JAZZ ET INFLUENCES


LES GRANDS PIANISTES DE L’HISTOIRE DU JAZZ

Ils n’y sont certes pas tous, mais cette sélection sera certainement pour des non-initiés un bon moyen de plonger au cœur du jazz et de découvrir les principaux spécialistes des touches blanches et noires qui ont marqué l’histoire de cette musique.


LES PIANISTES STRIDE

JAMES P. JOHNSON

Né en 1891 dans le New Jersey, James P. Johnson commence par enregistrer des rouleaux de piano mécanique avant de graver son premier disque en 1921, Carolina Shout, qui devient le grand morceau d'étude des premiers pianistes de jazz. Le style de son jeu de main gauche, le stride, qui consiste à alterner un accord plaqué et une note basse, sera repris par d’autres pianistes tels que Willie Smith « le Lion », Fats Waller et Earl Hines. James P. Johnson composa la musique de plusieurs opérettes et sera l'auteur en 1923 d'un morceau très syncopé qui devait faire le tour du monde : Charleston.

JELLY ROLL MORTON

Un temps chanteur et guitariste, Jerry Roll Morton est avant tout un excellent pianiste, mais aussi un chef d'orchestre attentif et un auteur de songs taillés pour la musique improvisée. Au cours des années 20, il grave quelques-uns des plus beaux disques de style Nouvelle-Orléans. En quête d’originalité, sa fantaisie comme son honnêteté feront de lui l'un des jazzmen parmi les plus demandés et payés. Son style, issu de la musique jazz de Nouvelle-Orléans, partira à la rencontre d’autres musiques comme le rag, le blues ou encore les rythmes populaires de Storyville. Ses compositions les plus représentatives sont King Porter Stomp, The Chant, Doctor Jazz, Dead Man Blues.

À gauche James P. Johnson (© Gottlieb, William P. - 1946), à droite Fats Waller (©  Alan Fisher - 1938)

FATS WALLER

« Un prodigieux technicien du piano », ces mots-là pourraient convenir au pianiste et organiste Fats Waller. Grâce à sa main gauche puissante et charpentée, cet élève de James P. Johnson adoptera dès le départ le piano stride. Développant une architecture harmonique sobre et solide visant à contrebalancer des lignes mélodiques très chantantes, sa technique fera école. Ayant appris à jouer de l'orgue tout jeune, il devient aussi un éminent spécialiste de cet instrument (les organistes Bill Dogett, Milt Buckner et Jimmy Smith s’en inspireront). Chanteur à ses heures, il possédait beaucoup d’humour, notamment dans les spirituals. Dans les années 20, il croisera la route de Bessie Smith, Louis Armstrong et de Fletcher Henderson, et signera un grand nombre de disques en solo jusqu’à sa mort en 1943.


FATS WALLER : AIN'T MISBEHAVIN' (piano et voix)

À L’ÉCOLE DU SWING…

NAT « KING » COLE

Natif de l'Alabama, Nathaniel Cole, dit King Cole, avait gardé du Sud des États-Unis un délicieux accent qui avait contribué à forger sa popularité. Sa voix de velours avait beaucoup de succès auprès des dames, si bien que ses qualités de pianiste étaient devenues secondaires. Or, dans ce domaine, Cole était loin d’être un débutant. Son jeu, d’une grande maîtrise, mais souvent percutant, conservait néanmoins un certain raffinement. Dans la droite ligne du pianiste Teddy Wilson, il devait constituer un classique trio devenant au fil du temps une référence. Durant deux décennies, Cole alignera toute une suite de « hits » parmi lesquels figurent Body and soul, Cole Capers, Honeysuckle Rose, How High the Moon, It’s Only a Paper Moon ou encore Lulubelle, Mona Lisa, Rhumba azul, Sweet Lorraine, These Foolish Things et What Is This Thing Called Love.

ERROLL GARNER

L’une des particularités de son style était son indéniable volonté à employer des suites harmoniques qui n’avaient pas encore vraiment cours à l’époque de son firmament, au cœur des années 50. Délicat et sensuel dans les ballades, ce brillant improvisateur autodidacte ne pouvait s’empêcher de broder ses interprétations d’arpèges et de râles gutturaux sur des tempos plus vifs. Sa main gauche, particulièrement solide, lui permettait de lancer sur la main opposée des interventions rythmiques audacieuses et décalées pour stimuler encore davantage son swing. Dans sa carrière, il jouera avec quelques pointures dont les saxophonistes Don Byas et Charlie Parker, le violoniste Stuff Smith ou le trompettiste Charlie Shavers. Cependant, ce qui lui convenait le mieux était la formule du trio (même s’il se sentait aussi à l’aise en piano solo). Ses interprétations les plus célèbres resteront à jamais Laura (1951) et surtout Misty (1954), dont il était l'auteur.

OSCAR PETERSON

Né à Toronto, au Canada, en 1925, Peterson suit des études musicales sérieuses dès ses 6 ans. Il est, sans aucun doute, l’un des chefs de file de l’école swing, tellement il personnifie par sa virtuosité et sa facilité déconcertante, ce qui donne sens à ce langage. Néanmoins, sa carrière, qui le verra accompagner des personnalités très différentes (de Louis Armstrong à Charlie Parker), fera de lui un musicien assez insaisissable. Son style extrêmement brillant, reconnaissable dès les premières notes, s’accompagne d’une technique pianistique impressionnante. Sa carrière, jalonnée de réussites, repose sur de multiples influences dont celles d’Erroll Garner, de George Shearing et surtout d’Art Tatum, sa principale source.

À gauche Art Tatum (1948), à droite Erroll Garner (1964)

ART TATUM

L’une des figures les plus importantes de l'histoire du piano jazz. Cette unanimité acclamée par la majorité des musiciens s’explique par sa façon d’affronter les pires difficultés techniques avec une fantaisie déconcertante. Né en 1910 dans l'Ohio et décédé à Los Angeles 46 ans plus tard, Art Tatum aura une carrière exceptionnelle ponctuée de quelques réussites : Blue Lou, Caravan, Saint-Louis Blues, Sophisticated Lady, Tea For Two, Tiger Rag… Le pianiste passera une grande partie de sa carrière à jouer dans des clubs et cabarets ; les grandes scènes ne seront pas pour lui. Même s’il avait adopté le trio, c’était en soliste qu’il brillait le plus. Son langage était quasiment orchestral, même si ses broderies coutumières (parfois inutiles) pouvaient ternir l’approche de son jeu. Son style tournait autour de l'influence d’Earl Hines et de Fats Waller, et tout son art consistait à produire d’incontrôlables ruptures mélodiques associées à des combinaisons rythmiques d’une telle force que les deux pianistes Chick Corea et Herbie Hancock oseront dire que ce qu’ils jouaient à eux deux sur scène, Tatum aurait pu le faire seul !


ART TATUM : TIGER RAG

TEDDY WILSON

Né en 1912 au Texas, Teddy Wilson se passionne très jeune pour le piano. Après avoir joué dans divers petits orchestres à Détroit, à Toledo et à Chicago, il enregistre ses premiers disques avec Louis Armstrong en 1933. Deux ans plus tard, il rejoint le trio de Benny Goodman et y restera durant 5 ans avant de fonder sa propre formation. Ne manquant pas de swing, à l’image d’Oscar Peterson, Teddy Wilson possédait un toucher fort délicat qui s’alliait parfaitement aux mélodies dont il était devenu un ardent défenseur. En piano solo, trois albums sont à retenir : The Teddy Wilson (1936), Piano Solos (1935-1937) et The Impeccable (1957).


LES MEILLEURS REPRÉSENTANTS DU STYLE BOP ET HARD BOP

BUD POWELL

Certainement, l’un des meilleurs disciples de l’école bop engendré par le saxophoniste Charlie Parker. Victime de plusieurs dépressions nerveuses et de la tuberculose, Bud Powell aura une carrière des plus discontinues. Il débute professionnellement en 1939, alors qu’il a seulement 15 ans. Après avoir fait partie de plusieurs orchestres dont ceux de Cootie Williams et Don Byas, Bud Powell incorpore à partir des années 40, les orchestres bop naissant et réalisera des enregistrements comme sideman auprès du trompettiste Fats Navarro, du contrebassiste Charles Mingus, du batteur Max Roach, et bien sûr auprès de Charlie Parker. Souvent imité, rarement égalé, à la tête de son trio, il gravera quelques disques bop remarquables (The Amazing, The Lonely One, The Invisible Cage…) et composera quelques belles musiques : Bouncin' With Bud, Bud's Bubble, Buttercup, Celia, Conception, Parisian Thoroughfare, So Sorry Please, Strictly Confidential.

THELONIOUS MONK

Un style extraordinaire, si l’on tient compte que ce pianiste est avant tout un autodidacte qui a développé son propre toucher. Une personnalité dans le monde du jazz, une transposition au piano de l’esprit bop initié par Charlie Parker. Né à New York en 1920, Thelonious intègre au début de sa carrière professionnelle les formations du guitariste Charlie Christian, de Lucky Millinder et de Coleman Hawkins dans les années 40 avant de se recentrer sur le piano solo où son art prendra toute sa mesure. Un pur soliste et un grand prêtre du be-bop qui, pendant 15 ans et au fil des disques gravés, ne cessera d'intriguer, d'interroger et de tordre le cou aux idées toutes faites, quitte à choquer. Musicien avant-gardiste, sa grande force ne résidait pas dans sa technique limitée, mais dans l’audace, sa véritable carte maîtresse. Monk développera un jeu non académique, mais des plus modernes, et qui le restera longtemps ! On retiendra aussi de lui quelques grands standards reposant sur des mélodies parfois capricieuses et des enchaînements harmoniques qui ne manquent pas d’originalité. Retenons : Blue Monk, Crépuscule With Nelly, Epistrophy, Misterioso, Monk's Mood, Offminor et Round About Midnight, sa composition la plus célèbre.

À gauche Thelionous Monk (Minton's jazz club, New York - 1948), à droite Horace Silver (© Brian McMillen - Keystone Korner, San Francisco - 1978)

HORACE SILVER

Tout comme Bud Powell, le pianiste Horace Silver sera inspiré par le jeu révolutionnaire du saxophoniste Charlie Parker. Sa particularité sera de transposer le jeu des instruments à vent pour construire son style, ce qui, à l’écoute de sa musique au piano, procure une sonorité des plus détachées, mais non dénuée de virilité grâce à son excellente main gauche extrêmement rythmique. On reconnaît en outre son écoute attentive du blues. Tous ces éléments réunis caractérisent une personnalité musicale des plus attachantes et qui sait "groover" au bon moment. Horace Silver était également un excellent accompagnateur capable de booster l’intervention des solistes. Auteur de quelques standards mémorables au style funky (Sister Sadie, Song For My Father…), une grande partie de sa carrière se déroulera dans les années 50 au sein des Jazz Messengers à qui il donnera naissance avec le batteur Art Blakey (Horace Silver and the Jazz Messengers - 1956, étant l'un des albums majeurs du 'hard bop').


HORACE SILVER : SONG FOR MY FATHER

LES PIANISTES DU « JAZZ MODERNE »

Assez impropre à décrire un style de jazz en particulier, le terme « jazz moderne » est né des multiples influences qui ont pris forme à partir du milieu des années 50. Le pianiste Bill Evans pourrait être l’archétype de ce « jazz moderne » (première époque) qui, par ses constructions et son langage, tendra à s’intellectualiser au détriment du jeu instinctif des premiers jours. La conséquence de cette nouvelle approche provoquera progressivement chez l’amateur de jazz une perte de repère dont l’aboutissement ultime sera l'arrivée du free jazz. Pour autant, contrairement aux souffleurs d'avant-garde (dont Coltrane est l'un des premiers témoins), la plupart des jeunes pianistes qui échapperont au free jazz trouveront, notamment avec les claviers électroniques et le renfort des musiques populaires que sont la « pop » et le rock, une nouvelle façon de faire évoluer leur langage et d'attirer un tout autre public.

DAVE BRUBECK

Doté d’une bonne culture musicale, Brubeck aura pour grande habileté de jongler avec des constructions rythmiques inusitées. Take Five et Blue Rondo À La Turk, figurent en tête de liste. Il abordera aussi le troisième courant, musique à mi-chemin du jazz et de l’ambition classique par sa construction (Chromatic Fantasy Sonata, inspiré par J.-S. Bach et Elementals for Jazzcombo, Orchestra and Baritone Solo). À la fin des années 60, le pianiste s'éloigna du jazz pour orienter sa carrière vers le classique. C'est ainsi qu'il a composé des œuvres ambitieuses allant jusqu'à écrire une messe.

CHICK COREA

Il innove seul un style délicat, feutré, proche de McCoy Tyner et d'Herbie Hancock, mais après un court passage dans le jazz expérimental à la fin des années 60, puis chez Miles Davis (Bitches Brew) avec lequel il explore les voies mêlées du free jazz et de la Pop-Music, Corea devient dans les années 70 l'un des jeunes pianistes le plus justement en vue dans le jazz électrique en fondant le groupe Return to Forever (d'abord avec Flora Purim et Airto Moreira, aux accents brésiliens - Light As A Feather, puis avec Stanley Clarke, Al di Meola et Lenny White, dans sa version jazz-rock - Romantic Warrior). Excellent technicien au piano, il brille aussi sur les instruments électriques, dont le Fender Rhodes, aux sonorités plus mobiles et moirées ; les synthétiseurs Moog également. Ses compositions les plus célèbres sont Crystal Silence, La Fiesta, Now He Sings Now He Sobs et Spain.


CHICK COREA : LIGHT AS A FEATHER (Return to Forever - vocal : Flora Purim - 1973)

BILL EVANS

Né en 1929, ce maître du piano au toucher particulièrement soigné, précieux et malléable, trouvera, à travers une belle économie de moyens, un jeu nuancée et un sens développé dans l’art de présenter petits et grands standards. Cet improvisateur particulièrement doué a eu une grande influence dans le jazz des années 60. Marqué encore à ses débuts par l'influence du bop et de Bud Powell, et après un court passage dans le sextette de Miles Davis (King of Blue), Bill Evans adopte la formule du trio en s’entourant des meilleurs contrebassistes (Eddie Gomez, Chuck Israël, Scott La Faro, Gary Peacock) et batteurs (Larry Bunker, Jack DeJohnette, Shelly Manne, Paul Motian, Marty Morell). Son « jazz de chambre » invite l’auditeur dans un dédale d’harmonies où les couleurs impressionnistes, rappelant Debussy ou Ravel, croisent celles du jazz (Dave Brubeck, Lou Levy, Oscar Peterson…) Sur scène, le pianiste prendra toujours soin de réharmoniser les standards qu’il joue et rejoue inlassablement. Chez lui, point d'improvisations figées et réapprises par cœur ! Blue In Green, Péri’s Scope, Time Remembered, Two Lonely People, Very Early et Waltz For Debby sont parmi ses plus belles réussites.

HERBIE HANCOCK

Excellent accompagnateur, chef d'orchestre et compositeur, Herbie Hancock enrichit le piano jazz d'éléments intelligemment empruntés à Debussy ou à Bartók. Malgré quelques dérives commerciales – intelligemment construites et produites – Hancock a signé quelques belles compositions devenues aujourd’hui des standards repris dans les écoles de jazz (Cantaloupe Island, Maiden Voyage, Watermelon Man…) Ses passages dans les orchestres de Stan Getz et surtout Miles Davis ont contribué à élaborer le projet musical qui l'orientera vers le jazz-rock au tournant des années 70, et dont la réussite la plus exemplaire sera The Headhunters en 1973. Depuis, Herbie Hancock n'a cessé d'être un musicien caméléon, multipliant les initiatives de toute sorte avec plus ou moins de bonheur, mais sans jamais oublier son premier amour, le piano.

À gauche Bill Evans (© Fauban - 1969), à droite Ahmad Jamal (© Brian McMillen - Keystone Korner, San Francisco - 1980)

AHMAD JAMAL

Un pianiste sous-estimé, bien qu’il ait offert au public d’excellents albums en trio (At the Pearshing Room - 1958, Extensions - 1965). Jamal est un musicien qui a l'art de mettre en place les temps musicaux - ce que l'on appelle le tunning - et une façon assez unique de concilier sobriété et enjolivure. Son toucher bien équilibré reste très expressif en toute circonstance. Son jeu, qui est à rapprocher d’Erroll Garner, à cause de sa main gauche, est néanmoins plus réservé que ce dernier. Sa version de Poinciana est devenue légendaire.

KEITH JARRETT

Pianiste virtuose dont l’excellence de jeu n’est plus à démontrer, Keith Jarrett est le rare pianiste à savoir interpréter toute l’histoire du jazz, du rag jusqu’au free jazz, en passant par la musique impressionniste. Il est d’ailleurs l’un des rares de cette sélection à avoir abordé, avec la même conviction profonde du travail bien accompli, le répertoire jazz et le répertoire classique (notamment J.-S. Bach). En fonction de son humeur, mais aussi du public, ses improvisations sont comme des vagues qui déferlent, tantôts calmes ou tantôts agités, avec un feeling et une sonorité qui n’appartiennent qu’à lui. Même s’il est toujours possible de lire sa musique à cœur ouvert, ses émotions, Jarrett conserve toujours cette part de magie qui le rend unique et qui inspire encore aujourd’hui de nombreux jeunes pianistes.


McCOY TYNER : ATLANTIS (1975 - sax : Azar Lawrence)

MCCOY TYNER

Chargé par John Coltrane de « distancier » les interprétations du quartette, McCoyTyner a fait, avec conscience et une certaine humilité, du solide et du joli. Il a été le sage régulateur d'un groupe enfiévré. Grâce au promontoire apporté par le quartette de John Coltrane, Tyner a su rapidement sortir ses griffes au moment où il lança sa carrière solo au cœur des années 60. Son utilisation personnelle des accords flottants et son jeu de main gauche ont fait école chez de nombreux jeunes pianistes. Sa généreuse main droite très lyrique, s’abreuvant de gammes pentatoniques, est capable de déverser des torrents de notes d’une incroyable densité. À l’aise dans toutes les formules, du solo au big band, il agrandira son répertoire avec un « jazz de transition » sans se désunir. À titre d'exemple, les albums Atlantis, Fly With The Wind et Sahara sont trois exemples sonores aux contextes différents, mais parmi les plus forts de ses multiples inspirations, qu’elles soient africaines, asiatiques ou latines.

De gauche à droite : Herbie Hancock (© CBS Television - 1976), Chick Corea (© Paco Romero-Ferrero - Cool Jazz Festival, Oeiras (Portugal - 2015), Joe Zawinul (© North Sea Jazz Festival, Rotterdam (Pays-Bas - 2007)

MARTIAL SOLAL

Ce pianiste français est certainement le plus atypique de cette sélection. Durant les années 50, il fréquente le club Saint-Germain et le 'Blue Note', ce qui lui permettra de jouer avec les musiciens américains de passage : Stan Getz, Dizzy Gillespie, Sonny Rollins... Mais le jazz nourissant mal son homme, Solal sera contraint - sous le nom de Jo Jaguar - d'enregistrer quelques disques de chansons française (Gilbert Bécaud, Édith Piaf...), malheureusement sans grand succès. Ce n'est qu'en 1960, après avoir créé son premier trio (Guy Pedersen, contrebasse et Daniel Humair, batterie) que le pianiste réinvente la façon de dialoguer au sein de la triangulaire. Remarqué par le cinéma, il signera la musique de plusieurs films dont À bout de souffle de Jean-Luc Godard (1960), Le Testament d'Orphée de Jean Cocteau (1960) et Échappement libre de Jean Becker (1963), ainsi que la musique de nombreux court-métrages jusqu'en 1980. Unique et œuvrant au-delà de toutes les influences et de toute copie, Solal est un prestigieux technicien du piano, mais également un improvisateur né, doté d’une grande inventivité, toujours en renouvellement, et dont l’audace désarçonne parfois quand il emprunte les chemins de la facétie. Il aime tout particulièrement le duo (Didier Lockwood, Lee Konitz, Michel Portal, Toots Thielemans). Malgré son amour du big band (en 1958, il crée son premier big band : Martial Solal et son grand orchestre), et sa volonté de voir naître un jazz très ambitieux (proche du 3e courant), c’est en solo que Solal exprime le mieux son désir de liberté ; un aboutissement qui se traduit dans des improvisations dont lui seul connaît bien évidemment la recette !


MARTIAL SOLAL : DUO - À BOUT DE SOUFFLE
(extrait de la BO du film - 1959)

JOE ZAWINUL

Ce pianiste autrichien exilé aux États-Unis, après avoir joué solidement selon les canons du jazz « funky » avec les frères Adderley au cours des années 60 (Mercy Mercy Mercy) et un passage chez Miles Davis, sera au côté du saxophoniste Wayne Shorter le fondateur du groupe Weather Report en 1970. À travers une carrière riche d’expérimentations, ce groupe verra défiler des musiciens aussi prestigieux que Jaco Pastorius et Peter Erskine, mais surtout il brisera les formes établies et codifiées du jazz-rock, ce qui vaudra à cette formation bien des éloges de la part des critiques. Abandonnant définitivement le piano pour devenir un farouche partisan dans l’art d’utiliser les claviers électroniques, Joe Zawinul, restera jusqu’à la fin de sa carrière en 2007 (groupe Zawinul Syndicate) un admirable coloriste, amoureux de ce qu’offrent en toute transparence et à l’infini ces diables d’instruments.

Par Elian Jougla (Cadence Info - 12/2021)


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