmonique et une sensibilité mélodique extraordinairement développées. Il obéit volontiers, dans le choix de ses sujets, à des curiosités techniques et à un goût secret de l'exploit sportif ; un tour de force que ne connurent ni Debussy ni Fauré. Il lui plaira de chercher, dans une Introduction et un Allegro les effets de timbres que l'on peut obtenir en enveloppant une harpe d’une draperie sonore tissée par une clarinette, une flûte et un quatuor à cordes.

Les trois tableaux pianistiques de Gaspard de la Nuit sont nés du désir avoué de battre, dans le domaine de sa virtuosité transcendante, le record de difficulté de Islamey de Balakirew. Les Valses nobles et sentimentales, La Valse ou encore Le tombeau de Couperin sont de savantes et subtiles transpositions qui pastichent non pas une écriture mais un climat spirituel. Quant au Boléro, il semble être le résultat d'un amusant pari engagé à la suite d'une controverse sur l'instrumentation. Soulignons au passage le Concerto pour la main gauche qui vient compléter la série des performances spectaculaires qui ont permis sans cesse à ce virtuose de la plume de savourer, égoïstement, la volupté de la difficulté vaincue.

Avec l'âge et le déroulement logique d’une carrière déjà bien remplie, Maurice Ravel développe une tendance au dépouillement et à la simplification d’écriture ; des attitudes que l'on observe assez souvent chez la plupart des maîtres parvenus à l’automne de leur vie. Le compositeur dépense beaucoup d'ingéniosité pour donner l'apparence d'un calcul personnel à cette inévitable dissociation de la sève. Son Duo pour violon et violoncelle, savamment déduit d'un laborieux parti pris, illustre aussi mélancoliquement cette observation que les Sonates de Debussy lorsqu'on rapproche le premier des Miroirs et les secondes du Prélude à l'Après-midi d'un Faune.

Il faut également noter le curieux attrait qu’exerçait sur Ravel la recherche des effets rares et du rendement exceptionnel dans les instruments dont il se servait. Il criblait de questions les clarinettistes, les hautboïstes, les cornistes, les bassonistes pour essayer de leur arracher quelque secret professionnel afin de forcer les barrières que les traités d'orchestration ont traditionnellement élevées entre les « bons » et les « mauvais » registres de chaque outil musical. Il se risquait alors avec une savante audace dans les chasses gardées et les « sens interdits » et se réjouissait des piquantes découvertes qui récompensaient ses dangereux exploits de braconnier.


ENTRE RAVEL ET DEBUSSY

En portant un regard superficiel sur Maurice Ravel, on commet souvent l’erreur de voir chez lui un élève brillant de Debussy. À l’époque 1900 où certaines hardiesses de l'écriture harmonique et orchestrale, communes aux deux compositeurs, frappent seules l’imagination des premiers auditeurs de la Habanera et de la Soirée dans Grenade, cette confusion est excusable, cependant chaque année qui s'écoule fait apparaître plus clairement l’absurdité d’un tel malentendu. Les caractéristiques musicales du Boléro suffisent à prouver la profondeur du fossé qui le sépare du compositeur des Nocturnes. On relève dans les conceptions de chacun de ces deux maîtres des dissemblances frappantes, qu'il s'agisse de leur métier architectural, de l’accent de leur lyrisme ou de leur technique orchestrale.

Ravel, en face d'un sentiment ou d'un paysage, a plus de retenue morale et une vision plus aiguë que son aine. Il s’efface volontairement derrière son sujet et redoute les voluptueux abandons auxquels ne résiste pas toujours l’auteur du Prélude à l'après-midi d'un Faune. Il suffît de juxtaposer le « lever du jour » de Daphnis et Chloé et la sortie de Pelléas pour constater qu'avec deux palettes à peu près semblables ces deux peintres ont traduit deux impressions visuelles et deux atmosphères lumineuses presque identiques d'une façon très différente.


L’HÉRITAGE LAISSÉE PAR MAURICE RAVEL

On sait quelle fut la terrible agonie morale de Maurice Ravel progressivement emmuré en lui-même par une mystérieuse lésion cérébrale qui lui laissa son intelligence intacte tout en le privant de la possibilité d'en faire usage dans ses rapports avec ses semblables. Pendant les quatre dernières années de sa vie, il a connu le supplice atroce d'un prisonnier condamné à être enterré vif et qui, étroitement ligoté et bâillonné, voit s'élever, pierre par pierre, la muraille qui va le retrancher du monde extérieur et le vouer à une lente asphyxie. Une intervention chirurgicale désespérée, tentée par scrupule de conscience, aura pour seul résultat d'abréger son martyre.

Ainsi disparut en 1937 le magicien basque dont l'extraordinaire maîtrise a exercé et exerce encore sur les musiciens du monde entier une influence considérable. Ses Jeux d'Eaux, ses Miroirs, son Gaspard de la Nuit, son Tombeau de Couperin et ses deux Concertos nous ont révélé une technique nouvelle du piano. Ses pièces d'orchestre sont des leçons saisissantes d'instrumentation ; son écriture harmonique a jeté les bases solides d'un vocabulaire souple et fort dont toutes les audaces se justifient. Partout, il a fait œuvre de conquérant. Ses trouvailles ont modifié le climat de l'art méditerranéen et, bien qu'elles soient spécifiquement françaises, elles n’ont eu aucune peine à s'évader de nos frontières pour s’imposer plus rapidement encore que celles de Debussy à travers les continents.

Ce ne sont peut-être pas les qualités les plus rares de Maurice Ravel qui ont été les éléments essentiels de cette triomphale diffusion. Le Boléro est assurément un agent de publicité plus actif que sa Sonatine et ce sont souvent les vertus mesurées de ce personnage raffiné qui ont internationalisé son prestige. La foule lui a été reconnaissante d'abriter sa haute science derrière des façades rassurantes et bienveillantes. On lui est gré des hommages répétés qu'il a rendus à toutes les formes de la danse, qu'il s'agisse d'une Pavane, d'un Menuet, d'une Habanera, d’un Rigaudon, d'un Boléro, d'une Valse ou d’un Fox-trot.

Sans pouvoir analyser leur plaisir, les auditeurs les plus ignorants sont sensibles à l'infaillibilité de sa technique architecturale qui s’impose irrésistiblement à l'oreille. La netteté et le relief de son arabesque mélodique constituent de précieux attraits pour l’amateur ingénu qui ne se doute pas qu'une phrase large et contemplative, comme celle de l’adagio de son Concerto en sol majeur, n'est pas le résultat d’une effusion spontanée mais le fruit d'un lent et patient tâtonnement. Sensible à l'ironie des choses et aux sournoises mystifications du destin, Ravel doit trouver, dans l'au-delà, une amusante saveur à tous ces malentendus que pimentent sa gloire d'une pointe de cette innocente imposture dont les manifestations l'ont si souvent diverti au cours de son existence.

Mais ceux qui ont compris toute l'importance de l'œuvre ravélienne ne se résigneront pas aussi aisément à de pareils quiproquos. Ils estimeront, au contraire, que, malgré la réussite éclatante de sa carrière, Ravel n'a pas été l'enfant chéri des fées qu'il aimait tant. Sa vie inquiète de « refoulé » et sa fin tragique en sont déjà, à elles seules, de tristes témoignages. Mais il faut souligner, en outre, la malveillance avec laquelle deux génies hostiles ont choisi la date de sa naissance et celle de sa mort. Dans une période normale de notre histoire son apparition aurait laissé derrière elle un sillage lumineux lent à s'effacer. Or, les voix de deux autres prophètes ont un peu étouffé la sienne. Le premier : Debussy. Le compositeur lui a dérobé, d'avance, une grande partie de ses fidèles, au début de sa croisade. Le second : Stravinsky. Il a surgi à point nommé pour détourner de lui et entraîner dans une direction opposée toute la génération de compositeurs qui pouvait bénéficier de son enseignement et de son exemple.


Par PATRICK MARTIAL (Cadence Info - 05/2016)
(source : Histoire de la musique - Ed. Arthème Fayard - 1949)

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