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CLASSIQUE / TRADITIONNEL


DINU LIPATTI, BIOGRAPHIE/PORTRAIT DU PIANISTE

« Ne vous servez pas de la musique, servez-la. » disait-il. Trop tôt disparu, à l’âge de 33 ans, le pianiste roumain Dinu Lipatti laisse derrière-lui quelques témoignages discographiques incontournables. Le compositeur Harold C. Schonberg écrira en 1953, trois ans après son décès  : « Lipatti, un maître du clavier, serait devenu l'un des artistes suprêmes de notre époque. C’était un pianiste du niveau de Rachmaninov, doté d'une énorme technique et d'un sens rythmique puissant. »


DINU LIPATTI OU LE TALENT IMMODÉRÉ

Constantin Lipatti, appelé depuis son plus jeune âge "Dinu", est né en 1917 à Bucarest dans une famille de musiciens, d’une mère pianiste et d’un père violoniste qui avait étudié avec Pablo de Sarasate et Carl Flesch. Le compositeur Georges Enesco accepte d’être son parrain (une sublime photo le montre couronnant de lauriers le front de son filleul qui tient son petit violon).


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Le parcours de Dinu Lipatti est des plus classiques. Il travaille le piano et la composition avec Mihail Jora pendant trois ans avant de rejoindre le Conservatoire de Bucarest, où il étudie auprès de Florica Musicescu.

© Bibliothèque nationale de France - Dinu Lipatti (répétition concert Besançon 16/09/1950)

Le talent de "Dinu" ne se fera pas attendre. En juin 1930, alors que les meilleurs élèves du conservatoire donnent un concert à l'Opéra de Bucarest, Lipatti, âgé de 13 ans, reçoit une ovation pour sa performance du Concerto pour piano de Grieg. Deux ans plus tard, il remporte des prix pour ses compositions : une Sonatine pour piano et une Sonatine pour violon et piano. La même année, il remporte également un grand prix pour sa suite symphonique Les Tziganes.

À l’âge de 17 ans, le voici auréolé d’un Prix de Vienne. Le pianiste Alfred Cortot, qui assiste à sa prestation, voit en ce jeune homme le pianiste qu’il est, mais sans ses défauts. Cela incite le concertiste à le prendre sous son aile, de lui faire découvrir Paris où il le présente à quelques maîtres de la musique : le compositeur Paul Dukas, le chef d’orchestre Charles Munch et surtout Nadia Boulanger, pianiste qui deviendra une pédagogue de renommée internationale et avec laquelle il abordera quelques Valses de Brahms.


LES PREMIERS RÉCITALS

Armé de ses grandes mains puissantes, d’une capacité de concentration à toute épreuve et d’une patience et humilité face à des œuvres au travail infini, Dino Lipatti ne sait pas encore qu'il va entrer dans la liste des grands pianistes du 20e siècle.

En 1935, alors qu’il n’a que 18 ans, le jeune pianiste fait ses débuts de concertiste à Paris, à l'École Normale. Le 17 mai, soit trois jours avant le concert, son ami et professeur, Paul Dukas, décède. Pour Lipatti, sa disparition l’affecte profondément au point de modifier son programme en interprétant Jésus que ma joie demeure, issu de la cantate N°147 de J.S. Bach.

En 1939, les événements liés à la Seconde guerre mondiale bouscule sa carrière. À 22 ans, alors que l'espoir de trouver une issue favorable à son destin s'amenuise de jour en jour, Dinu rencontre la fée de sa vie, Madeleine, pianiste. Bien qu’il donne des concerts à travers les territoires occupés par les nazis, il décide avec sa femme de quitter sa Roumanie natale en septembre 1943 pour la Suède. Par chance, le couple trouve de l’aide en la personne du pianiste suisse Edwin Fisher qui leur permet de partir pour la Suisse, à Genève.

Le couple doit faire face à une certaine précarité, celle des « sans-lieu » et sans-papiers d’alors. Privé de concerts, Lipatti se console en allant écouter le pianiste Arthur Schnabel, se lamentant de perdre ainsi de précieuses années en attendant l’issue de la guerre. Toutefois, quand on s’appelle Lipatti, on éprouve le besoin d’éprouver la vie, et cette attente qui dure plus de deux ans lui permet d’aborder son instrument avec une autre maturité.

Lipatti est un pianiste qui exige de sa personne un perfectionnisme sans égal. Son jeu de piano est largement apprécié pour la pureté absolue de ses interprétations, au service de laquelle il utilise une technique pianistique magistrale ; le pianiste pouvait obtenir à tout moment, dans quelle que situation que ce fût, un même effet sonore, une même couleur de chacun de ses dix doigts.

Contrairement à d’autres pianistes, Lipatti était à son aise dans le silence des studios d’enregistrement et, à chaque voyage qui le conduisait en Angleterre, parallèlement aux concerts, il réalisait autant de sessions que possible dans les légendaires studios d’Abbey Road (sa collaboration avec le producteur de disques Walter Legge entre 1947 et 1950 a abouti à la plupart des enregistrements du jeu de Lipatti.)


DINU LIPATTI : IMPROMPTU (SCHUBERT)
(issu du concert donné au festival de Besançon le 16 septembre 1950)


HISTOIRE D’UN RÉPERTOIRE

Lipatti est particulièrement connu pour ses interprétations de Chopin, Mozart et Bach, même s’il a également enregistré du Liszt , Enesco (Sonates), Schumann (Concertos pour piano), Grieg (Concerto pour piano et orchestre) et Ravel (Alborada del gracioso). Son enregistrement des Valses de Chopin, resté sous presse depuis sa parution, est depuis longtemps un favori de nombreux mélomanes classiques.

Lipatti n'a jamais enregistré officiellement de musique de Beethoven. Cependant, la Sonate Waldstein fera partie de son répertoire à partir de 1935, tout comme le Concerto de l' empereur qu’il interprétera à Bucarest à deux reprises au cours de la saison 1940-1941 ; le pianiste étant même prêt à l'enregistrer pour EMI en 1949 (mémo interne du producteur Walter Legge en date du 23 février 1948).

Dinu Lipatti était aussi compositeur. Il a écrit de nombreuses pièces pour piano et poiur orchestre dans un style néoclassique avec des influences françaises et roumaines. Citons : Les Tziganes, suite symphonique (1934), Symphonie concertante pour deux pianos et orchestre (1938), Danses roumaines pour deux pianos (1943) et pour orchestre (1945) mais aussi un Concerto pour orgue et piano et une Aubade pour quatuor à vent.

Un coffret de 7 CD édité par Warner rassemble tout l’héritage de Lipatti. On y trouve notamment quelques enregistrements en live, mais surtout des enregistrements précieux réalisés en studio : le Concerto de Schumann (dir. Karajan), celui de Grieg (dir. Galliera) et l’éblouissante Alborada de Maurice Ravel. Mozart (Sonate K.310), Chopin (Valses) sont également présents.

PREMIERS SIGNES DE LA MALADIE ET DERNIER CONCERT

C’est en 1946, quand il accepte un poste de professeur de piano au Conservatoire de Genève, que les premiers signes de la maladie apparaissent. Au début, les médecins sont déconcertés, jusqu’à que soit diagnostiquée la maladie de Hodgkin. L’arrivée de cette maladie rampante allait conduire Dinu Lipatti à refuser les tournées programmées. C’est un peu comme si la maladie lui avait imposé un immobilisme, une économie de vie à même de définir le fond de son caractère et de son art.

© Bibliothèque nationale de France - Dinu Lipatti et sa femme Madeleine (Besançon 16/09/1950)

Madeleine et lui se marient finalement en 1948, alors que la santé du pianiste ne cesse de se dégrader et que ses exécutions publiques deviennent de plus en plus sporadiques. Pour combattre la maladie et améliorer son énergie, le pianiste suit alors un traitement à base d’injections de cortisone. En 1950, peu de temps avant sa mort, une lueur d’espoir naîtra le temps d’un été, et c’est peu après, exactement le 16 septembre, que Dinu Lipatti donnera son dernier concert enregistré. Le pianiste y apparaîtra remonté comme un ressort, voire exalté malgré la forte fièvre.

Par chance, cet ultime témoignage de son art sera précieusement conservé par Walter Legge : la Sonate en si mineur de Mozart, la Partita n°1 de Bach, un Impromptu de Schubert et treize des quatorze Valses de Chopin (le pianiste étant trop fatigué pour interpréter la n°2). Le pianiste mourut moins de trois mois plus tard à Genève, à l'âge de 33 ans. Le jour de l’annonce de son décès, le précieux et dernier enregistrement de Lipatti avait peut-être trouvé à cette occasion sa plus magnifique mission en étant diffusé sur les ondes de la RTF. Bien des années plus tard, en 1997, le pianiste deviendra à titre posthume l'un des membres privilégiés de l' Académie roumaine. Ses contributions remarquables à l'interprétation et à la composition de la musique classique pouvaient enfin s'écrire en lettres d'or.

Par Patrick Martial (Cadence Info - 03/2019)


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