MUSIQUE & SOCIÉTÉ.


LA MUSIQUE FACE À L’ÉCOLOGIE ET À LA CONSOMMATION

L’industrie musicale n’a pas vraiment des vertus écologistes si on juge ses travers. Vous en doutez ? Savez-vous que les disques vinyle nécessitent une transformation chimique du pétrole et que les festivals entraînent dans leur sillage des milliers de personnes à parcourir d'énormes distances pour assister au concert de leurs groupes préférés ? Tout ceci n’est pas très écolo, c'est certain ! J’entends d’ici ceux qui pensent au streaming… Mais le streaming ne l’est pas davantage, car tout ce qui transite par Internet demande beaucoup d’énergie.


LES CAUSES ET LES ENJEUX : DES TOURNÉES AU STREAMING

De nos jours, le mot “décarboné” fait partie de nos préoccupations environnementales et il s’élève comme une muraille pour combattre le réchauffement climatique. L’industrie musicale est concernée, tout comme les artistes qui doivent prendre conscience du phénomène lié aux émissions de gaz à effet de serre provoqué par leur activité. Dans ce domaine, où se situe la responsabilité de chacun ? Au nom de la sauvegarde planétaire, l’industrie musicale devra-t-elle un jour écarter certaines tournées parce qu’elles seront jugées trop polluantes ? Les experts estiment que le temps presse, que le problème est mondial et qu’il faut trouver des solutions.

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© Stéphane Galllay (erdorin.org) - Le groupe Monkey3

Sur ce point, les avis sont partagés, comme si l'évidence faisait trop peur. Confrontés directement à la survie de leur profession qui ne cesse d’évoluer et d’être remise en question, les artistes ne peuvent à l'heure actuelle éviter les tournées. C'est vital. Cela signifie qu'il faudra encore transporter du matériel d’un point A à un point B en utilisant l’avion et les semi-remorques. Quant aux autres moyens de transport comme le train et les voies maritimes, ils ne conviennent pas vraiment ; le premier étant peu pratique et le second trop lent !

Côté public, ce n’est guère mieux, car le nombre de véhicules utilisés pour acheminer des milliers de spectateurs à un seul concert pose également un gros problème. Dans leur ensemble, les moyens de transport représentent la partie la plus importante des émissions de gaz à effet de serre lors des festivals.

La plupart des artistes ont conscience que les tournées sont loin d’être vertueuses, mais ce premier défi qui tenterait de réduire les émissions de gaz par de nouveaux moyens à inventer, s’accompagne d’un second tout aussi important : la transformation des supports physiques et virtuels destinés à l’écoute de la musique (CD, vinyle, streaming et tout le matériel qui va avec).

Concernant le CD et le vinyle - qui sont des produits dérivés du pétrole -, ce sont pas moins de 32 millions de CD et 23 millions de vinyles qui se sont vendus en 2020 rien que pour les États-Unis. L’envers du décor, c’est qu’une grande partie de ces produits de consommation courante finiront un jour dans la poubelle du particulier avant d’être broyés (et recyclés dans le meilleur des cas). C’est un des résultats de la consommation de masse qui hier était encouragée par les gouvernements des pays industrialisés, et aujourd’hui condamnés par ces mêmes pays, sauf bien sûr par ceux qui sont en pleine expansion comme la Chine ou l’Inde.

L'autre danger : le streaming. Il est la conséquence de l’exploration du Web et de ses possibilités. Cette récente pratique qui remonte à une quinzaine d’années environ n’est pas aussi “verte” qu’elle le prétend. Le streaming est dangereux pour plusieurs raisons : il a d’abord transformé en profondeur le paysage musical et les habitudes de consommation au point de devenir un danger pour la survie du monde artistique. La suite, les médias s'en sont chargés, nous alertant sur la consommation électrique engendrée. On s'en serait douté ! La « diffusion en flux » de données audio ou vidéo produit une sorte d’illusion qui laisserait à penser que la responsabilité du consommateur n’est pas engagée, ce qui est totalement faux !

Les chiffres, une fois de plus, permettent de mieux comprendre l’ampleur du phénomène. En 2016, le streaming a généré près de 350 000 tonnes à effet de serre, une fois de plus rien qu’aux États-Unis. Ce pays, gros consommateur d’électricité avec la Chine, l’Inde et la Russie, ont provoqué une réaction visant à changer les habitudes.


PRISE DE CONSCIENCE ET SOLUTIONS ÉCORESPONSABLES

« Nous ne vous laisserons pas vous en tirer comme ça. Ici et maintenant, nous fixons la limite. Le monde se réveille. Le changement arrive, que ça vous plaise ou non. » clamait en 2019 la célèbre jeune suédoise Greta Thunberg. Ces paroles revendicatrices lors d’une “messe écolo” traduisent une jeunesse exaspérée, mais qui n’a pas renoncé.

Si Greta Thunberg n’est pas la seule à se battre, son discours et son aplomb sensibilisent et ouvrent les consciences. La lutte contre le réchauffement climatique est à présent engagée, reste à savoir avec qui et jusqu’à quel niveau ! En attendant, les vidéos alarmistes pleuvent. Les divers signaux sont déjà là : feu, ouragan, tempête, inondation, fonte des glaces, sécheresse, sans compter l'inévitable émigration qui en résulte. Tous ses avertissements se multiplient et s'accompagnent de contrastes saisissants : entre paix et guerre, d'un côté, richesse et misère, de l'autre. Un tableau qu'il est imposible d'ignorer et qui assombrit l'horizon de ses lueurs blafardes. Une chose est sûre : une fois le problème posé sur la table, la solution n’est pas de nier ou de se fermer les yeux pour éviter de prendre ses responsabilités sur l’avenir, mais d’engager des solutions pérennes et réalisables. C'est en partant de cette louable intention que le “développement durable” a pris forme.

LE REVERSEMENT D’UN POURCENTAGE

Financièrement, l'industrie musicale brasse des sommes importantes. Peut-être qu’un très faible pourcentage issu des ventes et des tournées, puis reversé, pourrait donner un signal positif à la communauté internationale ? Cette idée a germé dans la tête du musicien Brian Eno qui soutient l’organisation "Clienthearth" depuis plusieurs années et à laquelle participe un groupement d’avocats engagés pour le climat. Leur discours est sans équivoque : « Nous mettons les entreprises au défi. Nous canalisons les investissements. Nous conseillons les décisionnaires. Nous protégeons la vie sauvage. Nous protégeons les communautés. »

Rien qu’en 2020, ce sont près de 18 milliards d'euros que le streaming et la musique dématérialisée ont perçu. Pour faire simple, au taux du livret A actuel, cela ferait 180 millions d’euros chaque année. Certes, cette somme resterait insuffisante pour résoudre les graves problèmes qui nous attendent, mais un tel engagement serait significatif d’un premier pas auprès d’une jeunesse qui s'impatiente à juste titre.

© Anders Hellberg - wikimedia - Greta Thunberg (2018) et How We Get To Next - wikimedia Brian Eno  (2015)

DE L’IMPORTANCE DE LA MUSIQUE

Pour prolonger l’idée de Brian Eno, n’oublions pas non plus que le monde de la musique a toujours précédé et suggéré des changements de cap importants dans toutes les sociétés occidentales. Les anciens mouvements Hippies, et Punk, puis Hip-Hop, singularisent à eux seuls, trois tournants représentatifs du monde musical du 20e siècle, et pourtant si différents concernant leur cause et intention !

Les grands rassemblements hippies des années 60, ceux d’Altamont et de Woodstock, ont initié l’histoire des premiers méga festivals capables de rassembler des centaines de milliers de personnes en un même lieu. Ces grandes fêtes consacrées à la musique étaient déjà énergivores et nécessitaient une consommation électrique importante. Mais ce n’est pas tout ! L’autre aspect négatif était de laisser déjà sur le sol une quantité importante de déchets.

De nos jours, est-ce si différent ? Puisque le scénario catastrophe est annoncé, pourquoi ne pas rechercher les aspects positifs liés aux festivals, comme celui de la fête et du rassemblement autour de la musique et de ses valeurs. Les événements festivaliers demeurent d’excellents vecteurs pour faire passer des messages écoresponsables auprès des spectateurs qui, dans ces moments-là, sont généralement plus réceptifs.

Cependant, dans le cadre d’un concert ou d’un festival, le “développement durable” a tout de même des limites concernant la neutralité carbone. Par rapport aux intentions écologistes actuelles, la difficulté vient surtout du fait que la solution est à la fois individuelle et collective. Pour les artistes conscients du problème, la priorité est d’apprendre à maîtriser les ressources générées par les tournées. Les suspendre seraient toutefois contre productif pour bien des raisons. Pour les artistes, c’est souvent la principale ressource financière et pour le public, une réponse à un désir d’évasion nécessaire.


DES SOLUTIONS À LA FOIS INDIVIDUELLE ET COLLECTIVE

Les hologrammes, qui ont fait leur apparition il y a quelques années, sont aujourd’hui perçus comme une alternative crédible pour alimenter certains types de spectacle plus ou moins virtuels. Les hologrammes ont pris le temps de mûrir dans la tête des artistes. Certes, leur emploi reste encore marginal, mais ils sont le signe que certaines réponses se trouveront peut-être dans les avancées technologiques de ces prochaines années.

Certains labels, notamment anglais, font aussi des efforts pour réduire leur empreinte carbone en agissant sur les matériaux utilisés concernant l’emballage des CD et les pochettes de vinyles. Même si ses actes restent anecdotiques, ils attestent là aussi d’un engagement. C’est d’autant plus important que la situation est critique, car même si les émissions de CO2 de l’industrie musicale sont assez faibles, il est capital que le secteur tout entier prenne quand même ses responsabilités, donne l’impulsion et fasse tout ce qui est dans son pouvoir pour inverser la tendance, puisque d’ici moins de 20 ans, les scientifiques estiment que l’humanité subira une augmentation sensible des effets de serre.

Le secteur musical est un domaine porteur, un domaine “influenceur” pourrait-on dire, peut-être même plus que des organisations comme “Greenpeace”, et c’est pour cette raison que l’industrie musicale associée aux artistes et aux organisateurs doivent bousculer les mauvaises habitudes en prenant un peu de distance vis-à-vis de l’économie de marché.

Un mouvement comme “Music Declares Emergency”, qui regroupe artistes et professionnels de l’industrie de la musique, déclare sur leur site qu’il y a « urgence climatique et écologique ». Cette association propose des solutions en matière de développement durable, comme la réduction du plastique et des déchets ou en recentrant plus efficacement les tournées internationales pour éviter des déplacements inutiles. “Music Declares Emergency” compte à ce jour plus de 6 000 signataires, principalement des artistes anglais et américains. Grâce aux réseaux sociaux, leur initiative est remontée aux oreilles du Vice-président de la Commission européenne, Frans Timmermans.

Les réseaux sociaux ont donc une responsabilité et un rôle à jouer en devenant des “accélérateurs d’idées”. Les artistes doivent délivrer des messages clairs concernant la crise climatique, d’autant qu’ils sont suivis par un très grand nombre de personnes sur les réseaux sociaux et que les fans sont les premiers à s'intéresser à ce qu’ils publient.

Néanmoins, sans une réelle coercition collective, positive de surcroît, rien ne changera. Au moment où le possible s’effacera pour laisser place à l’inexcusable, la mobilité du plus grand nombre ne sera plus d’aucune utilité. Les grandes causes ont ceci de beau, qu’elles sont portées par les émotions. La musique détient ce pouvoir et cette vitalité. Elle est une source d’inspiration et elle rassemble. Ne peut-elle alors faire évoluer les mentalités de chacun et chacune ?

Par Elian Jougla (Cadence Info - 04/2022)

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