MUSIQUE DE FILMS


LE JAZZ AU CINÉMA, DOCUMENTAIRES ET BANDES SONORES

Les gens sous-estiment généralement l’influence du jazz dans les musiques populaires. Pourtant, défiant les modes, cette musique a toujours su s’adapter aux circonstances ou se transformer pour mieux rebondir. D’abord hésitant, mais sensible à son univers si particulier, le cinéma des années cinquante l’utilisera à plusieurs reprises pour illustrer certaines scènes avant d’y accorder une place plus importante à travers quelques BO et biopics...


LA PLACE DU JAZZ DANS LE CINÉMA DES ANNÉES 30/40

La musique jazz est restée longtemps une musique de scène et de music-hall. Ses premières apparitions notables dans le cinéma ne se produiront pas avant les années 50. Jusqu’à là, la musique jazz n’est qu’un accessoire. Dans le cinéma d’avant-guerre, les scènes se déroulant dans les clubs et soirées dansantes où jouent des musiciens ne servent pas vraiment les musiciens de jazz. Très souvent la caméra ne s’attarde pas. L'action se déroule ailleurs. Pourtant, dès le début du cinéma parlant, le jazz pouvait espérer un avenir sur pellicule avec le film The Jazz Singer considéré comme le premier film sonore. Malheureusement, l’acteur principal Al Jolson est un Blanc et son visage peint en noir ne fait que traduire ce qu'étaient les minstrels du début du 20e siècle. Ce film n’est en fait qu’une illusion.


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Après la deuxième guerre mondiale, l’arrivée d’un jazz en petite formation épaulé d’un nouveau langage, le bebop, va apporter un nouveau souffle. La musique de jazz devient un véritable art, une musique sophistiquée avec un grand ‘A’ et non plus une musique de défoulement (danse) dans laquelle elle était restée peut-être trop longtemps. Pour autant, il ne faut pas négliger les quelques apparitions des grandes figures des années 20 et 30 qui imprimeront la pellicule et qui donneront au jazz une identité certes maladroite mais acceptable pour le public blanc.

Louis Armstrong (High Society, 1956)

Durant des décennies aux États-Unis, dans l’inconscient collectif des Blancs, la musique jazz est l’apanage des Noirs ; un lourd tribut qui finira par coûter cher dans la carrière de nombreux artistes afro-américains de premier plan. Toutefois, au cinéma la musique jazz ne pouvait être ignorée. Sa puissance évocatrice, ses différentes particularités devaient servir tôt ou tard le grand écran ; pas nécessairement comme une fantaisie passagère ou à l’inverse comme un idiome qui n’aurait pas sa place dans un cinéma populaire.

Pour commencer à exister au cinéma, le jazz devait rentrer par la petite porte… Dans le film A Rhapsody in Black and Blue (1932), Louis Armstrong rêve et se voit en peau de léopard (véritable stéréotype de l’homme sauvage Africain d'alors)... et s'il joue de la trompette c'est parce qu’il le fallait bien ! Dans un autre film (Pennies From Heaven – 1936), il est ce personnage assez niais qui chante Skeleton in the Closet poursuivi par un squelette. Ce n’est qu’à partir de la comédie musicale Going Places en 1938 que le cinéma daignera lui offrir un rôle plus important, et c'est aussi grâce à sa chanson Jeepers Creepers du même film qu'il sera nominé pour l’Oscar de la meilleure chanson originale.

De sa carrière, le public retiendra surtout sa participation à une autre comédie musicale, Hello, Dolly ! (1969) où il partage la tête d’affiche avec une vedette blanche Carol Channing. Même si une fois de plus son personnage est celui d’un homme assez stupide, c’est à cette époque que le cinéma américain commence à accorder aux Noirs, une image plus flatteuse. Jusqu’alors les interventions des jazzmen noirs ne faisaient que relayer un sentiment général, souvent réducteur et malsain, en les montrant comme des artistes populaires tout justes bons à jouer les amuseurs publics en forçant le trait. Le cinéma était loin de refléter ce qu’était le langage jazz.


LES FILMS BIOGRAPHIQUES SUR DES MUSICIENS DE JAZZ

Dans les années cinquante le jazz est une musique à la mode. La formation du pianiste Dave Brubeck utilise des mesures inusitées dans le jazz. Il joue du 5/4 ou du 9/4 et sa musique séduit, ce qui lui vaut la couverture du magazine Time. À cette époque de nombreux jazzmen reçoivent un engouement populaire aussi grand que les futures stars du rock des années soixante. Le cinéma hollywoodien rêve alors de placer en évidence quelques numéros de haute voltige.

Pour Hollywood, l’idée d’associer la musique jazz à des BO s’impose naturellement, d’autant que cette musique sert parfois bien mieux le cinéma urbain, le film policier ou dramatique que le symphonique. Des BO imprégnées de jazz alimentent parfois des scores complet. La musique repose alors sur des ambiances où le simple fait d'aligner quelques notes et coups de ballets sur la peau d'une caisse claire suffisent parfois. Le jazz ne fait plus alors de la figuration mais détermine le sens donné à certaines scènes. Pour autant, le jazz est-il bien représenté ? N’est-il pas qu’une  »recette » imaginée par quelques producteurs hollywoodiens ?

Dans le film The Benny Goodman Story (1955), l’acteur – mais aussi musicien – Steve Allen interprète le célèbre clarinettiste. La plupart des solos de clarinette présents sont joués par Benny Goodman en personne. Pourtant, derrière la musique, les détails de sa vie sont effleurés (ses antécédents juifs ne sont mentionnés qu'implicitement, bien qu'ils aient joué un rôle dans ses activités aussi bien artistiques que personnelles). Cette biographie, sur l’un des personnages importants du jazz swing d’avant-guerre, ne fait que dresser un portrait superficiel de ce que signifie être un jazzman, notamment l’importance jouée par les musiciens afro-américains (l’arrangeur noir Fletcher Henderson), mais aussi sur la mixité des musiciens au sein d’un même orchestre. Où sont les tournées lamentables, les soirées interminables ou les repas avalés à toute vitesse ? The Benny Goodman Story apporte une vision aseptisée, édulcorée de la vie du jazzman dans son ensemble.

Par contre le biopic The Glenn Miller Story (1954) détaille la vie du célèbre tromboniste, de ses débuts difficiles des années 20 jusqu'à sa disparition en décembre 1944, sans ambages. Le scénario épluche avec précision les débuts difficiles de carrière, les doutes et les remises en question du musicien de jazz, tout comme il accorde une place importante aux différentes phases de ses recherches pour trouver le bon habillage sonore de son orchestre. Aux côtés des standards que sont In the Mood et Moonlight Serenade, James Stewart incarne un Glenn Miller crédible en apportant au musicien une épaisseur humaine.

Ces deux films, qui ne sont que deux exemples parmi d’autres, soulèvent la question de la représentation du jazz à l’écran, des films qui font de cette musique leur sujet principal. Toutefois, la biographie d’un musicien de jazz célèbre peut-elle passionner celui ou celle qui ne connaît rien ou presque rien de ce langage ? Pour apporter une réponse satisfaisante, le cinéma américain va commencer à interpréter la  »lecture » du jazz avec quelques notes mélodramatiques.

Le film La femme aux chimères (1950) est un exemple significatif des forces et faiblesses d'un cinéma encore hésitant. Un étonnant Kirk Douglas y incarne un trompettiste en mal de vivre dont la planche de salut sera bien celle du jazz. Le rôle n’est pas sans risque étant donné qu’il est tenu par un non musicien qui s’expose visuellement dans des scènes musicales. Pourtant, et malgré tout l’apport incontestable des musiciens noirs dans le développement du langage jazz, le cinéma hollywoodien ne confiera jamais ses rôles principaux à des acteurs Noirs, musicien ou pas. Il faudra attendre encore une vingtaine d'années pour que cette vision du Blanc supérieur au Noir disparaisse.

Après les décennies rocks, le jazz redevient un sujet de choix, notamment à travers de nouveaux biopics, mais pas seulement. Dans le film de Martin Scorsese New York, New York (1977) c’est à travers une histoire d’amour et de déchirement entre le saxophoniste Jimmy Doyle (Robert de Niro) et la chanteuse Francine Evans (Liza Minnelli) que la musique jazz prend vie via le truchement de la comédie musicale.

Le cinéma des années 80 confirmera la règle, celle d’une représentation plus réaliste des décors et de la vie du musicien de jazz. Citons : Cotton Club, de Françis Ford Coppola (1984) qui a pour cadre les coulisses des clubs de jazz durant la Prohibition ; Round Midnight de Bertand Tavernier (1986), film réaliste qui prend appui sur une biographie écrite par Françis Paudras pour raconter la vie du saxophoniste Lester Young (incarné par Dexter Gordon) et du pianiste Bud Powell. Autre film célèbre des années 80, Bird de Clint Eastwood (1988). La vie du célèbre saxophoniste Charlie Parker est comme désarmée entre les mains de Eastwood qui prend un malin plaisir à évoquer les faces cachées du musicien.

Dans ces films, le regard porté sur le jazz est certes différent selon sa provenance, américaine ou européenne, mais ils traduisent tous la volonté d'être plus objectif sur le rapport du musicien face à la vie. Cette tendance se confirmera par la suite avec d’autres films comme Ray de Taylor Hockford (2004) sur la vie de Ray Charles (Jamie Foxx).


DEXTER GORDON/HERBIE HANCOCK : ROUND MIDNIGHT THEME (extrait BO du film de Bertrand Tavernier)


LA PLACE DES DOCUMENTAIRES

L’avantage des documentaires, c’est qu’ils éludent généralement tout aspect romancé. Leur parcours artistique, leur évolution et personnalité sont souvent expliqués par étapes successives, ce qui apporte une image plus juste ; l’obstacle majeur étant de bien cibler le public, amateur ou averti, pour rendre le document passionnant.

De nombreuses grandes figures du jazz ont fait l’objet d’un ou de plusieurs documentaires. Dans Let’s Get Lost de Bruce Weber (1988), le metteur en scène apporte sa version personnelle des dernières années de la vie du trompettiste Chet Baker. Il s’attarde notamment au destin singulier détruit par son addiction aux drogues, tout en offrant au spectateur d’intenses émotions dès que l’ombre du jeune premier s’empare de sa trompette ou chante de sa voix rocailleuse et pleine d’intensité. Signalons aussi Keep On Keepin’on (2014). Son réalisateur Alan Hicks place sur le devant de la scène le trompettiste Clark Terry et un jeune pianiste aveugle Justin Klaufman. Durant quatre ans, Hicks suit le parcours de ces deux hommes en montrant le lien indéfectible qui les unis ; le premier du haut de ses 95 printemps, fort de son expérience, venant en aide à ce jeune pianiste de 23 ans qui se prépare à passer un concours international. Chargé d’émotion, ce documentaire aborde entre autres le rapport du jazz avec l’enseignement, un sujet fort peu exploité au cinéma.

Un autre exemple avec le documentaire Miles Ahead de Don Cheadle (2015). Le réalisateur braque sa caméra et son discours sur l’année 1975 quand le trompettiste Miles Davis met un terme à sa carrière pour des raisons de santé, mais aussi à cause de son addiction pour la drogue. Durant cette période, Davis se lie d’amitié avec un journaliste (E. McGregor). Le document permet surtout d’entendre quelques solos de trompettes de Miles.

D’autres documentaires sont bien sûr à retenir :

Jammin’ the Blues de Gjon Mili (1944), un court métrage mettant en scène le Jitterbug et le jazz façon jam session avec Lester Young, Harry Edison, Illinois Jacquet ou Barney Kessel.

Art Blakey And The Jazz Messengers (2006) est un concert filmé datant de 1959 et qui permet d’entendre les classiques de la formation dont Blue March, Along Came Betty et Night In Tunisia.

Jazz On A Summer's Day (1960) est un concert filmé par Aram Awakian et Bert Stern au Newport Jazz Festival de 1958. Parmi les artistes présents : Anita O’Day, Dinah Washington, Ray Charles, Thelonious Monk et Jimmy Giuffre.

Bix : ‘Ain’t None of Them Play Like Him Yet’ (1981), un documentaire de Brigitte Berman consacré essentiellement au cornettiste Bix Beiderbecke.

Mystery Mister Ra de Frank Cassenti (1984), concert filmé à Paris où l’on découvre Sun Ra et Archie Shepp dans des versions singulières de Tea for Two et Blue Lou.

Thelonious Monk, Straight No Chaser de Charlotte Zwerin (1988). Le documentaire montre le pianiste au cours des années 1967/1968 lors de sa tournée européenne.

Lady Day the Many Faces of Billie Holiday de Matthew Seig (1990). Un portrait de la grande chanteuse de jazz Billie Holiday.

The World According to John Coltrane de Robert Palmer (1990) montre une rencontre musicale entre Roscoe Mitchell, le saxophoniste d'Art Ensemble of Chicago, et des musiciens derviches dans le Sahara oriental marocain. Avec Wayne Shorter, Alice Coltrane, Rashied Ali, Tommy Flanagan et La Monte Young.

Billie Holiday (Lady Day the Many Faces of Billie Holiday)

Charles Mingus : Triump of the Underdog de Don Lc Glynn (1998) est un documentaire retraçant le vie du contrebassiste. Charles Mingus en personne raconte les moments importants de sa carrière, la difficulté de gagner sa vie, etc.

Jazz, de Ken Burns (2001), une histoire du jazz en 10 épisodes pour la télévision et fort bien documenté.

Piano Legends (2002) où le pianiste Chick Corea donne son point de vue sur la vie et l’œuvre de plusieurs pianistes de jazz dont Count Basie et Thelonious Monk.

The Blues (2003) est une série produite par Martin Scorcese. De grands cinéastes et documentaristes ont été convoqués, dont Clint Eastwood (Piano Blues), Richard Pearce (La route de Memphis) et Win Wenders (The Soul of a Man).

Jazz on the West Coast : The Lighthouse (2005) est un hommage au jazz de la Côte Ouest des années 50. Lors d’interviews, des musiciens tels que Bud Shank, Stan Levey et Howard Rumsey donnent un compte rendu saisissant de cette époque.

My Name Is Albert Ayler de Kasper Collin (2005) est un documentaire suédo-américain consacré au musicien de jazz américain Albert Ayler.

Billy Strayhorn : Lush Life de Robert Levi (2007) retrace la vie de l'ami complice de Duke Ellington, un compositeur fécond et auteur du célèbre indicatif de l’orchestre Take The ‘A’ Train.

NB : la plupart de ces documentaires sont sortIes en DVD.


STEPHANE GRAPPELLI : LES VALSEUSES (Ballade, Jeanne, Rolls)


QUELQUES BANDES ORIGINALES TEINTÉES DE JAZZ

C’est par le biais de la bande-son que le jazz est le plus présent au cinéma. Les films qui suivent déterminent une époque bien précise avec ses ambiances et ses audaces ; aujourd’hui des classiques de la musique de films.

  • L’homme au bras d’or d’Otto Preminger (1955), musique Elmer Bernstein.
  • Autopsie d’un meurtre d’Otto Preminger (1959), avec des musiques de Duke Ellington.
  • À bout de Souffle de Jean-Luc Godard (1960) musique de Martial Solal.
  • Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle (1958) musique improvisée par Miles Davis en compagnie de musiciens français.
  • Blow up de Michelangelo Antonioni (1966), musique Herbie Hancock.
  • Les Valseuses de Bertrand Blier (1974), musique Stéphane Grappelli.
  • Death Wish de Michael Winner (1974), musique Herbie Hancock.
  • Taxi Driver de Martin Scorsese (1976), musique Bernard Herrmann.
  • The Gaunstelt de Clint Eastwood (1977), musique Jerry Fielding.
  • Stardust Memories de Woody Allen (1980), musique Dick Hyman.
  • Radio Days de Woody Allen (1987), musique Dick Hyman.
  • Rosewood de John Singleton (1997), musique Winton Marsalis.
  • Django d’Étienne Comar (2017), musique Django Reinhardt interprété par le Rosenberg Trio.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 05/2019)

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