CLASSIQUE / TRADITIONNEL


NATIONALISME, HYMNE ET MUSIQUE CLASSIQUE

Lors des grands meetings politiques, il est bien rare que la conclusion ne soit pas donnée à la Marseillaise. Toutefois, au-delà de l’exaltation du sentiment national, les chants patriotiques sont souvent une leçon d’histoire dans laquelle la musique et ses serviteurs ont contribué…


LES PREMIERS HYMNES

L’un des premiers épisodes marquants remonte au début de notre ère quand les premiers chrétiens subissent les persécutions romaines de Néron et Domitien au 1er siècle. À cette époque, les premiers chants et psaumes sont hérités de la tradition juive et accompagnent les prières. Ces chants a cappella font face à l'oppression qui ne cessera d’exister qu’à partir du 4e siècle sous le règne de Constantin.

Le chant s’impose comme une profession de foi, une exaltation, et aux 4e et 5e siècles, de nouvelles formes apparaissent et définissent les premiers hymnes, notamment en Syrie. La liturgie pèse alors de tout son poids pour influencer le peuple. Puis du 6e au 10e siècle, le chant grégorien ordonne des hymnes avec des textes en prose, le Gloria, le Te Deum, et le Psaume constitué de versets à la suite desquels les fidèles répondent par une acclamation (Alléluia).

Quand surviennent les premières croisades, le chant grégorien s'essouffle et l’église perd son pouvoir sur la création musicale en laissant la place libre à la musique profane. C'est l'ère des troubadours et des trouvères qui chantent en vers les exploits des croisés et les premières chansons d'amour. Les troubadours issus du sud de la France (Guillaume IX, Jaufré Rudel, Bernard de Ventadour…) et les trouvères issus du nord (Richard Cœur de Lion, Moniot d’Arras, Thibaut IV de Campagne…) exprimeront chacun dans leur propre langue leurs poésies chantées.

Alors que l’évolution de la musique conduit aux premiers traités en abordant la notation, le rythme, la polyphonie et les genres (Philippe de Vitry : Ars nova musicae - 1320), la majorité des grands compositeurs de la période Ars Nova (1310-1377) sont encore sous l’autorité de l’église qui fait loi et qui pèse de tout son poids sur le sens donné aux œuvres.

Après le Moyen Âge, quatre pays dominent l’histoire de la musique en Europe : l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie et la France. Chaque pays va créer des genres instrumentaux, consolider ses traditions musicales à travers des chants populaires. L’Espagne s’enrichit de la culture arabe installée en Andalousie ; l’Italie donne naissance au madrigal puis à l’opéra, alors que la France raffole des musiques de ballets. Seule l’Angleterre semble encore tenir aux messes religieuses et aux airs de cour.

© (wikipedia) - Tous les compositeurs présents sur ce montage photographique n’ont pas été des révolutionnaires tel que nous le définissons généralement, mais du point de vue musical, ils l'ont été par leur engagement à défendre leurs idées.


LE POURQUOI DE LA RÉVOLUTION VUE DU CÔTÉ DES MUSICIENS

Louis XIV, qui veut faire de la cour de France la plus éblouissante du monde, souhaite que la musique joue un rôle primordial en devenant une institution. Chaque événement important donne naissance à une œuvre et un nationalisme musical s’instaure, organisé selon le bon vouloir du roi. Le musicien n’est autre qu’un serviteur au même titre que le valet de chambre. Il doit se soumettre, respecter le Roi et la nation, mais également pratiquer la religion catholique. Seules les relations et les dispositions musicales lui permettent d'accéder aux charges de la Maison du Roi. Malgré toute cette soumission, quelques compositeurs et interprètes parviendront à se faire remarquer par leur talent : François Couperin, MIchel-Richard Delalande ou encore Marc-Antoine Carpentier.

Le milieu du 18e siècle voit naître la montée en puissance de la bourgeoisie. Le musicien s’adapte à cette nouvelle société et compose pour elle des œuvres qu’il fait jouer dans des lieux où peuvent se rassembler beaucoup de personnes ; ce qui donnera naissance aux premiers concerts publics et précipitera aussi les événements.

Jusqu’ici destinée aux cours, à l’église et à la bourgeoisie, la musique va aussi tenir compte des goûts de la rue. La musique se simplifie et amplifie la mélodie par le chant. Les sujets contemporains prennent de l’ampleur. Peu à peu, les artistes se libèrent du pouvoir des princes ; Mozart sera l’un d’eux.

Au 18e siècle, l’accession plus aisée de la musique dans les couches populaires permet de jouer un rôle déterminant dans les diverses révolutions qui vont se répandre en Europe. En France, la révolution de 1789 fait descendre la musique dans la rue sous formes de chansons mais aussi d'œuvres imposantes destinées à être jouées lors des grandes fêtes ou des célébrations à l’honneur de la Nation.

Beethoven, qui succèdera à Mozart, sera très enthousiaste vis-à-vis des événements se produisant en France. Il écrit en 1789 : « Mépriser le fanatisme, briser le spectre de la stupidité, combattre pour les droits de l’homme, cela, nul prince ne le peut. Il faut des âmes libres qui aiment mieux la mort que la flatterie, la pauvreté que la servitude. »

Les œuvres, conçues pour être données en plein air, devant des milliers de personnes, incitent à produire une musique efficace reposant sur des harmonies simples, une grandeur de ton, un fort usage des instruments à vent et des percussions. De décorative, la musique devient “formatrice” et entretient le patriotisme. Rouget de Lisle devient l’élu avec la Marseillaise.

En août 1795, un premier conservatoire de musique et de déclamation est créé. Napoléon impose l’opéra-comique. Le bel canto règne à Paris. Cependant, l’arrivée de l'empereur au pouvoir limite la liberté d’expression des artistes, bien qu'il accorde encore une grande place aux musiques civiques héritées de la Révolution (mais qu’il détourne à son profit). En 1802, Beethoven en désaccord et qui vient de composer à son intention la Symphonie héroïque (n°3) déchire la dédicace à l’annonce de son sacre.


SAGESSE ET PATRIOTISME

Quand au 19e siècle arrivent les premiers musiciens du romantisme, la musique semble se replier sur elle-même en s’enfermant dans les prisons dorées des concerts bourgeois. Hector Berlioz annonce le renouveau d’un art mis en sommeil par la Révolution. De son côté, Franz Schubert s’isole dans les poèmes chantés de ses lieds et laisse à penser, à travers sa sincérité et ses musiques mélancoliques, que l’instant présent et les émotions comptent plus que tout le reste. Frédéric Chopin n’oublie pas sa Pologne natale et il insuffle ses émotions à travers son Étude révolutionnaire. Le pianiste apporte de façon éclatante sa réponse personnelle à l’attaque de Varsovie par la Russie lors de l’insurrection de novembre 1830.

La musique doit cependant revenir à sa vocation première : distraire. L'Opéra-comique et le ballet répondent alors à un besoin de détente et de fantaisie après les tensions des époques révolutionnaires et napoléoniennes. Le théâtre lyrique devient une mode tout comme l’opéra italien (Le Barbier de Séville par Rossini, Norma de Vincenzo Bellini, La Traviata de Giuseppe Verdi…). Seul le compositeur allemand Richard Wagner se démarque en puisant son inspiration dans les légendes de son pays.

Wagner détient une forte personnalité. En 1848, il épouse les idées révolutionnaires et l’année suivante, il se jette dans le mouvement insurrectionniste de Dresde. Cependant, c’est sa musique qui sera à l’origine des premières disputes entre disciples et adversaires. On reproche au compositeur allemand d’écrire une musique lourde rythmiquement et au caractère massif (Tannhäuser en 1861, Tristan et Isolde en 1865, et surtout sa tétralogie qui dure 16 heures !). Or, Wagner poursuit un rêve : une lente quête d’idéal musical en y affichant, autant que possible, son ambition démesurée, comme la construction d'un Opéra à Bareuth qu'il réserve à la représentation solennelle d’œuvres musicales.


LA MUSIQUE RÉPOND AU NATIONALISME

Wagner, en ayant transformé en profondeur la conception de “l’art total", ne facilitera pas la tâche des compositeurs qui lui succéderont et ils leur sera bien difficile d'exprimer d'autres différences. Néanmoins, ils prennent consciences que la révolution passe désormais dans la façon d’aborder la composition pour imposer ses propres idées. La période du romantisme s’efface peu à peu et laisse place, à l'orée du 20e siècle, à des harmonies plus audacieuses. Tout devient contrasté, angoissé ou au contraire évanescent.

De nouvelles notions font leur apparition. La musique impressionniste fait son entrée. La psychanalyse, la philosophie et la spiritualité l'accompagnent et font dorénavant partie du décor dans une société en pleine mutation. Au même moment, une vague d’antisémitisme commence à traverser l’Europe et inquiète. Des événements secouent l’Allemagne dans les années 1870. La France n’est pas épargnée et connaît l’affaire Dreyfus qui bouleverse l’opinion de 1894 à 1906.

L’expression musicale la plus évidente de la représentation du nationalisme est l’utilisation voulue et presque systématique du langage mélodique et rythmique des chants et danses traditionnels. Seules l'Allemagne et l’Italie y échapperont. Ce nationalisme musical est la traduction des mouvements politiques qui traversent l’Europe. Les thèmes dominants sont alors ceux du pays natal et du retour au pays.

Tout démarre de l’Europe centrale, dans les pays où le nationalisme musical est le plus puissant et traduit historiquement les luttes sociales des peuples contre les oppressions. Pour répondre à ce violent désir qui vise à revendiquer un droit d’expression de leur propre sentiment national, les compositeurs puisent dans les mélodies populaires de leur pays et fondent de véritables écoles.


LE SURSAUT DES COMPOSITEURS (1)

Des compositeurs venus de différents pays comme la Tchécoslovaquie, la Scandinavie, la Hongrie ou l’Espagne donnent l'exemple au reste de l’Europe.

Le réveil tchèque

Bedrich Smetana (1824-1884) incorpore les éléments du folklore de son pays. Il acquiert une énorme popularité avec son opéra La Fiancée vendue (1866), véritable hymne national de Bohême et un cycle de six poèmes symphoniques dont Ma Patrie d'où est extrait La Moldau. Anténin Dvoräk (1841-1904) est son continuateur le plus remarquable. Il est influencé par les classiques viennois, les harmonies de Wagner et le folklore de son pays. En 1892, il compose à New York sa Symphonie n°9 du Nouveau Monde et Le Quatuor américain. Pour Leos Janäcek (1854-1928), l'engagement va plus loin : il participe à la lutte contre l'Empire austro-hongrois avec son opéra Jenufa (1916).

Le réveil scandinave

C'est en Norvège qu'Edvard Grieg (1848-1907), encouragé par Liszt, entreprend une carrière de pianiste. Après un Concerto pour piano en 1868, il écrit, en 1874, une musique de scène pour les représentations de Peer Gynt d'Ibsen. L'autre pôle scandinave est éclairé par le compositeur finlandais Jean Sibelius (1885-1987), qui s'impose comme le plus grand musicien de son pays et comme un des symphonistes les plus marquants du débui du 19e siècle. Il compose sept symphonies d'inspiration patriotique.

Le réveil hongrois

Professeur au Conservatoire de Budapest jusqu'en 1934, Béla Bartók (1881-1945) parcourt le pays pour recueillir les chants des populations dans les campagnes reculées. En les intégrant dans ses œuvres, il s'affranchit des règles et des conventions qui prospèrent au début du 20e siècle. Il remonte aux sources de la musique populaire pour l'intégrer dans sa musique aux rythmes très riches. Le Château de Barbe-Bleue (1918), Le Mandarin merveilleux (1919) et le Concerto pour piano (1933), sont empreints des influences modernes sérielles (citons aussi le pianiste Bedřich Smetana en Tchécoslovaquie).


MANUEL DE FALLA : 'DANSE RITUELLE DU FEU'
Extrait de "L'amour sorcier" de Manuel de Falla et adapté au cinéma par Carlos Saura dans le film "El amor brujo" (1986).

Le réveil espagnol

Chaque composition de Manuel de Falla (1878-1946) manifeste une volonté de renouvellement total dans l'utilisation du langage musical, tout en exploitant là musique populaire espagnole avec une ampleur considérable. Il triomphe avec La Vie brève. Plus tard, il compose L'Amour sorcier, La Danse ruelle du feu et Nuits dans les jardins d'Espagne. Falla émigre en Argentine en 1939 et dirige de nombreux concerts jusqu'à sa mort en 1946. Isaac Albeniz (1860-1909) pianiste virtuose, pousse très loin l'écriture du clavier dans Iberia (1905). Enrique Granados (1867-1916) se fait d'abord connaitre comme pianiste concertiste puis il compose douze Danses espagnoles (1892-1900) qui s'inspirent du folklore de son pays. Il écrit en 1911 son chef-d'œuvre, les sept Goyescas, pièces pour piano inspirées par les tableaux de Goya. Il en tire un opéra, représenté à New York en 1916.

Notons enfin, côté Français, Claude Debussy qui, dans l’intention d’éveiller et d’aviver le sentiment patriotique, écrira entre 1914 et 1918 des « chansons pour les enfants » comme l’étonnante « prière » : 'Noël des enfants qui n'ont plus de maisons'.

1. (source : La Musique - repères pratiques n° 45 de Thierry Bernardeau et Marcel Pineau)


FACE À LA RÉVOLUTION D’OCTOBRE

On ne pouvait clore ce sujet sans évoquer la révolution russe de 1917 qui a eu plusieurs conséquences sur l’art musical du pays. Toute l’activité musicale est placée sous le contrôle de l'Union des compositeurs affiliée au Parti communiste soviétique. Outre la nationalisation des maisons d’édition, conservatoires et autres opéras qui étaient sous la protection impériale, le fait même de composer est réglementé. La musique est considérée comme un acte militant qui doit s’adresser à la masse populaire. Elle doit s’exprimer dans un langage direct en usant d’harmonies traditionnelles et posséder une structure claire. Son rythme doit être entraînant et la mélodie empreint de lyrisme.

© Russian collection (wikipedia) - Manifestation du 17 octobre 1905, Ilia Répine (musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg).

Une telle direction mêlé d'oppression ne pouvait qu’inciter un certain nombre de musiciens à émigrer. Ce sera le cas, entre autres, de Rachmaninov en 1917 et de Stravinsky, qui dès la prise de pouvoir par Lénine s'éloignera à jamais de son pays natal. Prokofiev fait de même en 1918, mais après avoir vécu un temps aux États-Unis puis en France, le compositeur a le mal du pays. Il accepte une tournée en URSS et obtient l’autorisation de s’y réinstaller en 1935. Prokofiev rentrera dans le rang et composera même une cantate pour les vingt ans de la révolution.

L’un des rares compositeurs russes de renommée internationale à être resté fidèle à la patrie est Dimitri Chostakovitch. Comme d’autres musiciens de son pays, il se conformera aux règles strictes du Parti (sous peine de passer pour un antidémocrate). Considéré auprès du comité comme un musicien officiel, il choisira de servir le mieux possible le régime. Ses œuvres, en grand nombre, recevront une quantité impressionnante de récompenses dont plusieurs prix Staline et prix Lénine.

Par Mathieu Beaufort (Cadence Info - 02/2022)


RETOUR SOMMAIRE

Consulter d'autres publications sur...

Facebook   Twitter   YouTube

sites partenaire : pianoweb.fr - musicmot.com