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JAZZ ET INLUENCES


LE SCAT, LE LIBRE LANGAGE DU CHANTEUR DE JAZZ - ANALYSE

Scat : style vocal dans lequel le chanteur (ou la chanteuse) remplace les paroles originales par des syllabes ou des onomatopées de fantaisie. Telle pourrait être la définition du jazz chanté : une voix éprise de liberté.


LE SCAT OU L’ART D’IMPROVISER AVEC LA VOIX

Pour un chanteur de jazz, le scat reflète parfaitement ce que le solo (ou le chorus) est à l’instrument. Cette technique d’improvisation vocale, qui peut se pratiquer de façon autodidacte et autonome, utilise de multiples effets pour développer son phrasé ; des cris, des bruits gutturaux et mots imaginaires n’ayant pas encore eu droit de figurer dans aucun dictionnaire.

Cette puissante évocation vocale, sans lignes directrices apparentes, a le devoir comme n’importe quel instrumentiste de posséder un sens du rythme, de l’anticipation harmonique et une oreille sagement développée à l’école du swing. Le scat est une matière sonore au même titre qu’un saxophone ou une trompette, et il exerce son art avec la même liberté créatrice. C’est d’ailleurs le scat et plus exactement dans les inflexions des chanteurs de blues que les premiers instrumentistes de jazz ont trouvé leur inspiration. À l’écoute des voix, ils ont trituré le son de leur instrument en reculant les limites de leur tessiture ; le free jazz en étant le reflet le plus saisissant.


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Le scat a été essentiel dans le développement du langage jazz. Grâce à l’imitation de la voix humaine, les "souffleurs" n’auront de cesse de se rapprocher des mêmes effets : glissando, vibrato, attaque, inflexion, résonance prolongée ou assourdie, sons bouchés, grinçants ou flottants. En retour, toujours dans un discours de liberté, le chanteur de jazz mêlera à son improvisation de nouveaux effets, de nouvelles performances, rendant hommage au phrasé instrumental ou en parodiant le son de quelques percussions de façon surprenante. Ainsi est né l'human beatbox, un style improvisé extrémement rythmique, pas vraiment scat dans la forme, mais extrémement populaire depuis qu'Internet s'en est emparé à travers des démonstrations et des cours formateurs.

On a souvent dit que l’inventeur du scat ne serait autre que Louis Armstrong. L’histoire raconte qu’un jour de 1926, alors qu’il avait fait tomber accidentellement les feuilles sur lesquelles se trouvaient les paroles de la chanson Heebie Jeebies, il aurait continué de chanter sans se démonter en remplaçant le texte par des onomatopées. Face à un genre de chant si informel, il fallait bien trouver une légende crédible et qui, mieux que Louis Armstrong, grande figure du jazz s’il en est, pouvait apporter un tel crédit !

De toute évidence, les historiens s’en sont amusés, car les traces du scat sont indissociables de la voix dès que celle-ci a pris un malin plaisir à broder autour de la mélodie. Le disque est le premier témoin, bien que l’on puisse imaginer que les premières tentatives sont certainement nées par accident mais certainement de façon moins « romancés » que pour Louis Armstrong.

Dans les années 20, Don Redman est souvent cité par les historiens pour avoir été le premier à faire entendre du scat sur disque (My Papa Doesn’t Two Time). Le scat est encore un clin d’œil amusé sans prétention d’aucune sorte. Son usage se limite à railler les chants trop conventionnels. Il les paraphrase, et participe à l’élan artistique des années folles.

C’est à travers la scène que le scat va trouver matière à développer sa technique, sa propension à produire de nouveaux effets, car les disques 78 tours, encore au format des trois ou cinq minutes (30 cm), limitent drastiquement toute inflation vocale. À cette époque, généralement, l’enregistrement des orchestres de jazz se déroulait très souvent autour d’un même rituel : après l’exposition de la mélodie chantée, priorité était d’abord donné aux instruments solistes. C’est l’arrivée du microsillon et de sa longue durée, conjointement associée à une image beaucoup plus valorisante du chanteur dans l’orchestre de jazz, qui a permis au scat de s’imposer sur le disque et, au-delà, de permettre à son interprète de se situer au même rang que les instrumentistes.

Jusqu’alors, la voix, qui n’avait été qu’un ornement servant à propulser les solis, devenait à présent un messager incontournable, un atout pour les grands orchestres, capable de capturer l'instant dramatique ou de raconter une idylle romantique. Les premières divas du jazz contribuèrent à tenir ce rôle à la perfection. Leur voix, leur talent, mais aussi leur présence sensuelle, apportaient à l’orchestre une saveur indéfinissable et une image nettement plus attractive.


ELLA FITZGERALD ET LES AUTRES

On doit à Chick Webb d’avoir servi de tremplin à la chanteuse Ella Fitzgerald. Il découvrit en elle la perfection. « Ella, Ella, elle l’a », comme le chantait France Gall, ce sens inné de l’improvisation qu’elle puisera dans le jeu des cuivres. Ses lignes mélodiques rapides et précises faisaient parfois écho à la mélodie principale, tandis qu’à d’autres moments, elles s’en éloignaient pour explorer les tonalités tout en faisant usage de quelques inflexions avec un naturel déconcertant.

Très simple fut la carrière de cette chanteuse américaine hors catégories, aussi à l’aise pour chanter et improviser sur un standard de jazz que sur une bossa nova ou une chanson à la mode. Servi par un orchestre swing, tel celui de Count Basie, le scat d’Ella Fitzgerald possédait toujours un entrain communicatif, quasi indétrônable. Elle est l’exemple même de la chanteuse qui a su tirer de ses capacités, un maximum de « choses » sans jamais se forcer.

Billy Holiday, aussi célèbre qu’elle, malgré la reconnaissance que le jazz lui voue, se prêtera rarement au scat, préférant à cela un rôle plus passif mais empreint d’un sens dramatique troublant et sophistiqué, notamment dans les ballades. N’oublions pas Sarah Vaughan, chanteuse et pianiste qui mérite d’être découverte à sa juste valeur. Nettement influencée par le be-bop, sa carrière connaîtra des hauts et des bas, mais elle sera toujours habiller ses chants de son infaillible vibrato et du voile léger qui enrobent habituellement le grain des voix noires.

D’autres chanteurs ont aussi apporté leur contribution à la technique du scat, notamment les chanteurs issus du bebop. Dizzy Gillespie, lâchant sa trompette, s’en amusait. D’autres, plus sûr de cet art, Eddie Jefferson et King Pleasure, par exemple, se targueront d’être à l’origine d’instrumentaux chantés. Au chapitre des amuseurs, citons le chanteur et multi-instrumentiste Slim Gaillard qui, lors d’un concert au J.A.T.P, produira avec le contrebassiste Bam Brown une des plus folles exhibitions de drôleries scattées avec swing (Opera In Vout).


QUAND LE SCAT EST LÀ, VA TOUT S’EN VA

Au fil des années, le visage du scat prend de la hauteur. De nouveaux artistes se profilent à l’horizon, plus performant, encore plus technicien. Dans les années cinquante et soixante, les groupes vocaux s’organisent et produisent des chants fort éloignés des répertoires où on les associe généralement, gospels et autres négro-spirituals.

Dans un jazz qui ne cesse de changer de visage, la voix continue de valoriser son image plus que jamais. Jon Hendricks repoussera les limites du scat en créant des harmonies vocales très complexes au sein de son groupe, Lambert Hendricks & Ross, donnant ainsi la preuve que les chanteurs pouvaient être encore plus autonomes et faire de la très bonne musique instrumentale sans instruments. De même en France avec les Double-Six. L'illustre formation vocale donnera l’occasion à sa fondatrice, Mimi Perrin, le loisir d’inventer des paroles originales sur des chorus de standard reprit à la note près. (1)

Les années 70 renoueront avec les chanteurs solistes. Al Jarreau sera la figure de proue de ces années-là. Sa voix veloutée, ses scats remarqués et originaux produiront leur effet sur le public. Sur des reprises de Dave Brubeck (Blue Rondo A La Turk), de Paul Desmond (Take Five) ou de Chick Corea (Spain), le chanteur imposera définitivement sa marque. L’album live Look To The Rainbow lui permettra d’être élu meilleur chanteur 1977 de la revue Down Beat, alors que Breakin’ Away (1981) le conduira au Top 10 du marché américain.

Al Jarreau - Blue Rondo A la Turk

Au même titre qu’Urszula Dudziak ou que Flora Purim, Al Jarreau incarne le renouveau d’une voix jazz multiculturelle et sans frontière. D'autres artistes comme La Velle, Bobby McFerrin, Tania Maria, Dee Dee Bridgewater ou Cassandra Wilson ont chacun à leur façon, avec plus ou moins de bonheur, poursuivi ce scat si épris de liberté.

1 - Aux Etats-Unis, dès le début des années cinquante, la chanteuse Jeanette Dawson sera la pionnière de ce genre de performance en écrivant, elle aussi, des textes adaptés aux solos de Charlie Parker.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 05/2016)


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