CHANSON


THE CARPENTERS, PORTRAIT D’UN GROUPE POP RESSUSCITÉ PAR SES BELLES CHANSONS

Poids lourd de la pop music des années 70, The Carpenters ont enchaîné tube sur tube. Pourtant, si ce groupe a été populaire, la critique rock les ignorera...


L’IMAGE SOIGNÉE DES CARPENTERS

De la fin des années 60 au début des années 80, The Carpenters ne méritaient aucun respect de la part des rockers. Cette attitude était due à leur musique jugée trop propre pour être finalement honnête, de même que leur mode de vie qui ne reflétait pas la “bonne attitude”. C’étaient des gentils, des premiers de la classe. En juillet 1974, leur présence en couverture du magazine Rolling Stones était-elle un coup de "com" pour répondre à leurs détracteurs ?

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Être rock, c’est appartenir à une tribu, à un clan, le constat d’une rébellion, d’une contre culture ou d’un esthétisme. Le romantisme des Carpenters n’était certainement pas “Sex drugs and rock and roll”, mais il a trouvé sa place dans l’image qu’il a véhiculée, à une époque où l’on s’identifiait plus aussi fortement qu’aujourd’hui à un mode de vie existentiel. Dans les années 70, la musique était une façon de se connaître en s’attachant aux valeurs qu’elle transportait, ce qui allait parfois à l’encontre de l’éducation reçue.

© wikipedia - Le chef de chœur Frank Pooler avec Karen et Richard Carpenter (1970)

Il était inenvisageable que les Carpenters se glissent dans l’univers du rock si avare de concession. Ne pas les cataloguer dans le domaine de la variété, dans le sens péjoratif du terme, bien peu de critiques rocks y renonceront. Richard et Karen étaient visiblement agacés d’être perçus de la sorte. Karen, lors d'une interview pour la télévision américaine, y alla de son commentaire : « Les critiques qui ne nous aiment pas n’ont jamais aimé ce qu’on représente. Ils n’aiment pas mon costume, trouvent ma frange trop courte, critiquent la couleur de mes bottes. Mais ils n’ont jamais fait une remarque sur une intonation étrange ou un mauvais tempo. Non. C’est plutôt : pourquoi est-elle assise derrière ce truc ? Des choses qui n’ont aucun sens et qui sont sans intérêt. » .

On comprendra à la lecture de ces quelques lignes que Richard et Karen Carpenter appartiennent à la longue lignée des artistes maudits et incompris. Ils étaient méprisés par les critiques de rock pour avoir commis l’irréparable en produisant une musique jugée commerciale (alors que sous le manteau, rare était celui qui n’avait pas, dans son imposante collection de disques, un album des Carpenters honteusement caché). Pour les critiques les plus féroces, c’était de la musique d’ascenseur, ce qui faisait dire qu’il était impossible d’aimer à la fois les Rolling Stones et les Carpenters, et qu’il existait de fait une forte improbabilité pour que ces deux groupes se rejoignent un jour sur scène. Et comme de plus leur musique ne puisait pas aux mêmes sources, cela ne pouvait certainement pas contenter un même public. Dans la majorité des cas, de telles observations entraînaient une décrédibilisation de l’image des groupes mal-aimés même quand leurs chansons rencontraient du succès.

Mélodie sirupeuse, arrangement de “bon goût”, musique aseptisée et bon enfant, délimitent superficiellement le répertoire des Carpenters. Visiblement pas rebelles, étaient-ils pour autant aussi blanc que neige ? Quand ça marche, une maison de disques n’envisage pas de changer de régime. Que ce soit les Carpenters ou d’autres groupes pop de l’époque, ils subissaient sur le long terme, et parfois à contrecœur, l’image que le public retenait d’eux. Le jugement par l’apparence n’est-il pas d’ailleurs, pour la majorité des gens, le premier repère auquel se raccrocher ?

Ce qui les différencie aussi des stars du rock, c’est leur rapport avec l’argent. Le frère et la sœur géraient leur carrière en entrepreneur prévoyant. L’argent récolté était aussitôt investi, ce qui leur permettra d’acquérir plusieurs centres commerciaux et une salle de spectacle. Ils avaient le profil type de l'Américain pour qui faire de l’argent est synonyme de réussite sociale, de reconnaissance. Presque une religion.

Une autre facette de leur inclination à accepter les valeurs éducatives reçues se produira en 1973, quand le groupe sera invité à la Maison Blanche par Nixon, alors que dans la rue, les Américains manifestent contre la guerre du Vietnam et que le Watergate frappe à la porte. Karen et Richard Carpenter étaient perçus comme des modèles à imiter, polies, ne faisant jamais de vagues. Leur musique allait dans le même sens, en n’obligeant pas à une remise en question, encore moins en délivrant des messages politiques. Seuls les cheveux longs avaient, semble-t-il, la permission de pénétrer dans la Maison Blanche. Les seuls excès de la part des Carpenters seront une dépendance aux antidouleurs pour Richard et aux coupe-faims pour sa sœur. (1)

1 - Karen Carpenter a été anorexique pendant de nombreuses années, à une époque où ce trouble du comportement n’était pas encore considéré comme une véritable maladie. Les diverses thérapies qu’elle suivra précipitèrent son décès qui interviendra en 1983 alors qu’elle avait seulement 32 ans


WE'VE ONLY JUST BEGUN (1970)
L'un des premiers grands succès des Carpenters.

INFLUENCE ET PERFORMANCE DES CARPENTERS

Dans les années 70, la revendication d’une musique pop, libre et originale, était dans toutes les bouches. L'existence des Beatles était bien finie. Or, de nombreux groupes, acceptés ou refusés par les rockers, étaient nés de leur influence. Tout comme les Bee Gees, les Carpenters vont vivre leur adolescence aux sons du groupe de Liverpool. Les Beatles étaient le reflet d’une certaine indépendance ; indépendance à écrire pour soi et indépendance dans les tenues et les déclarations. Bien sûr, les Beatles ne seront pas les seuls, mais c’est leur appétence envers les mélodies que l’on retrouve dans les chansons des Carpenters (leur hommage aux Beatles avec la chanson Ticket to Ride ne doit rien au hasard).

© A & M Records( wikipedia.org) - Photo publicitaire Billboard Magazine (1974)

En écoutant les Carpenters, on remarque tout de suite leur exigence à produire une musique soignée. Élaborée façon “middle on the road”, à savoir ni vraiment rock ni fleur bleue, le travail en studio comptait énormément pour Richard et Karen, surtout les voix qui ne devaient souffrir d'aucun reproche. Tout était extrêmement travaillé. Les Carpenters étaient des perfectionnistes, notamment Richard qui n’aurait pas supporté la moindre faiblesse. Certes, le type d'orchestration faisant appel à des cordes et des cuivres n’a plus réellement cours aujourd’hui dans les chansons pop, mais il répondait parfaitement au contexte de l’époque et au goût du grand public. Les arrangements pleins de rondeurs convenaient parfaitement à l’esthétique de leurs chansons.

Dès leur début de leur carrière, la personnalité des Carpenters reposera sur la présence de Karen chantant en s’accompagnant à la batterie. L’habitude avait été prise du temps où ils pratiquaient le jazz. Karen jouait parfaitement bien de l’instrument, mais c’était fort rare dans les années 60/70 qu’une femme joue de la batterie. Ce n’était pas sa place. Bien plus tard, pour une question d’image, et consécutivement aux diverses pressions exercées par la maison de disques et l’entourage professionnel, Karen délaissera peu à peu l’idée de jouer de la batterie sur scène pour se consacrer seulement au chant.

Dans les années 70, le contexte du live était très différent par rapport à aujourd’hui, surtout aux États-Unis. Le public estimait que le concert était un espace dans lequel les artistes devaient s’exprimer autrement que sur le disque. Pourtant, les Carpenters faisaient tout le contraire. Les critiques rock ou jazz, peut-être pour avoir été trop habitués à voir des improvisations en live, ne comprenaient pas que la reproduction à l’identique du son du disque était pour Richard et Karen une marque de respect envers le public. Chez les Carpenters, la perfection s’engageait autrement en posant ses critères et exigences non seulement en studio, mais aussi sur scène.


BACHARACH/DAVID MEDLEY (BBC, 1971)
L'importance des voix, représentatif du style des Carpenters, prend ici toute sa valeur. Successivement  : Knowing When To Leave ; Make It Easy On Yourself ; Always Something There To Remind Me ; I’ll Never Fall In Love Again ; Walk On By ; Do You Know The Way To San Jose.

VERS UNE RECONNAISSANCE ÉTERNELLE

Les chansons des Carpenters seraient-elles aussi naïves que l’on croit pour parler si bien au cœur des gens ? Aujourd’hui, qu’en reste-t-il ?

Comme d’autres formations célèbres des années 70/80 qui ont cessé d’exister, des dizaines de “tribute band” à travers le monde reproduisent avec plus ou moins de fidélité leurs grands succès, parfois dans des salles contenant plusieurs milliers de personnes ou dans des complexes pour le troisième âge. Pour le public, l’important est ailleurs. Peu importe au fond la qualité des imitations, l'essentiel se trouvant toujours dans les souvenirs précieux de quelques mots ou de quelques mélodies.

Les grands classiques que sont Close to You, We’ve Only Just Begun ou Yesterday Once More semblent être éternels. Classique dans leur construction, les chansons servies par d’excellents auteurs et compositeurs, dont Burt Bacharach, donnent le sentiment d’une grande tenue à l’épreuve du temps.

Aujourd’hui, avec le recul, ces chansons aux allures surannées et si significatives des années 70 indiquent seulement que l’association de Richard et Karen Carpenter ne pouvaient que s’opposer avec l’image du rock d’alors. Il existe dans leurs chansons une douceur et une volupté uniques qui s'opposent à l’aspect incisif du rock. Ces caractéristiques que l’on retrouve notamment dans les songs américains et la bossa nova n’ont rien d’exceptionnel, mais chez les Carpenters, ils prennent une tout autre dimension. Toutes leurs chansons sont comme habitées par ce désir de perfection et d’aboutissement.

Derrière une facilité trompeuse, la musique des Carpenters possède de nombreuses subtilités que seules des oreilles aguerries peuvent constater. Tout aussi remarquable, la voix de Karen, unique par sa justesse et son timbre. Même la célèbre chanteuse de jazz Ella Fitzgerald le reconnaîtra. Seule une grande voix est susceptible de transporter toutes les sensibilités. Les voix d’Aretha Franklin, de Billie Holiday et de Karen Carpenter n’ont rien en commun sauf de parler aux émotions. Sa voix est posée et nuancée avec ce léger vibrato qui donne vie aux mots. Elle ne la force pratiquement jamais, seule son interprétation à la tonalité mezzo est là pour vous guider et vous emporter.


I CAN DREAM ? CAN'T I ? (Sammy Fain/Irving Kahal - album 'Horizon' - 1975)
Une ballade inspirée musicalement par les songs des années 30 avec par-dessus la superbe et délicate interprétation de Karen

THE CARPENTERS RÉHABILITÉS

Les années 70 s’éloignant, l’impact des images égratignées par le temps et la survivance de quelques concerts vont créer un tournant dans l'histoire du groupe, jusqu'à devenir magique. Le recul imposant un autre regard, l'émotion allait gommer les mauvaises paroles et les mauvaises critiques. Avec leurs chansons servies sur un plateau d’argent, The Carpenters apparaissent alors à nos yeux comme les témoins d’une période où la chanson, parfois gaie, parfois sombre, s’exprimait avec une autre attente qu'aujourd'hui.

La soudaine disparition de la chanteuse survenue en 1983 devait jouer un rôle essentiel dans la réhabilitation des Carpenters. Dans le milieu artistique, les artistes qui sont aimés et qui disparaissent soudainement alimentent la presse de ses bons mots. Les États-Unis verront chez Karen une icône.

Le culte de la jeune femme talentueuse trop tôt disparu s'amplifiera quatre ans après sa mort. En 1987, le film Superstar : The Karen Carpenter Story devient culte. Le court métrage biographique et expérimental de Todd Haynes retrace les 17 dernières années de la vie de la chanteuse alors qu'elle luttait contre l’anorexie. Malgré la famille qui s’opposera à sa diffusion, The Karen Carpenter Story frappera de plein fouet le milieu underground new-yorkais par son audace en utilisant des poupées Barbie comme acteurs, mélangées à des documentaires et des séquences artistiques.

Sept ans plus tard, la crème de la scène alternative internationale tentera de faire revivre les Carpenters à travers une compilation de leurs succès (If I Were a Carpenter). Grant Lee Buffalo, Sheryl Crow, Redd Kross, Matthew Sweet, les Irlandais The Cranberries et les Japonais Shonen Knife évoquent chacun avec leur style respectif un bien pâle reflet des originaux, mais ils permettent de pardonner l’image ringarde qui courrait après Richard et Karen depuis leur début de carrière pour en faire un groupe branché.

Depuis l’arrivée des plateformes vidéos, les chansons des Carpenters n’ont jamais cessé de rencontrer des artistes qui exposent leur propre version, du punk à l’epic rock en passant par la bossa nova. Close to You est sans aucun doute la chanson fétiche si l’on en juge par le nombre de reprises qu’elle suscite ; une façon de souligner que les Carpenters n’ont jamais totalement disparu et qu’ils ont passé l’épreuve du temps avec succès.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 12/2021)


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