CHANSON


AU CŒUR DE LA CHANSON : DÉCRYPTAGE, CODES ET LIMITES

De tout temps la chanson a été un mode d’expression populaire, une source de divertissement. Lors des premières révoltes de la classe ouvrière, au 19e siècle, elle s'invitait dans les fêtes de village, les bals, bien loin de l’univers classique et de ses concerts réservés à un public bourgeois. Aujourd’hui, à l’heure d’Internet, alors que la musique classique cherche désespérément à dépoussiérer son image, l’univers de la chanson poursuit sa métamorphose en adoptant de nouveaux langages et de nouveaux codes…


COMMENT DÉFINIR UNE CHANSON  ?

Une chanson, c’est surtout une rencontre entre un texte et une musique. Un alliage qui unit la mélodie à la voix et qui donne naissance à différents procédés d’écriture, à des processus qui lui ont permis d’évoluer et de transformer son langage au fil du temps.

Jamais neutre, la chanson offre de multiples visages, tantôt divertissant, attendrissant ou dramatique. Ses vers illustrent les combats pour la liberté quand d'autres fraternisent pour la paix. La chanson a toujours été là, bien vivante, faisant cheminer ses idées et ses mélodies au-delà du simple passe-temps. C’est une force à elle seule, une source inépuisable, un remède à bien des maux.

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Alors que l’école remplit son devoir éducatif en imposant quelques ritournelles que les têtes blondes doivent apprendre par cœur, c'est surtout dans la famille qu'elle trouve sa place en étant à nos côtés dès le plus jeune âge. Henri Salvador n’était certes pas le premier à avoir compris toute l’importance des berceuses quand il écrivit Le loup, la biche et le chevalier : « Une chanson douce / Que me chantait ma maman / En suçant mon pouce / J'écoutais en m'endormant / Cette chanson douce ». Musique enrobée, climat d’une grande tendresse, la voix du chanteur devenait celle du conteur qui rassure et transporte les rêves de l’enfant. Nous pourrions aussi évoquer les complaintes ou les comptines auxquelles s’était associée, non sans humour, la chanteuse Anne Sylvestre avec ses fabulettes.

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Point d’éducation particulière pour la comprendre ou si peu. Se laisser aller à son écoute reste l'essentiel. Seule une attention plus approfondie permet d’élever notre propre réflexion, comme quand nous cherchons à comprendre son texte dans l’intention de découvrir les idées de l'auteur ou ses fantasmes. N'oublions pas non plus le timbre de la voix et son intonation, véritable révélateur de tout un pan d’expériences sensorielles et affectives. La chanson n’a en vérité rien d’innocent, même quand elle clame à tout va des « je t’aime » ou des « allumer le feu » façon Johnny.

Une chanson, nous en avons tous une ou plusieurs en tête. Nous la reconnaissons tout de suite dès les premières notes. Ce sera celle qui titille notre inconscient par ses images subjectives ou cet autre qui libère notre corps de ses tensions. Agissant comme une pommade bienfaisante au pouvoir apaisant, nous pourrions aussi l'imaginer dotée d'une redoutable efficacité pour stimuler nos affects.


HENRI SALVADOR : 'LE LOUP, LA BICHE ET LE CHEVALIER' (1961)

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C’est surtout de sa diversité que surgit son caractère, sa singularité. N'avez-vous pas remarqué qu'un texte, même banal, nous semble toujours plus beau quand il s'accompagne d'une musique ? Une sorte d’attraction se produit. Nos pensées se troublent et notre corps se met à vivre. Parfois, à l’écoute d’une ritournelle resurgit un souvenir enfoui depuis l’enfance ; un moment de grâce qui s'offre durant quelques minutes, le temps de la chanson. Cette petite part d'introspection, c’est parfois au détour de quelques vers taillés au minima que nous la rencontrons. Quand Léo Ferré chante : « Avec le temps / Avec le temps, va, tout s'en va / On oublie le visage et l'on oublie la voix », il résume en quelques mots ce qu'ont d'autres ont besoin de développer dans tout un livre.

Dans le domaine de la chanson, les auteurs-compositeurs se sont toujours efforcés de définir un cadre, des limites. Face aux conventions stylistiques de la « grande musique », la chanson est toujours restée à la place qui lui revenait. L'opéra, qui utilise aussi les ressorts du texte chanté, prospère dans un environnement qui n’a qu’un lointain rapport avec celui de la chanson populaire. Seule la comédie musicale est en capacité de réunir des chansons aux styles différents au sein d'une même histoire. Toutefois, pour ses auteurs, écrire une comédie musicale est toujours un pari audacieux, car même si le fil conducteur se résume généralement à travers une suite de « tableaux » entrecoupée de dialogues et de danse, l'ensemble doit toujours rester cohérent pour conserver une certaine crédibilité aux yeux du public.

Le 7e art récupérera l'idée propagée par la comédie musicale en l'intégrant à son tour. Dès l'arrivée du parlant, la chanson sera là. Les réalisateurs avaient compris très tôt son pouvoir ascendant sur l'image, dépassant de loin l'utilisation de la pure musique instrumentale. S'imposant surtout dans les comédies, la chanson est l’un des rares « moteurs » cinématographiques capables de bousculer autant les dialogues que l’atmosphère de la scène qu'elle accompagne.


LA FILIATION DE L’AUTEUR/COMPOSITEUR

Dans leur jeunesse, Brassens écoutait Trenet et Adamo écoutait Brassens. De tout temps, les influences musicales ont eu leur impact sur les idées des auteurs-compositeurs et continuent de l’être encore aujourd’hui.

Quand, dans les années 1970, Laurent Voulzy chante Rockollection, ne fait-il pas référence aux groupes et artistes préférées de sa jeunesse ou envers ceux qui l’ont marqué ? La particularité de ce titre, qui mixe différents succès des années 60 tout en posant un regard nostalgique sur le passé, nous rappelle que la chanson existe dans une continuité capable de défier le temps, les âges et les modes. Ce titre atypique qui lancera la carrière du chanteur reste encore de nos jours une référence majeure de la chanson de variété des années 70.


LAURENT VOULZY : 'ROCKOLLECTION' (1977)

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La chanson a toujours su être excellente quand des auteurs commentent la société avec ses mœurs et ses dérives. Contrairement à l'époque de Jean Ferrat, du temps où les grands médias jouaient aux censeurs, l’univers de la chanson est devenu aujourd'hui bien plus permissif en exprimant des opinions et des idées. On blâme parfois certains propos, mais on n'interdit pas vraiment sous pretexte de la liberté d'expression. Point d’arrêt au processus créatif. En perpétuelle évolution – et sans faire référence au rap – l'univers de la chanson capture tout ce qui passe à sa portée : sons, mode, langage, technologie... tout ce qui permet aux auteurs et compositeurs de se sentir libres pour imaginer des paroles et des musiques aux agencements inédits.

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QUAND LA CHANSON PARLE À NOS ÉMOTIONS

La chanson ? Nous aurions tort de la banaliser, de la mépriser comme s’il s’agissait d’un art mineur sous prétexte qu’elle ne ferait pas le « poids » face à des œuvres plus ambitieuses… Mais ambitieuses pour qui et pour quoi ? Les « grands compositeurs classiques » n’ont jamais ignoré l’impact des chansons populaires auprès du peuple, récupérant à l’occasion leur trait mélodique simple et chantant. Nous aurions également tort de reprocher à l’auditeur lambda ce qu’il écoute sans honte et avec détachement, à l’image de ces « sardines serrées en boîte » si chères à Patrick Sébastien, surtout quand la chanson festive procure de la joie et des rires.

Et que dire de ces chansons qui font appel à nos chers souvenirs, au premier chagrin d’amour, à la famille et aux vacances : « On allait au bord de la mer / Avec mon père, ma sœur, ma mère / On regardait les autres gens / Comme ils dépensaient leur argent / Nous il fallait faire attention / Quand on avait payé le prix d'une location / Il ne nous restait pas grand-chose » (Michel Jonasz, Les vacances au bord de la mer).


MICHEL JONASZ : 'LES VACANCES AU BORD DE LA MER' (1975)

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Les chansons font parties de notre quotidien et on ne peut rien y faire ou presque, sauf à vouloir s’isoler comme un ermite… et encore ! Ce simple support de divertissement, qui parfois nous fait honte par ses dérives commerciales ou qui enflamme notre esprit critique à d'autres moments, est essentiel en parlant à nos émotions. Contrairement à un poème de Ronsard ou de Lamartine, la plupart des chansons se veulent simples et directes. En ayant avec la musique un lien indéfectible, le texte d’une chanson peut être écouté à maintes reprises sans provoquer de lassitude. Même au bout de plusieurs années, une simple écoute nous permet de plonger à nouveau comme au premier jour.

L’amour est le sujet le plus répandu, le rare à réunir tout le monde dans une même effervescence, une même communion. Ce sentiment-là, qui proclame que « celui qui n’a pas connu l’amour, ne connaît pas l’essentiel de la vie », construit nos rapports humains, et quelle plus belle source d’inspiration pour des auteurs en manque d'idées ! Du sentiment de fête jusqu’à la tendresse en passant par les larmes, toutes les émotions sont là au détour de cette chanson ou de cet autre. Chacun y va de son titre préféré jusqu’à revendiquer, à qui veut bien l’entendre, le grand pouvoir émotionnel qu'elle procure.


LA PLACE DE LA CHANSON

Toutes ces chansons qui grandissent avec nous, qui ont pour vertu de nous révéler tel que nous sommes ou de réveiller nos affects, sont pourtant rarement prises au sérieux, surtout par les autres. « Une chanson, ce n’est qu’un miroir aux alouettes qui a pour seule vocation de distraire », diront certains, alors que d'autres lui reprocheront d’être exclusive « en s’adressant à une personne en particulier sans donner le sentiment de s'adresser à tous les autres » :; l'un des beaux exemples de ce genre de déclaration exclusive étant Ne me quitte pas de Jacques Brel.

Mais « la critique est aisée et l'art est difficile » ne dit-on pas ? Qui pourrait d’ailleurs prétendre, sans se tromper, qu’il est facile d’installer en quelques secondes un climat propice et séducteur tout en racontant en quelques mots une histoire qui parle à un maximum de personnes ? Convenez que c’est certainement plus facile à dire qu’à faire… surtout quand on n’a jamais essayé ! D’autre part, serait-il juste et honnête de situer la chanson comme un banal produit de consommation dont la fonction serait de nous évader de notre quotidien et seulement cela ?

Même si un maximum de personnes semble le penser, les jugements hâtifs reflétent rarement la réalité. La chanson, par sa diversité et son universalité, ne peut reposer uniquement sur de la légèreté, même quand une simple ritournelle nous délasse après une journée de travail. Ne soyons pas hypocrites, on ne peut ignorer sa puissance à capter notre attention pour la détourner. Les chansons enrichissent la banalité de notre quotidien et accompagnent par leur familiarité nos moments de doutes et de bonheur. C’est pour cette raison que la chanson reste indispensables à nos existences et qu’elle le restera encore longtemps, soyez en sûr !

Par Elian Jougla (Cadence Info - 03/2021)


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