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HISTOIRE DU RAP AUX ÉTATS-UNIS - RAPPEURS GANGSTA ET BRONX

L'explosion du rap aux Etats-Unis : c’était le milieu des années 70, la répression policière et les querelles de personnes avaient brisé l’élan des Panthères Noires. Les militants rentraient chez eux. Chacun cherchait à trouver une place dans la société, une société où l’on élisait les premiers maires Noirs, mais où pour la plupart des Noirs d’Amérique, c’était d’abord la crise qui ravageait les grandes villes et déchirait les communautés…


DE LA FIÈVRE DISCO AUX PROMESSES IMAGINAIRES DU P-FUNK

Chez les leaders Noirs, l’amertume avait remplacé l’énergie du ‘soul power’. C’était la crise, et l’Amérique avait besoin d’évasion, de plaisir et de danse. Comme elle avait eu le swing pour oublier la dépression, elle eut le disco pour oublier le chômage, l’insécurité et l’inflation. La fièvre disco, un tourbillon de basses surpuissantes, un grand mix où toute la société se retrouvait, où se mélangeaient les Noirs et les Blancs, les homos et les hétéros, les riches et les pauvres, entraînés jusqu’au bout de la nuit par les rythmes métronomiques des disc-jockeys.


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Loin du Studio 54 et de la Fièvre Du Samedi Soir, dans les ghettos ravagés par la crise, une autre vibration faisait bouger la rue : le rêve hallucinogène d’un chanteur de doo-wop transfiguré par le LSD, George Clinton. Sa musique ‘P-funk’ recyclait le funk de James Brown, les guitares de Hendrix, l’élasticité dansante du disco et envoyait tout ça dans l’espace, loin de toute cette misère. Pour la jeunesse Noire, ce qui restait de l’esprit du ‘soul power’ résidait là, dans ses chansons surréalistes avec lesquelles George Clinton et sa tribu bariolée inondèrent les hits-parades à la fin des années 70.

« Plus le mal de tête est gros, plus la pilule est grosse / Je suis la grosse pilule / On aime ton funk, Dr Frankenstein / Ton funk est le meilleur / Prends mon corps, mets-y une âme / Que je me mette au funk… » (The Parliament). Pour tous ces mômes des ghettos qui formaient son public enthousiaste, les promesses imaginaires du ‘P-Funk’ étaient plus réelles que tous les hymnes du disco. George Clinton leur disait que l’imagination pouvait tout, et de l’imagination ils en avaient à revendre tous ces mômes qui n’avaient rien.

The Cold Crush Brothers : « Qui je suis ? Qui tu es  Caz ? Et ça veut dire quoi ? Je suis le meilleur MC Lover du hip-hop ! ». Ils n’avaient rien, rien d’autre qu’un tourne-disque, quelques 33 tours et un bout de lino avec laquelle ils inventèrent une nouvelle culture, une nouvelle façon de jouer de la musique, de chanter, de faire de la musique avec celle des autres, et de danser avec cette énergie canalisée propre au breakdance. Ils avaient 12 ou 15 ans et ils habitaient les coins les plus pourris de l’Amérique des années 70, ce Bronx dévasté par les incendies criminels et la drogue. Personne ne s’intéressait à eux. Ils n’étaient rien dans cette Amérique de Reagan qui ne pensait qu’aux riches et se fichait de l’avancée sociale des Noirs, et comme personne ne voulait parler à leur place et que parler ne coûtait rien, ils ne firent plus que ça. Parler, parler ou plutôt rapper, le micro en main.


DES MOTS ET DES MOTS À RAPPER

Un mythe était en train de naître, le mythe du hip-hop, cette fleur sauvage sortie du béton qui allait bien essaimer sur la terre entière et qui avait fleuri là, dans ses quartiers délabrés qui vivaient au rythme de la criminalité. Une criminalité décuplée par l’arrivée du crack, un dérivé bon marché de la cocaïne dont le commerce et la consommation explosa au début des années 80.

Cette réalité-là, on la trouvait à l’état brut dans les disques de rap. Grandmaster Flash & The Furious Five – The Message : « Des bris de verre partout / Ca pise par terre, rien à foutre / L’odeur, le bruit, je supporte pas / Mais j’ai pas de fric, pas le choix / Ici des rats, là des blattes / Des junkies dehors avec une batte / J’ai voulu m’arracher mais j’ai pas pu / Un huissier avait saisi ma voiture / Faut pas me pousser, je suis à deux doigts de craquer / J’essaie de pas perdre pied / C’est la jungle parfois… ».

Avec cette chanson, Grandmaster Flash & The Furious Five essaie de démontrer que le rap n’est pas juste une curiosité du folklore urbain, mais qu’il est au contraire une forme d’expression à part entière, capable de convoquer les images les plus puissantes au service d’un message.

Des mots d’argot plein la bouche, les rappeurs affrontaient la réalité en face. Avec leurs rimes, ils plongeaient leur public, de gré ou de force, dans la réalité du ghetto. C’est ce que prétendaient faire Chuck D et Falvor Flav, les deux leaders de Public Enemy, avec ces titres en forme de slogan : Rebel Without a Pause, Bring the Noise. Sa musique frénétique, son décorum paramilitaire directement inspiré des Black Panthers, le groupe produisit pendant quelques années la plus extraordinaire machine à danser depuis I’m Black and I’m Proud de James Brown. Et parfois, ils faisaient encore plus que cela…

À eux seul, ils espéraient ressusciter la fureur et le feu des années 60. « 1989 ! Un nombre, un autre été / Le son du funky drummer / La soul music entre dans vos cœurs… / Mes frères, mes sœurs ! / Ecoutez si ça vous échappe / Si vous swinguez quand je chante / Si vous croyez savoir ce que je sais / Les groupes blacks se démènent / Les rimes rythmées coulent / Donnez-nous ce qu’on demande / Donnez-nous ce qu’il nous faut / C’est la liberté d’expression ou la mort / Combattons le pouvoir en place ! » (Public Enemy – Fight the Power).


LE GANGSTA RAP

Ils seront nombreux, bien au-delà de la communauté Noire et même de l’Amérique à s’inspirer de leur exemple pour donner un sens à leur vie. Derrière Chuck D et Falvor Flav, c’est une nouvelle génération d’artiste et de leaders Noirs qui surgit, avec toujours la même rage à renverser les barrières, de briser les habitudes et les bonnes manières pour s’imposer.

NWA – Straight Outta Compton : « Tu vas être témoin de la force de la rue. / Débarqué de Compton, un barjo appelé Ice Cube / Du gang Niggaz With Attitude / Si on me cherche, j’ai un canon scié / Je tire et y a plus qu’à ramasser / Toi aussi, si tu me fais chier / La police devra m’arracher de ta carcasse / Je règle leur cas aux petits cons de frimeurs… ».

En 1989, c’est même le FBI qui s’offusquera d’une chanson de ce nouveau groupe, dont le nom est déjà une énorme provocation, NWA pour Niggaz Wit Attitudes, des négros en colère qui ont popularisé le style gangsta rap. Cinq rappeurs de Los Angeles qui instruisent le procès de la police locale à travers une chanson dont le titre se trouvera bientôt sur tous les murs des ghettos du monde : Fuck the Police.

« À quel point est-ce que votre vie réelle se rapproche de vos disques ? » demande un journaliste. « C’est aussi réel que ça. Regardez là-dedans, c’est pas des conneries. » Un des rappeurs brandit alors une arme… « C’est un vrai gun. Du 9 mm dans ton cul ! ». Tel est la rage de ces jeunes contre cette société qui ne les voyait plus qu’à travers les halos des projecteurs de la police.

Lors d’une audition au sénat des Etats-Unis, Tipper Gore, l’ancienne épouse du vice-président Al Gore, déclarera : « L’industrie du disque devra aider les parents inquiets en apposant un avertissement sur les produits inadaptés aux jeunes enfants du fait de leurs paroles sexuelles ou violentes. » Bientôt, presque tous les disques de rap vont se trouver ornés du sticker infamant : ‘Parental advisory explicit lyrics’ (Accord parental paroles explicites)… Ce qui les rendra que plus populaires !

Niggaz Wit Attitudes

La réalité allait montrer que l’outrance n’était pas du côté des rappeurs, lorsqu’en 1991 un caméraman amateur filma le tabassage de Rodney King, un automobiliste Noir, par une poignée de policiers Blancs de Los Angeles. Et quand quelques mois plus tard, un jury composé exclusivement de Blancs acquitta les policiers, la ville renoua brutalement avec les émeutes, 27 ans après celles de Watts. Pendant trois jours, le monde regardera effaré des images de chaos et de violences diffusées en boucle sur toutes les télévisions…

Mais les années 90/2000 n’étaient pas les années 60/70. Trente ans après les Droits Civiques, de nombreux Noirs avaient accédés à des niveaux inédits de responsabilités et de succès, dans le sport, le cinéma, la politique. La majorité de la communauté Noire profitait de l’expansion économique des années Clinton. Les temps n’étaient plus à la révolution, mais à la réussite matérielle et aux plaisirs individuels…


RAP ET CAPITALISME

Dans ce Los Angeles des années 2000, les rappeurs avaient abandonné slogan et discours pour ne plus célébrer que les plaisirs prosaïques de la vie des voyous. L’hédonisme scandaleux du gangsta rap fascinera la jeunesse du monde. Sur des airs inspirés du P-Funk de George Clinton que Dr Dre jouait sur ses claviers, cette musique avait le visage de Snoop Doggy Dog, avec sa silhouette dégingandée, son air placide, et cette façon si cool de dire des choses choquantes qu’elles catapulteront le gangsta rap en haut des hits-parades…

Pochette 2PAC avec le sticker
'Parental advisory explicit lyrics'
2PAC

Mais c’est 2Pac, après sa libération de prison en 1995, qui donnera au gangsta rap son hymne définitif avec California Love. Dans le miroir déformant de ces vidéos extravagantes, l’Amérique vit se construire un nouveau mythe, le mythe du capitalisme hors-la-loi, des dealers et des gangsters, où le bonheur se mesurait en voitures, en billets, en diamants, et aux filles moulées aux canons de l’industrie pornographique.

2Pac venait de passer huit mois en prison lorsqu’il enregistra California Love qui le fit renaître en héros de cette racaille dont il fantasmait la vie. Lorsque les spectateurs découvrirent le clip ils ne virent pas le jeune-homme perturbé, mais le premier clip de rap à un million de dollars !

New York répondait également à la demande de mythologie gangsta rap avec Notorious Big et le label Bad Boy. Une mythologie à laquelle 2Pac et Notorious Big prêtèrent leurs mots et donnèrent leur vie, eux qui jouaient aux gangsters millionnaires à la télévision et tombèrent assassinés dans la rue comme les voyous qui les fascinaient, en Messies de la racaille, sacrifiés sur l’autel d’une vie conduite à cent à l’heure.

Derrière 2Pac et Biggie Smalls, de nouveaux empereurs se levèrent. Puff Daddy, Jay Z, rappeurs businessman, cultivaient le fantasme criminel de la jeunesse blanche sur une musique toujours plus dansante, toujours plus simple et efficace. Une esthétique urbaine, hédoniste, qui contaminait toute la musique noire jusqu’aux lointaines descendantes des Divas de la soul, ces stars sensuelles de RnB. Un RnB qui n’avait plus grand chose à voir avec son ancêtre le rhythm and blues, à l’exception de son incroyable capacité à réunir les filles et les garçons, les Noirs et les Blancs…

Mais tandis que les empires capitalistes se bâtissaient sur les mouvements de hanches des poupées couleur miel du RnB, l’esprit originel de la musique noire, cette musique née dans la pauvreté la plus extrême, était toujours vivant dans le Sud, là où il était né…


LES RAPPEURS DU DIRTY SOUTH

Jusqu’en 2005, les rappeurs à l’accent traînant du dirty south sont probablement ceux qui ont le plus montré la réalité de ce Sud où vit la majorité de leur communauté : la réalité de ses prisons surpeuplées par une politique judiciaire incroyablement répressive, la réalité de ses quartiers délabrés, sans espoir, et dont l’Amérique préférait ignorer l’existence lorsqu’elle pensait à la Nouvelle-Orléans, Memphis ou Atlanta. Bien-sûr, ces rappeurs du Sud avaient cette même avidité de richesse et de plaisirs violents qu’ils avaient appris du gangsta rap, mais leurs rimes, leurs vidéos et même leurs tatouages étaient aussi plein d’une fierté sincère pour leur région, pour leur quartier et pour tous ceux qui y habitaient… Ces enfants, ces vieillards, ces familles que l’Amérique ne découvrira qu’en septembre 2005, lorsqu’ils fuiront la Nouvelle-Orléans dans la débandade de l’ouragan Katrina.

Katrina qui dénudera toute l’hypocrisie et l’incompétence d’un gouvernement dont il était effectivement difficile de soutenir qu’il se préoccupait des Noirs. « Ce sera long pour s’en relever. Ca prendra des années. C’est l’une des pires catastrophes naturelles de notre histoire. » dira le président George Bush en visite sur place, en septembre 2005. La réponse ne se fera pas attendre : « Je déteste le portrait que les médias font de nous. Quand ils montrent une famille noire, elle ‘pille’, mais une famille blanche ‘cherche à manger’. On leur a donné la permission de nous abattre. George Bush se contrefout des Noirs. » (Kanye West – septembre 2005).

Mais la colère du rappeur Kanye West ne doit pas masquer l’immense progrès que la communauté noire a réalisé depuis son émancipation en 1865… En 2008, 45 ans après le ‘I have a dream’ de Martin Luther Kinger, Barack Obama, un homme à la peau noire, est désigné comme candidat à la présidence des Etats-Unis par le parti démocrate. Quelques mois plus tard, il sera élu président des Etats-Unis. Une étape capitale a été franchie et la communauté des Noirs mais également des latinos espèrent voir dans cette élection un signe, celui d’un combat contre le racisme, contre l’inégalité et l’injustice.

Par Pierre Evil - Des chaînes de fer aux chaînes en or (Cadence Info - 02/2014)


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