MUSIQUE & SOCIÉTÉ.


DANSE ET MUSIQUE, L'HISTOIRE DE DEUX ARTS QUI FONT CAUSE COMMUNE

Peut-on vraiment dissocier musique et danse, tant leur histoire est commune ? La musique inspire les chorégraphes et la danse des corps suscite des idées chez les compositeurs. De tout temps, la danse a été pratiquée en accord avec la musique. Aucune civilisation n’y échappe depuis les temps les plus lointains. La danse, cet art des mouvements et de la grâce a acquis des formes variées en fonction des époques, mais également en fonction des milieux sociaux qu’elle a traversés…


PETIT RAPPEL HISTORIQUE

Dès l’antiquité, en Occident, la danse est déjà organisée. Elle s’impose collectivement et se "professionnalise". Les Grecs, les premiers, voient dans la danse et dans la gestuelle un art expressif chez lequel il est possible de développer une “grammaire chorégraphique”. La danse n’est pas considérée comme un défouloir, mais comme le reflet d’une culture et d’une civilisation. Elle aide l'individu dans son désir de se civiliser.

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© New York public library's - Bal donné à la cour de Henri III à l'occasion du mariage d'Anne duc de Joyeuse avec Marguerite de Lorraine, 24 Septembre 1581

En fonction des sociétés et de l’image représentative de l’homme et de la femme, la danse retranscrit le comportement de l’individu face aux événements, qu’ils soient festifs ou cérémonials. Par exemple, chez les Hébreux, les femmes chantaient en même temps qu’elles dansaient. Mais la danse vivra aussi dans un silence relatif durant une longue période qui va de la décadence des Empires au Moyen Âge. Elle sera considérée comme la manifestation de l'œuvre de Satan. L’église la combattra, jugeant l’émancipation du corps et des postures qui l’accompagnent comme malsaines.

Après les rares mentions laissées dans les écrits durant cette période, la danse réapparaît au 15e siècle. L’une de ses formes, la basse-danse, est enseignée par des maîtres à danser dans des mouvements nonchalants et cérémonials. La France dévoile déjà toute la richesse de son imaginaire en fonction de ses régions. Le pays danse au son de la bourrée en Auvergne, de la gavotte en Provence et de la courante, une danse dont l’origine est incertaine (française ou italienne) et qui serait issue du branle en usage au règne d’Henri III.

Sous d'autres cieux, en Italie, ce sont la pavane, danse noble et solennelle, la gaillarde, au caractère vif, ainsi que la tarentelle et la bergamasque qui s’imposent. En Allemagne, naît une danse à quatre temps au rythme modéré, l’allemande, tandis qu’en Espagne, la chaconne l’emporte et que l’Angleterre accorde ses pas au son de la gigue. Chaque danse populaire prend pour cible des pas et des mouvements précis, mais chacune ou presque sera “récupérée” pour appartenir à des compositions musicales beaucoup plus ambitieuses sous diverses formes dont la suite.

À l'origine, la suite est une série de pièces instrumentales écrites dans la même tonalité qui réunit deux danses aux mouvements contrastés, interprétées essentiellement par le clavecin et le luth. Elle se répand dans toute l’Europe durant les 17e et 18e siècle, avant de trouver sa stabilité à travers quatre mouvements : l’allemande, la courante, la sarabande et la gigue. Ultérieurement, un mouvement d’introduction l’accompagnera : le prélude.

Au-delà des suites composées par Jean-Baptiste Lully, Jean-Sébastien Bach illustrera à merveille cette forme qui prend fin avec la période baroque. La suite allait décliner et s'éclipser pour laisser place à la sonate et la symphonie, comme si la musique de concert devait reprendre ses droits pour conserver une autorité indéniable et légitime, forte de son indépendance.


OPÉRA ET BALLET

La danse, à travers l'ardent désir de ses chorégraphes, souhaitait se transformer en un véritable art, comme la musique. Même si son expression au 17e siècle est assujettie à l’autorité des compositeurs, elle parviendra néanmoins à se glisser dans des œuvres musicales ambitieuses comme l’opéra. Par ailleurs, le menuet devient une danse très prisée, constituant même un sommet dans l’évolution de la danse en France. À la cour, ses pas sont étudiés et enseignés par le maître à danser de Louis XIV.

Le ballet, forme théâtrale de la danse, s’impose aussi, mais avec cette différence appréciable que la musique est composée à son intention. Les danseurs et danseuses exécutent des gestes et des figures chorégraphiques dans un décor approprié. Presque tous les grands compositeurs du 18e siècle, à de rares exceptions, désireront obtenir une commande pour écrire une musique de ballet ; le compositeur imaginant la danse chorégraphique s’animer au son de sa musique, symbole d’une puissance artistique qui unit deux arts aux signes distinctifs devenus complémentaires.

Inspirée par les danses paysannes allemandes, la valse prend son essor à Vienne au cours du 19e siècle avec les Strauss. La valse exige sa figure à trois temps, tandis que les compositeurs du romantisme réinventeront les danses de leur terroir, à l’image de Chopin avec ses polonaises, polkas et mazurkas dessinées sous une avalanche de notes et de phrases techniques.

© flickr.com - Chaque danse détient ses modes d'expression comme ici avec la musique indienne (Leela Sapera, danseuse gitane du Rajasthan - Concert au musée Guimet 09/04/2009).


LA DANSE S’ÉMANCIPE

À la fin du 19e siècle, va venir d’outre-Atlantique une modernité sans égal. Les nouvelles danses fidélisent à la fois un public populaire et bourgeois. Elles ont pour nom charleston, fox-trot… et boogie-woogie, quand les Noirs enjoindront leur science du rythme syncopé, du mouvement cadencé allié à une souplesse naturelle. Rien ne sera plus semblable et la liberté des gestes retrouvés accélérera la naissance de nombreuses autres danses.

Au rock’n’roll des années cinquante succédera le twist, le madison, le jerk ou le hully-gully à la décennie suivante. Ailleurs, en Amérique du Sud, l’explosion des pas dansés se fera à travers la sensualité du tango et de la bossa nova, de la festive samba ou du cha-cha-cha. Toute cette modernité affichée est transportée à travers des danses populaires qui se pratiquent encore collectivement ou en couple, à l'image du slow.

Tandis que la France profonde des années 60 et 70 reste attachée à l'ambiance des "bals musette”, dans les discothèques, les pas de danse vont s’individualiser jusqu’à devenir inclassable. Les Américains, les premiers, avec leurs "numéros dansés" qui se sont installés dans les comédies musicales depuis les années 20, illustrent à présent les signes avant-coureurs d’une société de consommation qui part à la dérive : drogue, chômage, précarité, violence, racisme...

Dès lors, le défoulement prend le dessus. Exit les danses cadrées. La gestuelle libère le corps et peu importe la chorégraphie ou l'intention qui lui est donnée. Dès lors, il est bien délicat d'avoir une idée, et même une vague idée de ce que la musique intériorise et communique réellement, si ce n'est, pour le danseur ou la danseuse, de s’isoler dans sa bulle, l'esprit absorbé, écrasé sous le poids des décibels.

En 1977, le film “La fièvre du samedi soir”, réalisé en pleine période disco, parachevait idéalement ce que la société de consommation n’avait pu apporter à toute une jeunesse. La danse, au centre du film, prenait à témoin un “latino” prisonnier de ses rêves, de sa classe sociale, et pour lequel la danse était devenue une simple échappatoire, l'unique mode d’expression à même de satisfaire son ego surdimensionné.

© pxhere.com - Le beak dance, une danse urbaine.

Dans les années 80/90, la danse envahit la rue et s’exprime. Alors que le moonwalk suscite l’illusion du pas glissé et que le break dance officialise les danses urbaines de ses chorégraphies acrobatiques, des gestes beaucoup plus académiques poursuivent leur existence à travers des ballets aux contours très contemporains, peut-être poussifs, qui interrogent certainement, et où les chorégraphies prennent en otage la musique plus qu’elles ne respectent ses figures rythmiques.

Néanmoins, de ces danses capturées au hasard des spectacles de rues ou des festivals, s’élèvent des tentations pour renouveler le langage du corps et de l’esprit, comme faire du neuf sur des classiques de Stravinsky ou de Tchaikovsky. Preuve s’il en est que la danse est un art vivant qui peut dépasser les schémas traditionnels pour ne jamais se laisser enfermer, et encore moins se laisser séduire par une gestuelle attendue.

Par Patrick Martial (Cadence Info - 06/2022)


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