CHANSON


CLAUDE FRANÇOIS : 'COMME D’HABITUDE' ET L'HISTOIRE DE SON ADAPTATION EN ‘MY WAY’ PAR FRANK SINATRA

Il n’est pas de chansons aussi connues que celle-là. Incontestablement, Comme d’habitude est à ranger avec les immortelles ‘Les feuilles mortes’ et ‘La mer’. L’histoire de sa création, racontée à maintes reprises, est d’autant plus passionnante qu’elle met en scène le chanteur populaire Claude François en proie à une séparation sentimentale douloureuse.


'COMME D’HABITUDE', LA FIN D’UN AMOUR

« Je me lève, et je te bouscule, tu ne te réveilles pas comme d'habitude ». Cette simple phrase placée en introduction de la chanson parle d’elle-même. Claude François a 28 ans. Sa séparation de France Gall pousse le chanteur à aller au-delà de lui-même à travers un texte qui chante l’amour éteint. On est alors bien loin de ces chansons entraînantes que Clo Clo interprétait souvent avec bonheur.

Pochette originale du maxi 45 tours de 'Comme d'habitude'

Tout commence à Megève, durant l’hiver 1967. À l’hôtel Canada, le compositeur à succès Jacques Revaux profite de ses derniers jours de vacances pour finaliser quelques idées couchées sur le papier. Parmi elles, sur la table de chevet, figure un slow qu’il a baptisé For me.

Comme à cette époque tout ce qui vient d’outre-atlantique séduit, Revaux invente dans un premier temps quelques paroles en yaourt (faux anglais) pour tester la chanson avant de se rendre à Londres dans l’intention de confier l’écriture du texte à un auteur anglais. For me est alors enregistré sur un disque souple (1).

De retour à Paris, Revaux fait entendre la chanson à Régis Talar, directeur artistique des éditions Barclay. Séduit par la mélodie, Talar émet toutefois des réserves concernant le texte chanté en anglais. Claude François, qui l’écoute également, ne donne pas suite. Les mois passent…

Été 1967. Les gens bronzent au Soleil sur les plages de la Côte d’Azur. Pour Jacques Revaux, le temps est par ailleurs au beau fixe. Ses dernières chansons écrites pour Johnny Hallyday et Richard Anthony caracole en tête des hit-parades. Claude François, conscient du talent de Revaux, invite celui-ci à se rendre au moulin de Dammenois où le chanteur a l’habitude de recevoir ses amis et ses collaborateurs...


1. Disque souple : dans les années 1960, le disque souple ,- nommé aussi 'flexidisc' ou disque plastique - était généralement réservé au domaine publicitaire et distribué en petit nombre. Par la suite, il deviendra une alternative au classique disque vinyle pour celui et celle qui ne disposaient pas de moyens financiers suffisants. Enfin, il se glissera astucieusement dans les journaux populaires pour lancer un produit tendance ou un jeune artiste en devenir. Leurs principaux défauts étaient leur fragilité et leur médiocre qualité sonore.

CLAUDE FRANÇOIS : 'COMME D'HABITUDE'
Le 4 janvier 1968, Claude François chante 'Comme d'habitude' dans l'émission télévisée 'Le palmarès de la chanson', accompagné par l'orchestre de Raymond Lefèvre.

DES MOTS PORTEURS DE SENS

S’installant au bord de la piscine, la vedette demande à Revaux de lui faire entendre de nouveau la chanson For me. Cette musique tombe à point nommé. L’histoire veut que le chanteur ait proposé quelques modifications à la mélodie (de quoi avoir plus tard le droit de faire figurer son nom comme cosignataire de la chanson).

Pour le texte en français, Claude François a déjà une idée qui lui trotte en tête. Celle-ci lui est inspirée par le chagrin d’amour qu’il vient de vivre avec France Gall. Cette transposition d’un vécu encore sensible, c’est Gilles Thibaut qui se charge de l’écrire. Celui qui vient de lâcher sa trompette de jazz depuis qu’il écrit pour Johnny Hallyday a encore peu d’expérience, mais il trouve les mots justes.

Les paroles de Comme d’habitude traduisent les yeux de l’indifférence, comme le serait un témoignage à ciel ouvert où tout semble être dit. Quelques vers suffisent pour traduire cette vie quotidienne qui désunit tant de couples : « Sur toi je remonte le drap / J'ai peur que tu aies froid / Comme d'habitude / Ma main caresse tes cheveux / Presque malgré moi / Comme d'habitude / Mais toi tu me tournes le dos / Comme d'habitude » ou ses simulacres : « Comme d'habitude / Toute la journée / Je vais jouer à faire semblant / Comme d'habitude / Je vais sourire / Comme d'habitude / Je vais même rire / Comme d'habitude ».


‘COMME D’HABITUDE’ DEVIENT ‘MY WAY’

La chanson est enregistrée par Claude François à l’automne 1967. Comme d’habitude fait une honnête carrière, sans plus, quand la grande vedette des années 60, Paul Anka, débarque à Paris. Le destin va s’en mêler. Dans la chambre d’hôtel où il est installé, le chanteur américain entend la chanson. Paul Anka est un interprète de talent, mais aussi un éditeur très malin et cette chanson d’où s’échappe ces « Comme d’habitude » lui plaît. Aussi, quand le patron des éditions Barclay, Gilbert Marouani, la lui propose, Paul Anka accepte aussitôt et place la partition dans une de ses valises au moment de repartir.

À New York, lors d’une soirée, Paul Anka joue la chanson et Frank Sinatra l’entend. Ça tombe bien, le crooner cherche justement une chanson pour finir sa carrière en beauté. Aussitôt dit, aussitôt fait : un télex parvient à Gilbert Marouani. Paul Anka lui annonce qu’une grande vedette américaine de la chanson souhaite enregistrer la chanson, mais sans lui divulguer le nom. Agacé, Marouani pose ses conditions, mais le bras de fer tourne à l’avantage de Paul Anka après avoir obtenu les droits de Jacques Revaux pour écrire une version anglaise.


FRANK SINATRA : 'MY WAY'
(Live At Madison Square Garden, New York City (1974)

Quelques semaines plus tard, en décembre 1968, la nouvelle fait l’effet d’une bombe : Frank Sinatra a enregistré Comme d’habitude, devenu My Way sous la plume de Paul Anka. La vie quotidienne d’un homme que sa femme ne regarde plus qu’avec indifférence devient, avec Sinatra, l’histoire d’un homme à l’automne de sa vie. Comme d'habitude devient alors « I did it my way » (J'ai fait cela à ma façon) comme étant le témoignage d'un artiste devenu un homme mûr et où chaque interprétation touche au plus profond de l'âme. My Way a été enregistrée en une seule prise et sera à jamais associée à Sinatra comme l’une de ses chansons emblématiques avec laquelle il clôturait régulièrement ses concerts.

Devenue un classique de tous les temps, la chanson remporte un énorme succès aux États-Unis, si bien qu'elle est rapidement enregistrée par d’autres artistes de premier plan : Ray Charles, Tom Jones, Sammy Davis Junior, Luciano Pavarotti, Elvis Presley, Nina Simone et même le chanteur punk Sid Vicious. À ce jour, il existerait plus de mille interprétations de la chanson. Un record ! De quoi faire entrer la chanson dans le ‘Guinness des Records’ pour le nombre de reprises qu'elle a suscité.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 01/2022)

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