CHANSON


TRENET, L'ARTISTE POÉTE ET SES BELLES CHANSONS (2e partie)

Déçu par les États-Unis où il cherchera à se faire connaître, Charles Trenet revient en France pour ne plus véritablement quitter son sol natal. Comme d’autres artistes, il devra affronter les nouvelles modes qui se profilent à l'horizon tout en restant fidèle à son personnage d'artiste poète.

Cette page fait suite à : Charles Trenet , biographie/portrait du ‘fou chantant”.


TRENET AUX ÉTATS-UNIS

1946. Trenet a 33 ans quand il décide de prendre le large et vise la conquête de l’Amérique. Un vieux rêve qui s’éteint aussitôt à son arrivée. Personne là-bas ne le connaît et le public américain ne comprend guère ce Français à l’humour guignolesque. Trenet est déçu par l’accueil. Il s’emporte et devient colérique, au point de casser le mobilier de l’hôtel dans lequel il séjourne.

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© Bibliothèque et Archives nationales du Québec (www.banq.qc.ca) picryl.com - Avant de rejoindre la France, Trenet fera escale au Québec en 1946 où ses chansons seront appréciées.

Dans son emportement, le chanteur avait oublié un peu trop vite que la patrie du jazz ne pouvait totalement lui tourner le dos, d’autant que ses chansons contiennent le rythme, le swing et la trame mélodique qu’expriment de nombreux chanteurs américains. Le jour où il est reçu à l’Ambassy de New York, les 500 places de la grande salle sont occupées et Trenet, le cœur sur la main, finit par chanter dans un anglais approximatif quelques-uns de ses grands succès.

Charles se sent rassuré et moins angoissé. La presse finit par parler de lui. À New York, le chanteur français devient la nouvelle coqueluche quelques années avant Piaf et Montand. Le chanteur, même s'il préfère les hommes, est photographié entouré de jolies femmes. Il est célibataire et quelques Américaines n’hésiteront pas à tenter leur chance. Le cinéma hollywoodien lui ouvre ses portes avec un contrat portant sur la réalisation de quatre films. Quelque temps plus tard, on apprendra que Trenet, déçu par les projets qu’il avait jugés pas assez poétiques, avait rompu les accords.

Ce désaccord avec les Américains, justement, se prolongera deux ans plus tard lors d’un autre retour à New York. Le chanteur est alors incarcéré à cause d’une lettre anonyme qui affirme qu’il aurait omis une condamnation en justice pour des faits qui remontent à ses 17 ans. La réalité est que Trenet est homosexuel et que cette orientation sexuelle est considérée comme un crime en pleine ère du puritanisme. La prison, il y restera pendant quatre semaines et sera examiné par différents psychiatres. Estimant leur erreur, pour s'excuser, le gouvernement américain décidera de lui donner la carte de résident permanent.


TRENET : 'L'ÂME DES POÈTES' (1951)

LE RETOUR SUR LE SOL FRANÇAIS

Quatre ans après avoir rêvé de l’Amérique et une escale via le Canada, Trenet rejoint la France au seuil des années 50. La patrie lui manque et il est tout heureux de revoir les berges de la Marne et de sa maison, La Varenne. Là, il retrouve sa mère. Son lien avec elle se consolide toujours plus. C’est sa confidente et Charles subvient à ses besoins.

Trenet doit à présent reconquérir le public français. Il a confiance dans l’avenir. Les tournées reprennent. En 1952, grâce à la marque Perno, il anime les différentes étapes du 'Tour de France', ce qui est une aubaine pour entrer en contact avec un public populaire. À quarante ans, Trenet met en musique d’autres rêves. Le “fou chantant” devient le “chanteur poète” avec sa nouvelle chanson L’âme des poètes en 1951. Quand un journaliste lui demande ce qu’est la poésie, Trenet répondra : « Je crois que la poésie, c’est l’art de rêver et de faire rêver. Je crois que l’on n’a pas besoin d’écrire pour être un poète. Les gens qui sont réceptifs à la poésie sont poètes aussi dans le fond. La poésie est un fluide qui s’échange qu’entre poète. » (1)

Dans ses spectacles, les mots dorés de la poésie alternent avec la fantaisie et le burlesque, simplement pour se rappeler aux souvenirs de ce qu’il était avant la guerre avec son chapeau mou sur la tête. Au milieu des années cinquante, Trenet répond toujours présent au public français quand il s’agit de lui apporter de l’évasion. L’été, les vacances au bord de la mer méditerranée, lui inspire la chanson Nationale 7 (1955), cette route empruntée par les Parisiens au moment des congés : “Nationale 7 / Il faut la prendre qu'on aille à Rome à Sète / Que l'on soit deux trois quatre cinq six ou sept / C'est une route qui fait recette / Route des vacances / Qui traverse la Bourgogne et la Provence / Qui fait d' Paris un p'tit faubourg d'Valence / Et la banlieue d'Saint-Paul-de-Vence.”

© Bilsen, Joop van / Anefo (wikipedia) - Charles Trenet en 1954

La part d’enfance reste toujours aussi vivace. Son plus grand plaisir, c’est de chanter et de chanter encore. Trenet invente la formule du récital, de l’artiste qui tient seul l’affiche avec un tour de chant en deux parties. L'Alhambra, Bobino, l’Olympia, ces célèbres salles parisiennes, il s’y produit chaque année. Tandis que Bécaud surprend et qu'Aznavour confirme, Trenet continue d’entretenir la flamme en incarnant le music-hall avec toute sa magie. La musique rock’n’roll qui s’installe dans la jeunesse, il l’ignore, du moins il ne se sent pas concerné, mais comme tout artiste ouvert et réceptif, il ne la refuse pas.

Puis arrivent les années 60. Le paquebot 'Le France' devient l’orgueil du pays tout comme le Concorde qui s'envolera dans le ciel neuf ans plus tard. Signe de révolutions technologiques, l’aviation est en plein boum et les autoroutes se multiplient. Ce nouveau monde, signe évident des trente glorieuses, doit apporter le bonheur aux gens. La société de consommation débarque en France et la musique, grâce au transistor et au super 45 tours, s’émancipe dans la jeunesse.

Charles Trenet ne se sent pas en phase avec cette époque mouvementée d’où surgira ‘Mai 68’. Pour se retrouver, il décide une fois de plus de s’éloigner et retourne aux États-Unis. Comme pour la chanson My Way (Comme d’habitude), le chanteur français à 'SA' chanson phare, La Mer, que tout le monde connaît quel que soit le lieu où il la chante. Sachant que cette "escapade" ne durera qu'un temps, il revient en France à contrecœur, incognito.

Trenet doit accepter son sort. Sa place n’est plus celle des grandes scènes parisiennes, mais celle des cabarets. Son génie, mais aussi ses chansons, ne paraissent plus détenir les mêmes valeurs. Se connecter au nouveau public devient difficile. L’époque a pris de l’avance sur lui, et à cinquante ans, l’artiste subit un retournement de situation pour lequel il ne s’est pas vraiment préparé. Comment rebondir ?


TRENET : 'LE JARDIN EXTRAORDINAIRE' (1957)

À L’AUTOMNE DE LA VIE

Avec le temps, le visage est devenu bouffi. L’entrain devient moins perceptible et seules ses chansons rappellent de temps en temps le Charles Trenet d’hier. Le fond, il va l’atteindre en 1963 quand il sera accusé de détournement de mineur sur de jeunes touristes en vacances. Le mouchard n’est autre que le gardien de sa maison de villégiature située en Provence. Trenet l’avait renvoyé et il s’était vengé. Le chanteur est inculpé et se retrouve dans la prison d'Aix-en-Provence.

L’oiseau enfermé dans sa cage ne rêve que d'une seule chose : reprendre son envol, mais la justice a tranché et il restera incarcéré pendant 29 jours avant d’être blanchi par la justice. Sa justice à lui se présentera bien autrement à sa libération, quand le public l’entourera pour le soutenir, si bien que l’émotion submergera l’artiste. Mais sa mère est là, une fois de plus, à ses côtés. Elle ne dit rien. Elle ne demande rien. Son fils solitaire traîne avec lui sa part de mystère, sauf cette homosexualité qui lui a causé bien des soucis et que toute la France connaît à présent.

L’autre versant de sa vie, il l’aborde seul, à La Varenne ou quand il se rend à Narbonne, sa ville natale. Là, il retrouve la Méditerranée et les souvenirs exubérants de sa jeunesse. Trenet a 55 ans et il est à l'automne de sa vie. Demeure-t-il ce grand enfant qu’il a toujours été ? C’est l’âge des interrogations, peut-être des regrets aussi. La solitude, c’est son ami. Il la connaît et elle lui a appris tant de choses. Avec le recul, il reconnaîtra s’être lui-même conditionné dans une image qui ne reflétait pas vraiment sa personnalité. À présent, ce qu’il compose est bien plus sincère. Ses textes retranscrivent ce qu’il ressent dans son for intérieur, comme cette belle chanson Il y avait des arbres qui traduit un “retour en grâce” inespéré et doit voici le dernier couplet en rimes : "Il y avait Thérèse et de la poule au pot / Une Thérèse à l'aise c'est beau / Où vas-tu petite ton service est fini / Moi je t'invite à venir dans ma nuit / C'est déjà novembre apporte encore du bon vin / Tout là bas dans ma chambre c'est au vingt / Ah l'amour ami que je vécus ce jour là / Je ne pourrai jamais oublier ça."

© musixmatch.com - En 1975, Charles Trenet est de passage à l'Olympia, une scène qu'il a fréquentée à de nombreuses reprises. (pochette de l'album)

L’artiste fait son entrée dans le musée Grévin. La position est figée, immobile. Elle renvoie à cet éclairage cruel sur le temps qui passe, sur la vieillesse et sur l’évolution des goûts auxquels Trenet n’échappe pas. Comment se remettre en question ? La réponse se trouve dans la chanson Fidèle (1971) : “Fidèle, fidèle, je suis resté fidèle / À des choses sans importance pour vous / Un soir d'été, le vol d'une hirondelle / Un sourire d'enfant, un rendez-vous/ Fidèle, fidèle, je suis resté fidèle / À des riens qui pour moi font un tout.” Son retour à l’Olympia la même année, après tant d’années d’absence, ne se fera pas sans avoir de crainte, mais au moment de refermer les rideaux, l’enthousiasme éperdu du public est de nouveau au rendez-vous. Le chanteur considéré comme désuet venait de renaître. Les Français auraient-ils besoin d’enchantement ? Il y aura deux rappels. Charles pense alors à sa mère et à ce qu'il lui doit.

Contrairement aux attentes, Trenet déclare qu’il souhaite faire ses adieux à la scène. Il venait d’avoir un triomphe et c’était le bon moment. Il déclarera : « J’ai fait mes adieux parce que j’ai peur de ne plus être en mesure de donner au public ce qu’il attend de moi. » En réalité, Trenet a peur d’être abandonné comme du temps où il n'était encore qu’un enfant. Il a l’amour du public, mais il préfère s’en aller. À 60 ans, la décision prise, il se sent comme délivré. Seule la télévision fait appel à lui de temps en temps pour quelques apparitions dans des émissions populaires où il retrouve à l’occasion d’anciens amis comme Johnny Hess. Comment refuser d'ailleurs ? Trenet reste Trenet, et chaque signe bienveillant venu de l’extérieur est une réponse qui se substitue à l’amour qu’on lui porte. On ne l’oublie pas. Pas encore. Pendant 5 ans, il construira sa dernière tournée, donnant ses adieux devant un public admiratif.


TRENET : 'FIDÈLE' (1971)

LE DERNIER SURSAUT

À 66 ans, Trenet se retrouve à Narbonne dans la maison familiale pour finir sa vie. (2) Puis une terrible nouvelle tombe un jour, sans foi ni loi. Sa mère vient de mourir à l’âge de 89 ans. Le saltimbanque sent tout le poids de cette disparition peser aussitôt sur ses épaules. Il ne sort plus, ne répond plus au téléphone et se laisse dépérir. Il chantait pour le regard de sa mère. Maintenant les yeux se sont clos et ils ne sont plus là pour le voir et l'entendre. Il dira : « Qui n’aime pas sa mère ? Seulement il parait que ça ne fait pas viril d’aimer sa mère… Ce sont les hommes soi-disant fort qui disent ça, et après il se cache pour pleurer dans les bras de leur femme après 20 ans de mariage ». (1)

Devenu septuagénaire, Charles Trenet coule une retraite paisible, quand trois ans plus tard, un jeune canadien nommé Gilbert Rozon et fondateur du festival “Juste pour rire” parvient à l’arracher de sa solitude à coups d'arguments flatteurs. Quarante ans les séparent, mais l’âge ne sera pas un frein à cette association pour le moins étrange. Le moment crucial survient en 1987, lors du festival du 'Printemps de Bourges’. Devant 17 000 jeunes, qui ignorent tout ou presque de lui, Trenet a peur, mais il finit par oublier ce public qu’il ne connaît pas. Étrangement, ses chansons d’un autre temps donnent aussi une autre sens de la fête et de ses entrains. Les frappements des mains en cadence soutiennent la voix toujours intacte et c’est un triomphe.

Cette estime se présentera à nouveau en 1993, quand Trenet, pour ses 80 ans, se rendra à l’Opéra Bastille accompagné par un grand orchestre et une chorale. L’hommage sera national avec la présence du président de la république Mitterrand et du ministre de la Culture Jacques Lang.

Peu de temps avant de mourir à l’âge de 87 ans, Charles Trenet désignera Georges El Assidi, son secrétaire particulier, garde du corps et ami, comme son unique héritier. Pendant 20 ans, Charles et Georges seront inséparables. Georges incarnait la jeunesse et Trenet avait envers lui de l’estime et de la confiance, jusqu’à devenir sa grande oreille.

Quand un jour on lui demanda combien de chansons il avait écrit, il répondra : « J’en ai composé 2 000. Il en reste 600 qui sont à la société des auteurs, 200 qui sont dans les tiroirs. Il en marche bien 100, et 5 ou 6 qui sont connus dans le monde entier. » (1) Toutefois, ses plus grandes victoires sont celles d’avoir surmonté la sentence de l’enfant mal aimé, une sentence qu’il a toujours combattue et qu’il a voulu absoudre en rendant les gens moins malheureux à travers ses chansons. Ne dira-t-il pas : « On devrait apprendre aux gens à être heureux. Il devrait y avoir des professeurs de bonheur. » (1)

Par Elian Jougla (Cadence Info - 04/2022)

1. Source INA

2. À Narbonne, la ville reconnaissante baptisera de son nom l’avenue où se trouve la maison familiale ; maison qui se transformera en musée après sa disparition.


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