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MUSIQUE DE FILMS


LALO SCHIFRIN, PORTRAIT CINÉMATOGRAPHIQUE DU COMPOSITEUR ARGENTIN

Quand on évoque le musicien Lalo Schifrin, on songe immédiatement à ses réalisations pour la télévision des années 60 et à ses séries cultes. C'est ainsi que vient à l'esprit de chacun l'incontournable thème de Mission Impossible cadencé sur une grille de blues à cinq temps et saluant, à travers l'emploi de ses percussions, les racines latino-américaines du compositeur...


LA VIRTUOSITÉ MUSICALE DE LALO SCHIFRIN SUR GRAND ÉCRAN

© filmmusicsite.com – "Mission Impossible", la première référence populaire du compositeur argentin.

L'inspiration musicale de Lalo Schifrin se répercute à travers son goût des rythmes vivants et tonifiants. Le secret du compositeur est probablement là, dans cette alchimie d'écritures, entre maîtrise et lâcher prise... Au-delà du sacro-saint générique de Mission Impossible (et des autres thèmes qui habillent la série – tous de bonnes factures), un autre « standard » tout aussi légendaire suivra, Mannix, taillé jazz « West Coast » par son orchestration et qui demeure un parfait exemple d'un thème extrêmement charpenté, doté à la fois d'un lyrisme mélodique agencé et d'un swing placé sous contrôle. Par la suite, Starsky & Hutch prolongera, dans les années 70, ce même désir d'honorer au mieux les séries policières.

Entre-temps, Schifrin fera honneur au cinéma en signant ses premières musiques de films... Bullitt, BO incontournable au générique imparable et magnifiée par la fameuse course poursuite entre deux voitures dans les rues de San Francisco, une Ford Mustang et une Dodge. Cette longue séquence rentrée dans les annales et admirablement filmée pour l'époque tiendra en haleine le spectateur durant une bonne dizaine de minutes par sa tension musicale au crescendo minuté. Nous arrivons là à un sommet du genre signé par un compositeur, arrangeur et chef d'orchestre qui a su se préserver en évitant de marcher sur les platebandes d'autres musiciens de l'époque, à l'image de Quincy Jones, d'Oliver Nelson, d'Henri Mancini ou de Michel Legrand.

© bear-family.fr – "Bullitt" (pochette de la BO).

De même, en singularisant et en diversifiant son inspiration, Lalo trouvera à travers les films de l'Inspecteur Harry un terrain de jeu idéal pour laisser vagabonder son imagination fertile. En fait, la véritable force créative de Lalo Schifrin est de suivre le mouvement de chaque époque. Pour Magnum Force (1973), second volet de la série Harry, le compositeur goûtera au genre funk de l'époque, puis avec Le retour de l'inspecteur Harry ("Sudden Impact" – 1983), il emploiera abondamment les synthétiseurs et boîtes à rythmes avec une aisance confondante.

Avec ces films, un autre cap venait d'être franchi, tout comme avec le dernier épisode, L'inspecteur Harry est la dernière cible ("The Dead Pool" – 1988), en signant une musique autrement démonstrative, de surcroît. Trop, peut-être, pour les fans de la première heure, car il n'est plus vraiment question de musique jazz, même si en cherchant bien, on devine, derrière la virtuosité des écritures et des sons électroniques, la finesse stylistique du compositeur.

Néanmoins, et pour rester dans le cadre de sa personnalité musicale la plus évidente, son discours le plus affirmé demeure sans conteste ses orchestrations jazz associées à des formules rythmiques élaborées, fréquemment utilisées pour « électriser » la nervosité des montages. Cette virevolte complexité ne sera pas pour déplaire au réalisateur Don Siegel, adepte des films « coups-de-poing ». Lalo associera ses télescopages minutés et éminemment personnels dans des séquences menées tambour battant pour Un shérif à New York ("Coogan's Bluff" – 1968) et Tuez Charley Varrick ! ("Charley Varrick" – 1973). À son habitude, lors des scènes d'action, le compositeur maniera percussions et cuivres, les conduisant à se répondre ou à se dresser les uns contre les autres au rythme des images.

Comme tout musicien servant le cinéma, Schifrin ne reculera devant rien pour répondre aux diverses sollicitations. Sans trop en abuser, le compositeur aura recours à quelques clichés courus, habituellement provoqués par la situation ou le contexte d'une scène. Ces clins d'œil appuyés, nous pouvons les retrouver, par exemple, dans De l'or pour les braves (Burning Bridges – 1970), film dans lequel le musicien parodie, lors d'une séquence humoristique, la musique des westerns d'Ennio Morricone. Une même démarche sera consentie avec plus d'à-propos pour Opération Dragon ("Enter the Dragon" – 1973) en invitant les motifs et instruments propres à la musique chinoise. Puis, histoire de ne pas s'endormir et de garder de saines habitudes, Schifrin poursuivra ce cheminement orchestral dans quelques longs-métrages de Jackie Chan : Le Chinois ("The Big Brawl" – 1980) et la série Rush Hour.


L'ÉCLECTISME, LE MAÎTRE-MOT

© wikimedia – Lalo Schifrin en concert avec le grand orchestre Kölner Musikhochschule à Cologne, Allemagne, le 7 juillet 2006.

Vous l'aurez compris en lisant ces quelques lignes, le maître rythmicien qui œuvre pour le 7ᵉ art est habituellement associé aux films d'action, une signature dont il est un parfait représentant et pour laquelle il est délicat de l'éloigner, et ce, quel que soit le rivage emprunté par le compositeur : un son de clavecin joué à contre-emploi dans Les Félins de René Clément avec Alain Delon, en 1964, ou à travers ce motif rythmique et obsédant qui se répand comme une traînée de poudre dans Carnage ("Prime Cut" de Michael Ritchie – 1972).

Pour autant, les BO de Schifrin se posent de temps à autre en laissant place à quelques respirations indispensables... L'harmonica installe sa nostalgie pour illustrer le tourment d'un prisonnier épris de liberté dans Luke la main froide ("Cool Hand Luke" de Stuart Rosenberg – 1967), tandis qu'une flûte dessine les rigueurs d'un paysage hivernal pour le générique de fin du film Le renard ("The Fox" de Mark Rydell – 1967). Plus minoritaire dans sa filmographie, il y aura toutefois place pour quelques plages de musique country, via l'utilisation d'incontournables guitares folks : WUSA, en 1970, et Brubaker, en 1980, deux films signés par Stuart Rosenberg. Puis, dans un autre registre ou personne ne l'attendait, Schifrin, tout en restant fidèle à ce même réalisateur, plongera le spectateur dans l'angoisse et la stupeur en signant la musique du film d'horreur Amityville, la maison du diable ("The Amityville horror" – 1979).

Assurément, le musicien s'imposait dès lors comme un sorcier, suffisamment rusé pour transmettre à ses fidèles toute une palette de sentiments, sans déguisement. Schifrin possédait d'ores et déjà cette distance qui permet de traverser tous les genres sans faute de goût, sachant concilier scènes dramatiques et scènes d'actions, tableaux pour films catastrophes ou séquences hors du temps, comme cette valse légère illustrant un vol d'ailes delta dans le ciel (Intervention Delta – Sky Riders de Douglas Hickox – 1976). Par ce biais, et en un instant, le musicien argentin venait de faire voler en éclats les idées reçues sur ses sources d'inspiration.

Western, policier, espionnage, drame, historique, documentaire... Pianiste compositeur aux innombrables talents, il n'existe nullement de sujets pour lesquels Lalo Schifrin ne se soit pas essayé dans sa longue carrière. Au fil d'une filmographie riche de plus de 200 films, ses orchestrations, tantôt tempétueuses, tantôt langoureuses, possèdent chacune des tours de passe-passe sans autre repos que d'éternels échanges pris sur le vif. Autant de dialogues enflammés ou sages qui démontrent toute l'étendue d'un sens inné de l'observation, du tempo, de l'harmonie, dès qu'il devient nécessaire de mettre en perspective des images rythmées avec véhémence et bienveillance. Schifrin possède cette dimension unique et nous transporte. Le 7e art peut le remercier !

Par Elian Jougla (Cadence Info - 01/2024)


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