JAZZ ET INFLUENCES


LE GUITARISTE ALLAN HOLDSWORTH, UN AUTODIDACTE AU JEU RÉVOLUTIONNAIRE

En 2017 disparaissait à l’âge de 70 ans le guitariste Allan Holdsworth. Un retour sur le parcours de ce musicien hors-normes s'imposait d'autant que son jeu révolutionnaire, incroyablement lyrique et sensible, aura marqué bien au-delà du cercle des amateurs de guitare.


AUX CONFINS DU JAZZ ET DU ROCK

Cet Anglais pur jus, né le 6 août 1946 à Bradford dans le Yorkshire, sera élevé par ses grands-parents Elsie et Sam Holdsworth qu'il considère comme ses parents. Son grand-père est un pianiste amateur de jazz mais aussi un grand collectionneur de disques. Cette passion pour le jazz finit par atteindre le jeune Allan. À dix-sept ans, ses grands-parents lui offrent sa première guitare. Bien qu’abordant l’instrument à contrecœur, il écoute néanmoins quelques maîtres de l’instrument tels Joe Pass ou Jimmy Raney. Hostile à suivre des cours de quelque nature que ce soit, Allan suivra tout de même les conseils de son grand-père. Holdsworth : « Je ne connaissais pas la guitare, ce qui m'a permis d'aborder l'instrument avec un œil neuf. Quand il me jouait un accord au piano, je cherchais à le reproduire à l'identique, avec des doigtés non conventionnels. »


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Le guitariste est ce qu’on appelle un musicien autodidacte. Holdsworth s’en expliquera sans détour. « Je n'ai rien trouvé d'intéressant dans les livres que j'ai ouverts, juste des recettes que j'ai toujours refusé d'appliquer. Je préfère découvrir les choses moi-même plutôt que copier, même si cela prend beaucoup plus de temps. » dira-t-il.

Dans les années 1960, Allan Holdsworth participe à divers groupes pop locaux et finit par maîtriser si bien le langage du rock que celui-ci lui semble d’une certaine étroitesse. En fait, son attirance pour le jazz et la musique improvisée devient de plus en plus prenante. Comme son maître spirituel, John Coltrane, Holdsworth explore toutes les gammes et la richesse de l'harmonie de façon systématique. « J'ai abordé les choses mathématiquement, en essayant toutes les combinaisons possibles, en travaillant des gammes à cinq, six, sept, huit, neuf et dix notes, et en essayant de trouver mon propre langage. » L’énergie qu’il déploie à bien faire lui permet de survoler l'harmonie et le rythme comme nul autre, enchaînant notes déconcertantes et figures acrobatiques. Ses solos jouent aussi bien avec les tensions et les résolutions qu’ils ont de plaisir à provoquer les anticipations et les chromatismes. À l'inverse d'autres confrères guitaristes, Holdsworth n'a jamais raisonné en termes de modes. Il savait visualiser un ensemble de notes possibles sur le manche, sans début ni fin.


UNE TECHNIQUE SALUÉE PAR SES PAIRS

John McLaughIin lui avait un jour avoué : « Si je comprenais ce que tu fais, je te piquerais tout ! » Le guitariste du Mahavishnu n’était pas le seul à être saisi par sa technique atypique et ses prouesses acrobatiques. De Frank Zappa à Pat Metheny en passant par Carlos Santana, Eddie Van Halen ou John Scofield, tous les grands noms de la six-cordes ont vanté son génie. Il est vrai que son jeu de guitare, reconnaissable dès la première note, et quel que soit le contexte, porte la marque des géants.

Même si l'on est d'abord frappé par sa vélocité phénoménale, ce qui caractérise le style d'Holdsworth, c'est sa fluidité. Ses notes s'écoulent littéralement dans un flux continu, comme si elles étaient soufflées. À l'opposé du staccato de Al Di Meola, Holdsworth avait adopté le legato, en jouant au maximum de la main gauche, sans refrapper les cordes au médiator. C'est cette technique, rare sur un guitare, alliée à une sonorité savamment saturée pour prolonger les notes et à de subtils mouvements de modulation, qu'il parvenait à cette fluidité d'une grande expressivité ; une technique que le guitariste développera pour se rapprocher du saxophone, instrument dont il avait toujours rêvé de jouer : « Je ne me considère pas comme un guitariste, mais comme un musicien qui fait ce qu'il peut avec une guitare... » disait-il.


TOKYO DREAM (Live Japon - 14 mai 1984)

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UN PARCOURS CHAOTIQUE MAIS RICHE D’EXPÉRIENCE

Sa carrière, aux confins du jazz et du rock, synthétise tout ce qu'un carriériste ne doit pas faire. Il fut un temps où, sur son site, Alan Holdsworth avait créé une section "Disques dont j'ai honte". Parmi eux figurait le seul et unique 33-tours de son premier groupe, Igginbottom. Aucune raison de s'y attarder, car au début des années 1970, Holdsworth ne cesse d'apprendre en multipliant les expériences et les formations, oscillant entre la volonté de produire un jazz respectueux des formes et un rock progressif plus épris d'aventure.

Le guitariste se produit aux côtés du pianiste Pat Smythe et du saxophoniste Ray Warleigh. Avec le trompettiste lan Carr, il baigne dans un environnement des plus "milesdavisiens" (période électrique), avant de rejoindre la formation anglaise Tempest et le groupe du batteur John Hiseman, sans oublier son court passage dans Soft Machine, le groupe emblème de la scène de Canterbury.

Déjà, les contours vertigineux de son style legato sont déjà (presque) repérables entre mille. C'est à cette époque que le jeune bassiste Alphonse Johnson le remarque et le recommande à son ami batteur Tony Williams, qui l'embarque dans son 'New Lifetime' pour le légendaire album Believe It. « Ma plus belle expérience musicale. » dira le guitariste et de rajouter : « Tony me faisait entièrement confiance, sans me donner de consigne. C'était vraiment très créatif, très libre... »

Sa carrière décolle et le guitariste est réclamé de toute part pour livrer ses solos téméraires. Le voici d’abord chez Gong, à l'époque où le batteur Pierre Moerlen en était le leader. Holdsworth participera à trois albums. Au milieu des percussions foisonnantes, ses soli contrastent avantageusement. Shadows Of, de sa plume, est l'un des meilleurs titres du disque le plus jazz-rockisant de Gong, qui se conclut par un duo guitare et piano électrique avec Mireille.

Puis le guitariste participe aux albums du violoniste français Jean-Luc Ponty. C’est l'une des plus fructueuses associations du guitariste, hélas pas moins éphémère que les autres. Le roi du style legato joue sur le grand classique seventies du prince du violon électrique, et donne l'impression de s'envoler dans la 'Part III' de la suite éponyme, Enigmatic Ocean. Idem dans Nostalgie Lady. Holdsworth retrouvera Ponty en 1983, acceptant l’invitation du violoniste alors en pleine mutation électro-jazz. Dans Nostalgia, Holdsworth lâche une pluie de notes au beau milieu de séquences qui s'entrecroisent.

Il y aura aussi le groupe U.K., archétype d’un jazz-rock poussant la maîtrise technique à son paroxysme. Holdsworth et Bruford jouent un rôle décisif aux côtés de l'ancien chanteur et bassiste de King Crimson, John Wetton, et du claviériste violoniste Eddie Jobson (Roxy Music, Frank Zappa...). Dans le titre ln The Dead Of Night, Holdsworth dessine une sorte de solo partait, qui fera tomber en pâmoison son confrère hard-rockeur Eddie Van Halen quand U.K. jouera en première partie de son groupe aux États-Unis.

Holdsworth est alors à l'apogée de son art. Sa sonorité s'affirme et son jeu s'enrichi. À l'aube des années 1980, il vient souvent se produire France, notamment avec le pianiste Gordon Beck en qui il trouve un complément parfait.


NOSTALGIA (album Individual Choice - Jean-Luc Ponty - 1983)

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Exigeant, Allan Holdsworth l'est ! Il se sent frustré que l’on fasse appel à lui que pour ses soli. « II n'y a que deux raisons pour lesquelles j'accepte de jouer avec d'autres musiciens : parce que la musique me plaît ou parce que ce sont des amis. » Son rêve était de réaliser une musique qui sortirait des sentiers battus, moins conventionnelles. Le seul véritable moyen de conduire ses projets était d’avoir un groupe à sa botte. C'est ainsi qu'il fonde I.O.U., signant un disque éponyme fondateur où l'on découvre sa dimension orchestrale, avec un jeu en accords aussi révolutionnaire que ses doigts jouant les grands écarts sur le manche.

Sur les conseils d'Eddie Van Halen, il s'installe en Californie pour conduire au mieux sa carrière. De cette longue période débutée en 1983 et qui va se poursuivre jusqu'en 2001, Holdsworth va enregistrer pas moins de 10 albums studios sous son nom avec différentes formations, ne cessant d'explorer une musique aux confins du jazz et du rock. La seule exception sera un album de standards de jazz, None Too Soon, qu’il traitera à sa façon et où il démontrera toute sa perméabilité et sa facilité à se fondre dans des registres divers, comme en témoigne l'intro ébouriffante de Countdown.

Ce que l’on sait moins, c’est qu’à côté de la « six cordes » existait le violon ; un instrument qu'il maniait – il va s’en dire – également en autodidacte. Jean-Luc Ponty l'avait découvert par hasard, en l'entendant s'exercer dans les toilettes, pendant l'enregistrement de l’album Enigmatic Ocean. Comme pour la guitare, Holdsworth avait su développer un jeu personnel, non academique, que l'on peut entendre sur divers albums, par exemple en 1973, sur Upon Tomorrow du groupe Tempest.

© Jenya Kushnir - Allan Holdsworth (2010)


ENTRE MUSIQUES EXPÉRIMENTALES ET SOLLICITATIONS

Au milieu des années 1980, Holdsworth adopte la Synthaxe, une guitare synthé avant-gardiste. Même si au départ il appréhende l’instrument, il estimera que la Synthaxe lui offrait un contrôle total sur le son en modulant chaque note bien mieux qu'avec une guitare électrrique conventionnelle : « C’est comme si je jouais enfin d'un instrument à vent. »

Sans quitter sa route solitaire, Holdsworth s'autorise encore quelques escapades. Ainsi le voit-on crédité sur des pochettes d’artistes aussi divers que le violoniste Didier Lockwood, le batteur Billy Cobham, le bassiste Stanley Clarke, le trompettiste Randy Brecker ou sur des enregistrements plus confidentiels avec le guitariste Jon St James, le batteur Andréa Marcelli ou au sein du groupe Riptyde.

Ses différentes participations ne sont pas à mettre au compte de désirs mercantiles, et ce malgré des problèmes financiers qui le poursuivent depuis fort longtemps. Le guitariste s'est toujours tenu à sa ligne de conduite en refusant des propositions lucratives, que celles-ci proviennent de Steely Dan, de Stanley Clarke ou même de Miles Davis. Son seul regret avoué sera de n’avoir jamais eu l’occasion de collaborer avec le saxophoniste Michael Brecker. « J'aurais vraiment adoré jouer avec lui. Mais je n'ai jamais osé le contacter. Je ne savais même pas s'il me connaissait... » (Jazz Magazine)


THE 4.15 BRADFORD EXECUTE (album Sand - 1987)

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Lorque Holdsworth aborde les années 2000, le musicien semble à court d'idées. À cause de certains événements survenus dans sa vie personnelle (notamment son divorce de sa deuxième épouse), le musicien doute de ses capacités à réaliser de grandes choses. En désespoir de cause, les premières années 2000 seront alors essentiellement consacrées à des reprises qu'il jouera en trio ; une formule qu'il affectionne tout particulièrement. Cependant, loin de se replier sur lui-même, le guitariste continuera d'accepter les invitations qui se présenteront, comme celle de jouer avec le fil de Frank Zappa, Dweezil, ou avec le guitariste Kurt Rosenwinkel.

Durant la seconde moitié des années 2000, Holdsworth ne se désunit pas en effectuant de nombreuses tournées en Amérique du Nord et en Europe ou en jouant comme invité spécial sur des albums de nombreux artistes : le claviériste Derek Sherinian (Mythology - 2004), le groupe progressif Metal Planet X (Quantum - 2007) ou en retrouvant pour la troisième fois le violoniste Jean Luc Ponty (The Atacama Experience - 2007)

En 2006, il se produit avec le claviériste Alan Pasqua, Wackerman et le bassiste Jimmy Haslip dans le cadre d'un hommage donnant suite à la disparition du batteur Tony Williams ; un DVD (Live at Yoshi's) et un double album (Blues for Tony), sortis respectivement en 2007 et 2009, permettent une nouvelle fois de montrer toute l'étendue de son talent. Puis en 2008, naîtra HoBoLeMa, un supergroupe instrumental éphémère composé outre Allan Holdsworth, du bassiste Tony Levin et des deux batteurs percussionnistes Terry Bozzio et Pat Mastelotto. La particularité de ce groupe sera de produire une musique expérimentale où la part belle était réservée aux improvisations.

Quelques jours avant que le guitariste ne décède d’une crise cardiaque le 15 avril 2017, le label indépendant 'Manifesto records' sortait le coffret The Man Who Changed Guitar Forever ! comprenant des versions remasterisées de 12 albums solo d'Allan (un coffret sorti également en vinyle sous le titre The Allan Holdsworth Solo Album Collection). Dans la foulée, le label publiera aussi une compilation intitulée Eidolon : The Allan Holdsworth Collection, qui présente des enregistrements choisis par Holdsworth en personne.

Allan Holdsworth avec la Synthaxe


DISCOGRAPHIE PARTIELLE

Albums Solo Studio

  • 1976: Velvet Darkness
  • 1982: I.O.U.
  • 1983: Road Games
  • 1985: Metal Fatigue
  • 1986: Atavachron
  • 1987: Sand
  • 1989: Secrets
  • 1992: Wardenclyffe Tower
  • 1993: Hard Hat Area
  • 1996: None Too Soon
  • 2000: The Sixteen Men of Tain
  • 2001: Flat Tire: Music for a Non-Existent Movie
  • 2016: Tales from the Vault

Quelques participations notables

  • 1969. Igginbottom : Iggonbottom's Wrench
  • 1972. lan Carr : Belladonna
  • 1973. Tempest : Tempest
  • 1975. The New Tony Williams Lifetime : Believe It
  • 1975. Soft Machine : Bundles
  • 1976. Gong : Gazeuse !
  • 1977. Jean-Luc Ponty : Enigmatic Océan
  • 1978. Bruford : FeelsGoodToMe
  • 1978. U.K.: U.K.
  • 1979. Gordon Beck : Sunbird
  • 1983. Jean-Luc Ponty : Individual Choice
  • 1986. Jon St. James : Fast Impressions
  • 1991. Level 42 : Guaranteed
  • 2004. Derek Sherinian : Mythology
  • 2007. Planet X : Quantum
  • 2007. Steve Hunt : From Your Heart and Your Soul
  • 2012. Chad Wackerman : Dreams Nightmares and Improvisations

Par Elian Jougla (Cadence Info - 04/2020)

À CONSULTER

ALLAN HOLDSWORTH PORTRAIT : LA GUITARE JAZZ-ROCK PAR EXCELLENCE


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