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MUSIQUE & SOCIÉTÉ.


LA POCHETTE DE DISQUE, HISTOIRE ET DESIGNS RÉVOLUTIONNAIRES

Alors que le CD avait déshumanisé la relation à l’objet et que le Web l‘avait placé dans un monde virtuel, le retour du disque vinyle a permis à la pochette de disque de retrouver la place d’honneur qu’il lui revient. De la langue rouge des Rolling Stones jusqu’au visuel d’un pulsar pour Joy Division, la pochette de disque est avant tout un symbole de la pop culture.


LA POCHETTE DE DISQUE, TOUT UN ART !

Il existe de nombreuses pochettes remarquables, notamment dans le domaine des musiques rock et jazz. Abstraite ou réaliste, esthétique ou d’une grande simplicité, la pochette de disque vous projette dans une époque, une musique ou au cœur des aspirations de l’artiste. Parfois audacieuse, la pochette des vinyles a surtout permis à des dessinateurs, des peintres et des photographes d’exprimer leur art en toute liberté.


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Outre l’aspect promotionnel, le principal atout d’une pochette de disque demeure son pouvoir de séduction. Intriguer, suggérer un désir devient dès lors une force pour partir à la découverte de son contenu. Le visuel cohabite avec l’imaginaire, et le travail sur l’image et la typographie sont là pour cerner la personnalité de l’artiste ou la musique qu’il représente.


LES ANNÉES BEATLES ET ROLLING STONES

Au début des années 60, l’image des groupes est déjà au cœur des préoccupations. Pour les maisons de disques, managers et producteurs, il est important de fabriquer des idoles sachant répondre à tous les critères  : musique, jeu scénique, look...

Les Beatles et les Rolling Stones, de part leur popularité planétaire, auront pour obligation de montrer leur visage et silhouette sur les pochettes. Gerard Mankowitz, ancien photographe des Rolling Stones, disait qu’il photographiait tout, dans l’hypothèse qu’un des clichés vienne illustrer une nouvelle pochette. Une ambition démesurée, peut-être, mais pas sans conséquence en terme de retombé quand un disque parvenait au top des ventes.

Les Beatles, concurrents directs des Rolling Stones, comprennent comme ces derniers que l’image est vendeuse. Une créativité se met alors en marche. L’album Revolver (1966) dessine les membres du groupe accompagnés de quelques collages photographiques, tandis que Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967), réalisé en pleine période Hippie, est riche de personnages divers, multicolore à souhait.

La prise totale des groupes sur leur image avait commencé. Étant donné la production soutenue d’alors (deux albums par an, sans compter les singles), les photographes sont souvent mis à contribution et occupent une place de plus en plus importante. Il faut savoir aussi que, contrairement à aujourd’hui, un même disque pouvait avoir des pochettes distinctes en fonction du pays de destination. C’est ainsi que l’album Out of Our Heads des Rolling Stones, en 1965, aura un photographe différent pour illustrer la pochette dans sa version anglaise et américaine.


ROBERT CRUMB ET LE ROCK PSYCHÉDÉLIQUE

En 1968, la pochette de Cheap Thrills du groupe Big Brother and the Holding Company – groupe célèbre pour avoir eu dans ses rangs la chanteuse Janis Joplin - représente au mieux la contre culture des sixties.

Cette année-là le groupe s’impose au Festival de Monterey. Après bien des propositions, parfois farfelus, et après avoir fouiller parmi 5000 pochettes existantes pour trouver la « bonne image », c’est le dessin qui va finalement s’imposer. Un nom circule, celui de Robert Crumb…

À cette époque, l’auteur de bande dessinée, réputé pour son travail subversif autour de sujets comme le racisme, la drogue et la sexualité, est fauché. Pour lui, cette commande est avant tout alimentaire, ce qui confirme ses propos : « Pour beaucoup de gens, j’incarne les années 60. On pense que je suis ami avec le Grateful Dead et les groupes de rock psychédélique de San Francisco. Or, je n’ai jamais aimé cette musique et je n’ai jamais fréquenté ces gens. » (1)

La réalisation de la pochette ne lui demandera qu’une nuit de travail pour réaliser les différentes scènes reprenant les crédits de l’album. La vente du disque, énorme pour l’époque, offrira une exposition médiatique inespérée à Crumb ; ses délires devenant une exposition à ciel ouvert de la contre culture américaine. Le trait et les idées traduisent parfaitement les changements de l’époque. Toutefois, c’est à travers le vieux blues, musique qu’il affectionne tout particulièrement, que Robert Crumb réalisera ses plus belles planches.


OUTRANCES ET DÉRIVES

En 1969, pour la pochette de son troisième album, The Man Who Sold The World, David Bowie enfile une robe ; une mutation provocante qui va révolutionner l’image du rock. Le Bowie transformiste joue déjà de son corps et de son visage sans, paradoxalement, avoir trouvé une image qui lui ressemble. Son but est avant tout de se démarquer des icônes rock de l’époque comme Mick Jagger. Bowie sera « Mods », puis dandy, continuant à jouer les êtres métamorphosés de 1970 à 1972.

Avec l'album The Man Who Sold The World, David Bowie abandonne la guitare folk au profit de la saturée, genre heavy metal. À l'époque le chanteur est habité à l'époque par des visions futuristes. Tout en flirtant avec l’ambiguïté sexuelle - ce qui confirmera ses apparitions scéniques -, son mariage avec Angie (Mary Angela Barnett) deviendra la clé de sa transformation. Elle l’encourage à porter des robes et à afficher son androgénie. Pour la presse, le chanteur devient un phénomène, un personnage fascinant qui ferait presque oublier sa musique.

Aux États-Unis l’homosexualité vient d’être dépénalisé quand Bowie tente un « visuel » risqué. Inspiré par des peintures de Rossetti, il pose en robe dans son manoir. Le résultat offre alors une vision gothique de Lauren Bacall baignant dans un rapport à l’occultisme qui semble prédire le futur d’une musique transgenre. Par la suite, Bowie ne cessera plus de jouer les transformistes, inspirant de ses codes vestimentaires le bestiaire imaginaire du rock.


DES POCHETTES « MADE IN FRENCH »

C’est durant les années 1976 à 1980 que la créativité des pochettes de disques consacrée au rock se métamorphose vraiment. Cette effervescence qui se produit aux États-Unis, qui agite le Royaume-Uni avant de se propager au reste du continent européen, est animée par une nouvelle génération de créateurs. Des collectifs tel Bazooka, composé d’élèves des Beaux-Arts de Paris et de quelques individualités, à l’image du designer Peter Saville ou du graphiste britannique Jamie Reid, qui est à la base de l'esthétique graphique du mouvement punk, étalent leurs idées.

À cette époque, la France, qui reste encore attaché à la chanson, mise sur une poignée de photographes pour répondre à la demande. L’arrivé d’une nouvelle scène rock conduite par Téléphone mais aussi par Bijou, Little Bob Story ou Trust va tout bousculer sur son passage. Un jeune photographe et réalisateur de clips est sur les rangs, son nom Jean-Baptiste Mondino.

En 1979, Téléphone est le groupe rock le plus en vu, et il s’apprête à sortir Crache ton venin, son second album. Mondino, qui a déjà travaillé avec le groupe à l’occasion de la parution de leur premier album, va réveiller l’image artistique du rock français via la pochette de disque…

Attentif aux pochettes produites en Angleterre et aux États-Unis, Mondino cherche à imaginer des concepts originaux… Pour l’album Crache ton venin, l’idée de faire apparaître les quatre membres de Téléphone nus en faisant glisser la pochette est un concept tout nouveau. La pochette fera grand bruit et elle sera pour Mondino l’assurance de voir son nom circuler dans la presse.

Portée par les magazines spécialisés comme Rock & Folk et l’arrivé des radios libres, la carrière médiatique des Starshooter, Taxi-Girl, Stinky Toys ou d’Étienne Daho verront leur image bouleversée par ce nouvel outil de communication. Une nouvelle esthétique démocratique est en marche là où le design stimule l’imagination. L’art n’est plus désormais réservé à une élite.


LA POCHETTE MANIFESTE

Objet conceptuel, la pochette de disque laisse volontairement apparaître en gros ou en tout petit le nom de l’artiste ou du groupe. Tout est dans le design. Son rôle, semblable à une annonce publicitaire, consiste à faire vendre en attirant le regard et la curiosité d’un maximum d’acheteurs. Toutefois si nous sommes tous, à des degrés divers, des victimes du visuel, la pochette de disque a-t-elle toujours un sens ?

Parfois loufoques, des anti-pochettes naissent et cherchent une place légitime. Ainsi, le simple fait de montrer une vache en gros plan sur la pochette de l’album Atom Heart Mother des Pink Floyd est comme une boutade à une quelconque recherche esthétique. La pochette perd ici son sens premier et ne traduit plus l’idée selon laquelle le design expliquerait ou traduirait le contenu. C’est ce le peintre René Magritte appelait « la trahison des images », une juxtaposition d’images et de mots qui se rencontrent pour seulement provoquer de la réflexion.

En poursuivant, nous pourrions déduire alors que si la pochette de disque n’est plus conçue comme un support promotionnel, mais seulement comme un objet indépendant de la musique, tout porte à croire que nous serions en présence d’une œuvre d’art.


QUAND LA POCHETTE DE JAZZ INSPIRE

Tout comme la musique rock, le jazz possède de belles pochettes de disques. Les inspirations et les moyens sont certes différents, mais le but premier à atteindre reste le même : informer agréablement sur le contenu. Un label va se distinguer : 'Blue Note'.

Succédant au bop, le jazz vit dans les années 50 une période prodigieuse, voire charnière, avec l’ascension de Miles Davis, Sonny Rollins et John Coltrane. Sur fond des droits civiques, tout se passe comme si le langage du jazz moderne en voulait à la terre entière.

Le label 'Blue Note' est l’un des rares à financer les répétitions, ce qui pousse les musiciens à développer un plus vaste répertoire. Quand les artistes de rock publient deux albums par an, il n’est pas rare que le musicien de jazz en publie parfois une dizaine, si ce n’est d’avantage. Partagé entre un parcours de sideman et de leader, le jazzman est un habitué des sessions de studio et du hasard des rencontres... parfois historiques.

'Blue Note', toujours à la recherche de nouvelles têtes d’affiche, a pour autre particularité de miser sur l’impact visuel de ses pochettes de disque. De grands noms de la photo vont s’y illustrer en développant des concepts uniques.

Le fondateur du label Alfred Lion, et Francis Wolff, cofondateur et photographe, tous deux Berlinois, sont de grands fans de l’école d’art du Bauhaus. Leur sens du design, moderne et audacieux, sont en avance sur celui des Américains.

Pour comprendre le style 'Blue Note', il faut commencer par le photographe officiel du label, Francis Wolf. Avec son « Rolleiflex » Wolf immortalise chaque session en prenant des dizaines de clichés. Le photographe avait pris pour habitude de développer une technique basée sur des contraintes liées aux espaces exigus des studios. De fait, les angles de prise de vue sont souvent en contre-plongé avec des musiciens toujours en mouvement. Ce regard unique, inondé de photos en noir et blanc d’une qualité irréprochable, a apporté une atmosphère particulière aux pochettes des disques 'Blue Note'.

À ces photos s’ajoute la superposition du graphisme du jeune designer Reid Miles. Les pochettes de 'Blues Note' sont simples tout en donnant à la typographie un rôle visuel de premier plan. Le design des pochettes retranscrive l’esprit d’avant-garde comme la pochette de l’album It’s Time de Jackie McLean ou une multitude de points d’exclamation envahit la presque totalité de sa surface.

Aujourd’hui, avec le recul, on constate que certaines pochettes de 'Blue Note' ont certainement eu un impact réel dans l’image du jazz des années 60, des années 70 chez ECM, mais aussi à travers les pochettes du rock’n’roll, de la pop et même du punk.

Par D. Lugert (Cadence Info - 02/2019)

1 - source Total Records - Arte


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