BLUES, SOUL, REGGAE, RAP, WORLD MUSIC...


LE REGGAE, HISTOIRE ET ÉVOLUTION D'UNE MUSIQUE UNIVERSELLE

La musique reggae se suffirait-elle d'un seul dieu : Bob Marley ? Certainement pas, car sa richesse, sa diversité ont démontré depuis des années son énorme potentiel. Venu tout droit de la Jamaïque, une petite île des Caraïbes, le reggae aura traversé un parcours musical inédit avant de conquérir le monde entier. Contrairement aux idées reçues, le reggae est une musique en constante évolution qui traverse les générations et qui continue de nourrir les musiques d'aujourd'hui sans aucun complexe.


LES PREMIERS PAS DE L’HISTOIRE DU REGGAE

La musique reggae n’est pas un style pur. Il s’est construit à travers divers héritages comme le blues, le rock et de tout ce que les ondes de radio pouvaient capturer à ce moment-là en provenance des États-Unis : la musique blanche d’Elvis Presley comme la musique noire, celle d’Otis Redding, de James Brown, de B.B. King ou de Diana Ross. Le funky, la soul, le rhythm and blues ont servi de récipient à des jamaïquains assoiffés de créations.


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À la sortie de la guerre, la musique jazz évoque la liberté, c’est une musique de contre-attaque, d’émancipation face à l’oppression et au racisme que subit la communauté afro-américaine. Dans les années 50, le rock’n’roll aura le même effet, mais cette fois-ci chez les teenagers blancs. Jazz ou rock’n’roll, ces musiques-là vont jouer un rôle déterminant chez les Jamaïcains qui seront à leur écoute.

Bien sûr toutes les histoires musicales de première force ne naissent pas d’un coup, comme ça, directement. Il existe toujours des musiques de transition ou issues d’un héritage, comme le 'mento' qui est la musique du terroir jamaïcain. Ce style-là, qui émerge des zones rurales, va se métamorphoser en musique ska sous l’influence des musiques américaines.

Le reggae n’est pas encore né, mais le ska crée sa petite révolution dans le monde de la musique. Le balancement ternaire de la pulsation blues est là, mais en plus marqué. Le rythme « cassé » du ska impose sa vision aux cours des années 50/60. Puis, la frénésie pour le ska laisse place au 'rocksteady', la musique soul jamaïcaine. Or, les chansons « lovers » du style n’auront qu’un temps très bref pour imposer leurs paternités car déjà un autre son, avec sa basse lourde et profonde, ses breaks de batterie caractéristiques et sa guitare rythmique en contretemps sont là pour poser les bases du reggae. Le 'rocksteady' ne peut alors résister à cette musique que de jeunes loups cherchent à imposer.


GHETTO ET SOUND SYSTEM

La Jamaïque est une petite île étonnante par les différentes valeurs artistiques qu’elle a développées. Elle possède une concentration de talents divers capable d'enflammer la vie de ses habitants en dressant un tableau fidèle de leurs difficultés économiques et sociales. Ainsi, après quatre siècles de domination espagnole et anglaise, l’indépendance de la Jamaïque est enfin actée en 1962. La culture rebelle anti-coloniale va alors servir de base à la construction du futur reggae qui émergera à la fin des années 60.

Cruciale, peut-être plus qu’ailleurs, la musique va être diffuser dans l’île grâce à des « sounds systems » plus ou moins improvisés. Là où un petit espace est libre, des échafaudages sonores voient le jour et permettent de créer le lien social. On écoute, on partage, on vit. Le reggae va sortir de l’un de ses périmètres réduits. « Trench Town », sera la "maison de la musique reggae". C'est là qu'il nait, à l’ouest de Kingston, à cet endroit précis de l’île où une tranche de la population jamaïcaine avait subit l’exode rural dans les années 40 pour des raisons économiques. Là, aux abords des ghettos, la bauxite est alors un minerai qui vaut de l’or en offrant quelques emplois à des gens expropriés de leur terre. C’est là aussi que s’installent les rastas et que se développe la contre-culture jamaïcaine.

Comme dans le Bronx aux États-Unis, pour la jeunesse vivant dans les ghettos, le choix entre devenir gangster, voleur ou être musicien est une question largement discutée. La musique, la difficulté de la créer n’est, en soi, pas un problème. L’esprit du ghetto ajouté à l’ambiance des sounds systems permet de créer un monde à part, mais si fort, qu’il ne peut que rejaillir. Les plus audacieux agiront en plongeant dans l’action, avec le secret espoir de voir un jour leur nom s’afficher à chaque coin de rue. Les films produit localement (« The Harder They Come » - 1972, « Rockers » - 1978) seront là pour attester du phénomène grandissant.


UN CERTAIN BOB MARLEY

« Il n’y a pas de limites à cette musique. Cette musique vous allez pouvoir l’afficher sur vos murs. Elle est un des moyens d’aider les peuples à se libérer des chaînes, des liens, de l’oppression. », dira un jour Bob Marley. Si, tel un prophète, l’artiste a montré la voix, s’il est une référence dans le milieu artistique et le symbole de toute une génération, ses messages universels ont été si vrais qu'ils conservent maintenant encore la même force que de son vivant. Grâce à cette autorité naturelle, Bob Marley sera à l’initiative des premiers concerts multicommunautaires. Il savait rassembler des gens qui, culturellement, n’avaient aucun lien : Antillais, Africains, Européens...

Dans son album « Catch a Fire » (1973), Bob Marley aborde déjà des sujets forts de façon directe, dont celui de l’esclavage vécu par ses aïeux (« Slave Driver »). La force de vie du reggae vient de là, de cette histoire d’hommes enchaînés venus d’Afrique.

Grâce à Bob Marley, le contexte historique de tout un peuple se précise. Dans les années 70, la majorité de la population ignore encore tout ou presque de sa descendance, de son passé. L’histoire a comme été cachée, recouverte d’un voile épais à même de dissimuler toute douleur. Les messages lancés par Bob Marley permettent à ce lourd passé de rejaillir et au peuple de s’en échapper.


LA PRESSE ANGLAISE DÉCOUVRE LE REGGAE

En 1962, après quatre siècles de domination espagnole et anglaise, l’indépendance de la Jamaïque est actée. La « coloniale Angleterre » n’est plus, mais son départ a entraîné dans son sillage un grand nombre de jamaïcains à la suivre...

Installée à Londres, la communauté jamaïcaine ne désespère pas, bien au contraire, car dans ce pays qui a vu naître les Beatles et tout un pan de la pop-music, le reggae tient peut-être là une chance d'exister au grand jour, d'autant plus que le ska a déjà mis un pied en Angleterre grâce à des artistes comme Desmond Dekker ou Max Romeo (ce dernier sera aussi l’un des premiers artisans du reggae dans ce pays avec son monumental « War Ina Babylon » - 1976).

Max Romeo, Toots and the Maytals et bien d’autres vont démontrer que le reggae est d’une toute autre portée. Quelques labels anglais (Island, Virgin) s'y intéressent et signent les premiers artistes. Subjuguée par sa puissance, sa force, la presse s’empare de cette musique au point de se déplacer en Jamaïque pour découvrir ses autres talents.

Si l’âge d’or du reggae correspond aux années Marley, la presse arrivée sur place se rend vite compte que cette musique a une histoire, et que pour la comprendre, il ne faut surtout pas zapper les pionniers, comme Ken Boothe, ni ses autres valeurs sûres : Peter Tosh, The Heptones, Burningspear, Bunny Wailer, U-Roy, Jimmy Cliff ou d’autres moins connus comme Joe Higgs.

Presque au même moment, en Angleterre, des artistes comme Dennis Brown, King Tubby, The Twinkle Brothers ou Sugar Minott connaissent un regain de popularité tandis que le punk déverse sa rage sur les ondes. Nous sommes en 1976. Les clash s’emparent du classique reggae roots « Police and Thieves » de Junior Marvin. Reggae et punk s’associent à travers un même combat. Les groupes The Specials ou Madness, de part leur énergie naturelle, poussent le reggae dans ses retranchements.


LE REGGAE EN FRANCE

Quelques temps avant de connaître sa période punk, la France va affronter la vague déferlante du reggae. Celui qui en fera le meilleur écho sera Serge Gainsbourg. Hormis les textes, le chanteur récupérera l’esprit reggae sans le dénaturer (« Aux armes et cætera » - 1979). Sa reprise de « La Marseillaise » fera controverse et permettra à Gainsbourg de doper les ventes. Le disque sera enregistré en Jamaïque avec la fine fleur du reggae (The Wailers seront aux voix) qu’il invite dans la foulée sur scène à l'occasion de sa tournée. Gainsbourg, une fois de plus, aura fait figure de précurseur en vulgarisant cette musique que le public français découvrait à peine. Tout en étant une parenthèse à sa carrière, citons également Bernard Lavilliers qui aura deux succès reggae : « Stand the Ghetto » et « Kingston » en 1979.

Le reggae se popularise. Des émissions de radio naissent et des festivals se déroulent en France et à l'étranger. L’un des plus populaires de notre pays sera le ‘Garance Reggae Festival’ (1989/2015). Tout comme le blues, le reggae développe lors de ses concerts une communion et des vibrations entre un public bon enfant et les artistes. Citons comme autres festivals français le 'Reggae Sun Ska Festival', le 'Dub Camp Festival' et le "Reggae Summer Vibration'.

Entre prestations rarissimes ou légendaires, les festivals petits ou grands deviennent les artisans de rencontres et d’émotions intenses, preuve qu’en France le reggae conserve toujours une bonne dynamique. La nostalgie de Bob Marley est désormais dépassée : Baobab, Mister Gang, Pierpoljak, Human Spirit, Princesse Erika, pour ne citer qu’eux, apportent (ou ont apporté) au reggae français sa propre couleur sonore, sa propre identité. Cette musique a nourri durant des années toute une tranche de la scène française avec une certaine constance, même auprès des petites municipalités.


LE REGGAE SOUS D’AUTRES LATITUDES

À travers toute la planète, la culture musicale populaire se connecte au reggae. Tout son groove vit désormais à l’heure internationale. La meilleure preuve en est le groupe Police qui, avec son reggae-rock, démontre que les bases du reggae peuvent s’adapter à d’autres configurations esthétiques, ici à travers un trio 'guitare/basse/batterie' (« Roxanne » - 1978, « Message in a Bottle » - 1979). À l'époque de leur firmament, Police produit une petite révolution, pratiquement aussi grande que les Beatles, en introduisant des 'mélodies pop' à leur musique. Le même constat troublant parviendra à nos oreilles avec Boy George et son groupe Culture Club qui apportera également une couleur très « populaire » au reggae (« Do You Really Want Too Heart Me » - 1982). L’Allemagne s’ouvre aussi au reggae et entre dans la course aux tubes (Nina Hagen : « African Reggae » - 1980)

De l'autre côté de l'Atlantique le vétéran Stevie Wonder clame de sa voix typée un « Master Blaster » (1980) digne d'éloge reggae, tandis que la chanteuse Grace Jones y apporte sa touche « « grande classe » (« I’ve Seen That Face Before » - 1981). Même le grand Mike Jagger des Rolling Stones s’y met et ne peut contenir le discours scandé par Peter Tosh (« Walk and Don’t Look Back » - 1978). Ensemble, ils effectueront une tournée.

Ne pas oublier le continent Africain. Celui-ci n’est pas en reste et convoite également les rythmes en contretemps du reggae. Toutefois, sa récupération ne se fera qu’à la seule condition de respecter la culture locale, c’est-à-dire en utilisant par exemple les instruments traditionnels comme le balafon ou le kora. Comme leurs frères jamaïcains, les artistes africains ont également des messages politiques et des revendications sociales à faire entendre.

Ce sera le cas en Afrique du Sud où l’apartheid est encore solide. Les artistes comme Lucky Dube réclament une justice et une liberté pour leurs frères emprisonnés. Le reggae africain est éminemment très politisé. Il suit au plus près les événements qui se produisent dans chaque pays, ce qui conduit parfois ses interprètes, pour des raisons politiques, à un manque de transparence auprès des médias locaux. En côte d’ivoire, le reggae d’Alpha Blondy ou de Tiken Jah Fakoly est encore aujourd’hui synonyme d'engagement, ce qui pousse parfois les autorités locales à interdire leurs spectacles.

Le reggae est à présent bien installé sur tous les continents, et comme en Jamaïque d’où il provient, il démontre toujours son utilité à défendre des causes sociales, politiques ou économiques. Quelle que soit la latitude ou la longitude où il prend vie, le reggae, quel que soit sa pureté, parvient toujours à démontrer sa force vitale, de celle qui bat dans son cœur. Le reggae reste vivant. Sa force mystique et aussi naturelle que l’arbre qui pousse dans la forêt et aussi indispensable que le chant de l'oiseau en liberté.

Par D. Lugert (Cadence Info - 07/2019)

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LE REGGAE, LE BLUES DE LA JAMAIQUE


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